Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

3e Dimanche du Carême. Année C.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Vie et présence

Prenant avec lui Pierre, Jacques et Jean, Jésus gravit la montagne pour y prier. Et pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et ses vêtements devinrent d’une blancheur fulgurante. Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui; c’étaient Moïse et Élie, qui, apparus dans la gloire, parlaient de son départ qu’il allait accomplir à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil. Demeurés quand même éveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Et comme ceux-ci s’en séparaient, Pierre dit à Jésus : « Maître, il est heureux que nous soyons ici; dressons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie ». Il ne savait pas ce qu’il disait. Pendant qu’il parlait ainsi, survint une nuée qui les prenait tous sous son ombre, et, quand ceux-ci entrèrent dans la nuée, les disciples furent saisis de frayeur. Et de la nuée sortit une voix, qui disait : « Celui-ci est mon Fils, mon Élu; écoutez-le. » Lorsque la voix eut retenti, Jésus se trouva seul. Les disciples gardèrent le silence et ne racontèrent rien à personne, en ces jours-là, de ce qu’ils avaient vu.

Commentaire :

Poursuivi par les foules qui ne cherchent en lui qu’un thaumaturge, un Dieu « utile », un messie nationaliste venu libérer la Palestine du joug des Romains, Jésus fait non moins face à l’incompréhension des disciples : scandale de Pierre à l’annonce des souffrances futures et tristesse des disciples. Jésus a beau insisté (Lc. 9 : 44) : « Mettez-vous bien dans la tête les paroles que voici », rien ne passe. Jésus va-t-il laisser ses disciples dans l’inintelligence de sa mission et de son entité messianique et divine ? Ces compagnons de la première heure se heurtent à tout moment, malgré tout ce dont ils ont été témoins, au mystère de la souffrance et de la mort. Tout semble tellement contradictoire avec ce qu’ils ont appris des mœurs divines et espéré de la révélation des Prophètes. Jésus va-t-il attendre la glorification de la croix pour dissiper les ombres dans l’esprit des siens ? Dieu le Père va anticiper la réponse et donner aux disciples de contempler momentanément la gloire de son fils : « Il en est ici présent qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venant dans son royaume. » (Mt. 16 : 28)

Ce récit de la Transfiguration pourrait retenir notre attention en ses moindres détails. Retenons avant tout la pointe du récit, la déclaration : « Une voix de la nuée dit : Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui je me complais. Écoutez-le ! » Cette parole céleste reprend la révélation entendue au Baptême, plus les derniers mots : « Écoutez-le! » Dieu révèle que Jésus, son Fils bien-aimé, en qui il se complaît, est le Prophète qu’il faut écouter. A ces mots, les disciples eurent la réaction religieuse que peut avoir tout humain devant le sacré et furent saisis de frayeur. Rappelons l’expérience d’Abraham lors de l’Alliance que conclut Yahvé avec lui (Ge. 15 : 12), la crainte de Pierre suite à la pêche miraculeuse (Lc 5 : 10) et les disciples à la vue du Maître marchant sur les eaux (Mt. 14 : 27).

La montagne constitue traditionnellement le point de rencontre du ciel et de la terre. « La montagne de la maison de Yahvé sera établie au sommet des montagnes et au-dessus des collines. Toutes les nations y afflueront…» (Is. 2 : 2-3) L’invitation « Écoutez-le » se situe dans la ligne des croyances de l’Ancien testament, la montagne, lieu de révélation par excellence pour Moïse et le prophète Élie (1 R. 19 : 8). Lieu de prière privilégié, Jésus y amène trois de ses disciples, la transfiguration, une révélation divine est à l’ordre du jour.

Les hommes ont de tout temps espéré leur transfiguration : « Les sages resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, comme les étoiles, pour l’éternité » (Dan. 12 : 3). L’histoire veut que Moïse à sa descente du Sinaï, suite à son entretien avec Yahvé, avait la peau du visage tout rayonnante (Ex. 34 : 29). Ce jour, l’espérance devient réalité pour les disciples : au sommet de la montagne, à leurs yeux, Jésus devient le resplendissement de la gloire de Dieu (He. 1 : 3). Un bref instant, à travers l’artisan de Nazareth, l’homme destiné à mourir pour être glorifié, se laisse voir Fils de Dieu.

Dans son projet de tentes, Pierre veut-il éterniser ce moment privilégié ? Dans la tradition juive, la demeure céleste était symbolisée par les « tentes éternelles » (Ps. 16 : 9). Dans quelle mesure Pierre est-il en mesure de comprendre le mystère qui se dévoile sous ses yeux ? Une nuée vient définir l’espace divin (Ps. 18 : 12) : le Sinaï est recouvert de ombre lumineuse et de la gloire de Yahvé (Ex. 40 : 34-35). Signe de la présence divine selon la tradition juive, cette même ombre couvrit la Vierge Marie au jour de l’Annonciation (Lc 1 : 35). Enrobant tous les personnages, disciples compris, la nuée manifeste, dans ce récit de la Transfiguration, que ceux-ci ne sont pas seulement spectateurs, mais engagés dans un événement qui les concerne. Jésus est transfiguré non pour sa propre glorification, mais davantage pour les disciples qui doivent le comprendre, l’écouter et faire communauté missionnaire avec lui. Dans cet événement, les disciples privilégiés sont comme consacrés à Jésus transfiguré. Vivant de la parole de Dieu, les disciples vivront en présence de Dieu.

Tel est bien le sens profond de l’épisode tel que confirmé par l’apôtre Pierre : « Ce n’est pas en vivant de fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître l’avènement de notre Seigneur Jésus Christ, mais après avoir été témoins oculaires de sa majesté : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a toute ma faveur ». Cette voix, nous l’avons entendue; elle venait du ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte » (2 P. 1 : 16-18). Pierre ne fait pas appel aux apparitions pascales, il n’invoque pas l’Ascension et la mission donnée. La Transfiguration s’insère dans une histoire vécue et relève du témoignage oculaire. L’apôtre doit demeurer sur terre comme un témoin de la Parole, source de transfiguration promise à l’humanité dont il est le premier bénéficiaire ( 2 Co. 3 : 18). Il est appelé à vivre en présence du Christ transfiguré et l’écouter.

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