Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

2e Dimanche du Carême. Année B.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

La nuée obscure

Jésus ajouta : « Je vous le garantis : certains, ici présents, ne verront pas la mort avant de voir Dieu venir et régner dans toute sa puissance. » Six jours plus tard, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les fit monter sur une montagne élevée, à l’écart, seuls. Là, devant eux, il fut transfiguré. Ses vêtements devinrent brillants, blancs comme aucune étoffe sur terre. Élie apparut aux trois disciples, ainsi que Moïse, tous deux conversaient avec Jésus. « Maître, c’est bon d’être ici, réagit Pierre, dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » En fait, Pierre ne savait que dire, il avait peur. Une nuée étendit son ombre sur eux. De la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon fils, mon aimé, écoutez-le. » Soudain, d’un regard, ils ne virent plus autour d’eux que Jésus, seul avec eux. En descendant de la montagne, Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu avant que le Fils de l’homme ne se soit relevé d’entre les morts.

Commentaire :

Quelle place la Transfiguration occupe-t-elle dans l’évangile de Marc ? Y aurait-t-il simple coïncidence entre cette révélation et une apparition pascale du Christ ? D’aucun pensent que la Transfiguration aurait été la seule apparition du Christ ressuscité, manifestation plus glorieuse que celles de Pâques. Saint Pierre écrit : « Ce n’est pas en effet en suivant des fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la puissance et l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ, mais après avoir été témoins oculaires de sa majesté. Il reçut en effet de Dieu le Père honneur et gloire, lorsque la Gloire pleine de majesté lui transmit une telle parole : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. Cette voix, nous l’avons entendue, elle venait du ciel et nous étions avec lui sur la montagne sainte ». ( 2 P. 1 : 16-18) Et l’apôtre d’ajouter : « Ainsi tenons-nous plus ferme la parole prophétique ; vous faites bien de la regarder comme une lampe qui brille dans un lieu obscur jusqu’à ce que le jour commence à poindre et que l’astre du matin se lève en vos cœurs. » (19)

LIEU OBSCUR

Prenant appui sur la Transfiguration, contemplatifs ou théologiens se plaisent ici à développer leur vision non seulement du mystère de Dieu, mais aussi devenir des hommes. Marc présente ici le mystère du Messie incompris et difficile à saisir, qui fait appel à notre foi et à notre intériorisation. En fait, nous assistons à la transfiguration de l’humanité et de l’histoire de Jésus. En un lieu obscur, ce visage transfiguré du Christ anoblit l’aspect humain le plus défiguré, et toute vie humaine devient lumineuse parce qu’en Jésus, l’Esprit se fait visible. Toutes les grâces deviennent ainsi germes de transfiguration. Que de promesses inscrites et gravées dans la pierre du Thabor comme la loi au sommet du Sinaï. « Nous tous, écrivait Paul, le visage découvert, nous réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur et sommes transfigurés en cette même image, toujours plus glorieuse, comme il convient à l’action du Seigneur, qui est Esprit…» (2 Co. 3 : 18) Pierre demande à ses lecteurs de vivre de manière à confirmer leur vocation, et il les adjure d’être prêts à la gloire qui les attend dans le Royaume du Christ. Ici, ni nuée, ni tentes, ni personnages, et la voix ne vient plus du ciel ; il n’est nullement question d’un site particulier, mais de la montagne sainte sur laquelle en la nuée obscure l’humanité doit se hisser progressivement pour une constante transfiguration Le secret d’un tel progrès : « Écoutez-le ! » Ainsi devient-il compréhensible que la Transfiguration puisse être citée de préférence à la Résurrection. Elle était preuve du retour imminent du Seigneur ; des témoins avaient vu par anticipation la puissance et l’événement de Jésus Christ. (Léon-Dufour, La Transfiguration de Jésus ) En outre la Transfiguration portait témoignage à la parole des prophètes, ce à quoi faisait allusion le texte de Pierre : « Comme une lampe dans un lieu obscur, » la parole des prophètes est confirmée par la Transfiguration, elle diffuse la clarté de l’Évangile.

Il est à noter que dans l’évangile de Jean, à l’encontre des évangélistes Matthieu, Luc et Marc, la Transfiguration fait défaut, mais la glorification précède l’agonie : « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. Maintenant mon âme est troublée. Que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis arrivé à cette heure. Père, glorifie ton nom. » (Jn. 12 : 27) Certains écrivent que ce 4e évangile, celui de Jean, est une théophanie perpétuelle où l’événement particulier de la Transfiguration ne pouvait être maintenu, n’ayant plus sa raison d’être. » (Ramsey, La gloire de Dieu. Lectio divina. 40).

MYSTÈRE

L’événement de la Transfiguration occupe une place théologique centrale au tournant du ministère de Jésus. Pour lui-même, elle a eu une signification spéciale : prise conscience intense de ce qu’il était dans la ligne des autres événements précédents, i.e. le Baptême, la tentation au désert… Moment décisif dans la vie de Jésus, la Transfiguration permet aux disciples de le reconnaître comme Messie. Mais ce Jésus qui révèle ainsi le mystère de sa personne à ses intimes, ils le reçoivent de ce fait comme un avant-goût de sa gloire définitive.

La Transfiguration tient du merveilleux : tout un ensemble de symboles tirés de l’A.T., nuées, ténèbres, tremblement de terre, décrivent évidemment une extériorisation mythique. Mais nous devrons atteindre à une certaine profondeur du mystère par intériorisation : le vrai mystère d’un visage, Dieu en son visage d’homme et toutes les promesses pour l’humanité. L’extériorisation utilise le langage conventionnel pour exprimer l’inexprimable. La Transfiguration n’est pas un spectacle, mais un appel en chacun de nous à devenir celui que nous aimerions être et que nous sommes habituellement incapables de devenir. La Transfiguration n’est pas un miracle, mais le dévoilement d’une réalité permanente en devenir en tout humain.

CHEZ MARC

L’évangile de Marc est quelque peu différent de la tradition de Matthieu et de Luc ; Marc écrivait ce dont il se souvenait, ce qu’il avait entendu et rien d’autre que de véritable. Certains y ont reconnu comme une catéchèse pour catéchètes. En Marc, on ne retrouve pas les récits de l’enfance et les apparitions du Ressuscité. Son récit de la Transfiguration s’insère donc dans un processus de catéchèse qui articule tout l’ensemble. Au cœur de son évangile, la Transfiguration apparaît comme l’apogée de sa révélation. Marc a toujours voulu tout au cours de son évangile souligner la signification actuelle pour la communauté ecclésiale de la vie, la mort et la résurrection de Jésus. La Transfiguration joue ici le rôle de pivot central.

Ce récit est d’une grande lumière, mais c’est dans la nuée obscure que se retrouve la pointe du récit : la parole céleste. Cette révélation est le sommet et le terme de l’épiphanie du Christ, elle en constitue le noyau essentiel. Cette proclamation n’ajoute rien à celle du baptême mais elle apporte une mise au point d’importance à la profession de foi de Pierre à Césarée. (8 : 27-30) Elle révèle aussi notre destinée de grâce à condition d’y voir plus qu’un fait divers, fut-il le plus étrange.

Appel à l’intériorisation, tel est le seul et unique objectif de ce récit incroyable.

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