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Psaume 2 : Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré

Imprimer Par Michel Gourgues, o.p.

Dans son récit de la naissance de Jésus, l’évangéliste Matthieu renvoie, pour chacun des épisodes qu’il raconte, à un passage des prophètes. Lorsqu’il rapporte la naissance à Bethléem, c’est un passage du prophète Michée qui lui revient à la mémoire: Et toi, Bethléem, terre de Juda, de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple… (Mt 2,6). Les psaumes, eux, ne font aucune mention de Bethléem, mais, en revanche, ils accordent une place de premier plan à David. Originaire de Bethléem, c’est là, selon un récit populaire de l’Ancien Testament, que le cadet des fils de Jessé, tout jeune encore, avait reçu l’onction du prophète Samuel (1 Sam 16,13).

Le premier des psaumes à figurer dans l’office liturgique de Noël est le Psaume 2. Il est encore cité dans le passage de l’épître aux Hébreux que nous fait lire la messe du jour de Noël : Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré Or, ce psaume paraît faire référence au rite de l’onction par lequel David ou l’un de ses successeurs était devenu roi d’Israël.

Quatre volets bien articulés

Le psaume commence par évoquer une situation politique difficile (versets 1-3): des rois et des chefs étrangers se soulèvent contre le pouvoir d’un roi d’Israël, soit qu’ils désirent s’en défaire, soit qu’ils s’en sentent menacés et qu’ils veulent l’éviter. Qui était ce roi? Les exégètes donneraient cher pour le savoir, car cela permettrait de dater le psaume et de déterminer à quelle situation exacte il fait référence. Puisque ce roi a reçu l’onction à Jérusalem (v. 6), iI doit plutôt s’agir d’un descendant de David que de David lui-même qui, lui, avait été sacré roi à Bethléem ou à Hébron, selon les traditions.

Dans la deuxième partie du psaume (versets 4-6), Yahvé lui-même intervient pour rappeler aux puissances contestataires que c’est lui qui a choisi le roi contre lequel elles se soulèvent. Le roi d’Israël est son oint , en hébreu son mashiah, le mot qui deviendra messie en français et qui sera traduit en grec par christos, en français christ .

Dans la troisième partie du psaume (versets 7-9), c’est le roi lui-même qui, à son tour, évoque le jour où il a reçu l’onction royale et les promesses qui lui ont alors été faites de la part de Dieu. C’est ici que se trouve l’énoncé solennel : Il m’a dit : ‘Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré ‘ (v. 7). En tant que lieutenant terrestre de Yahvé, le roi était en quelque sorte adopté par ce dernier au jour de son intronisation. Le titre de fils de Dieu servait à exprimer cette relation unique et privilégiée par rapport à Dieu. En même temps il marquait une distance, en évitant de diviniser le roi comme cela se faisait en Égypte et dans d’autres cultures avoisinantes. En Israël, le roi n’est pas Dieu, tout en bénéficiant d’une relation unique à lui : il est le fils de Dieu .

La dernière partie (versets 10-12) revient à la situation et aux personnages évoqués au point de départ. Les contestataires n’ont qu’à bien se tenir! Mieux vaut pour eux de se soumettre à Yahvé, car celui-ci ne peut qu’être fidèle à ses engagements en protégeant et en soutenant le roi qu’ils combattent.

Facteur d’espérance au lieu de pièce de musée

Tant qu’il y eut des rois en Israël, le peuple put continuer de prier le psaume en leur faveur, en se rappelant la dignité que leur conférait leur rôle et leur responsabilité uniques devant Dieu. Après l’exil, le psaume aurait dû tomber en désuétude, l’institution royale étant désormais disparue. Un peu comme des chants composés pour une circonstance donnée et qu’on oublie aussitôt, une fois l’événement passé.

Or, au lieu d’être relégué aux archives comme témoin d’un passé révolu, le psaume continua d’être prié comme témoin de l’avenir. Un jour, viendra un Messie, descendant de David, que Dieu reconnaîtra comme son fils et qui exercera une domination universelle. Certains courants de la religion juive témoignent, dès le 1er siècle avant Jésus, d’une lecture en ce sens du psaume 2. Ce dernier, au lieu d’entretenir la nostalgie du passé, sert désormais à nourrir l’espérance.

Cette espérance, il faut le dire, n’est pas toujours exempte de violence et d’accents revanchards. Ainsi en est-il par exemple, dans les Psaumes de Salomon, un recueil de prières juives qui, en empruntant les mots mêmes du psaume 2, prie pour l’avènement du Messie descendant de David: Vois, Seigneur, et suscite pour eux leur roi, fils de David, au temps que tu connais, ô Dieu, pour qu’il règne sur Israël ton serviteur. Purifie Jérusalem des nations… Qu’avec sagesse et justice il chasse les pécheurs de l’héritage, qu’il brise l’orgueil des pécheurs comme vases de potier, qu’il les fracasse avec un sceptre de fer (Psaume 17,23-26).

Ton serviteur Jésus, que tu as oint

Que deviendrait le psaume 2 pour les chrétiens, une fois que, Jésus ressuscité et exalté à la droite de Dieu, ils auraient reconnu en lui le Messie attendu? Certains de ses accents vengeurs et l’espérance en ce sens qu’il avait engendrée ne l’exposaient-ils pas de nouveau à tomber en désuétude? Il n’en fut rien. Car le psaume contenait par ailleurs trop de richesses. Dans chacun de ses volets, on pouvait voir évoqués à l’avance des aspects centraux de l’expérience et du mystère de Jésus. Ainsi, l’adversité des rois et des puissants de la terre contre le Messie (vv. 1-3) évoquait tout naturellement pour les premières communautés chrétiennes la passion de leur Seigneur, comme en témoignent les Actes des Apôtres (4,25). La déclaration solennelle : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré (v. 7) pouvait, quant à elle, être lue en relation avec le baptême de Jésus, compris comme le moment où, tel un nouveau roi s’apprêtant à entreprendre sa mission, il avait reçu l’onction d’Esprit Saint et de puissance , comme le souligne Luc dans ses deux livres (Lc 4,18; Ac 10,38). L’intronisation solennelle du roi évoquée dans le psaume pouvait aussi être comprise en relation avec la résurrection de Jésus, exalté par Dieu et partageant désormais avec lui une seigneurie universelle (Ac 13,33; He 1,5; 5,5). Fidèle à son oint comme il avait promis jadis de l’être au roi dont parlait le psaume, Dieu, en le ressuscitant, avait révélé sa qualité de Fils – désormais entendue au sens fort – et fait tourner l’adversité en exaltation: Dieu l’a fait Seigneur et Messie et Seigneur, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié (Ac 2,36).

Sans doute, en lisant le psaume 2 en relation avec la naissance de Jésus, la liturgie de Noël innove-t-elle par rapport au Nouveau Testament. Mais l’innovation se comprend parfaitement. Tu es mon fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré: comment pouvait-on ne pas associer l’oracle solennel du psaume et la déclaration de saint Paul (Ga 4,4): Quand vint la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils né d’une femme…?

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