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L’angoisse et la nuit

Imprimer Par Paul-André Giguère

Janvier. Si vous nous visitez depuis l’hémisphère sud, vous savez que d’une manière presque imperceptible, les jours ont commencé à se faire plus courts chez vous alors que chez ceux et celles qui nous visitent depuis l’hémisphère nord, ce sont les nuits qui sont moins longues. Nos visiteurs des régions équatoriale et tropicales quant à eux sont à l’abri de ces variations saisonnières. Ne pourrait-on faire de cette constatation une parabole du cheminement spirituel ?

Parmi les chercheurs et les chercheuses d’Absolu, certains traversent des phases d’obscurité pendant qu’au même moment, d’autres vivent en pleine lumière. La vie de plusieurs est faite d’alternances de périodes de clarté et de périodes de ténèbres, alors que pour certains, le temps est presque toujours au beau fixe et la lumière presque également partagée avec la noirceur.

On a tendance à parler du cheminement spirituel comme d’un cheminement de lumière. Plusieurs traditions spirituelles, même à l’intérieur du christianisme, parlent d’un processus d’illumination . Dans les recueils de prières légués par ces traditions, l’Absolu est très souvent identifié à la lumière. Le Seigneur est ma lumière et mon salut : de qui aurai-je crainte ?(Psaume 27 1) Je suis la lumière du monde : qui me suit ne marche pas dans le noir (Jean 8 12). Ce thème de la lumière, avec tous les symbolismes qu’on peut y rattacher, est universel et fondamental.

On entend parfois encore des critiques de la religion affirmer que la foi est une béquille et que les croyants s’arrangent pour échapper à l’angoisse en s’appuyant sur des textes et des pratiques visant à offrir consolation et réassurance. Et pourtant. Et pourtant, les aventuriers du spirituel ne sont pas à l’abri de l’angoisse et de la nuit. Pour eux comme pour tout le monde, il y a d’abord l’épreuve de l’épreuve : les spirituels ne sont pas à l’abri de l’échec, de la souffrance et du mal. De plus, tout cheminement spirituel implique de laisser progressivement derrière soi ses certitudes, ses attachements, ses sécurités. Il y a des passages décapants, éprouvants, où le sentiment de tout perdre, y compris soi-même, l’emporte sur la conscience d’aller quelque part. Le mystique et poète espagnol Jean de la Croix (16e siècle) a trouvé des mots très forts pour dire son expérience intérieure. Dans un très riche poème, il dit comment le cheminement spirituel se fait Au sein de la nuit bénie, en secret – car nul ne me voyait, ni moi je ne voyais rien – sans autre lueur ni guide hors celle qui brûlait en mon cour (pour le poème au complet, http://perso.wanadoo.fr/famille.renard/poesie/jeancroi.htm).

Selon la Bible, lorsque Salomon inaugura le temple qu’il venait de faire construire à Jérusalem, la cérémonie aurait été interrompue par un très dense nuage qui aurait rempli le lieu sacré. Et Salomon de s’exclamer : YHWH a choisi d’habiter la nuée obscure, un épais brouillard nous propose la nouvelle traduction de la Bible en français (1 Rois 8 12). Nous voici donc prévenus : on ne s’approche de Dieu qu’en passant par la nuit comme vers le Mystère.

Si donc nous avons des prières pour les jours de lumière, si donc nous savons allumer des bougies pour dire la victoire sur la nuit, il importe que nous sachions aussi habiter avec patience et confiance les saisons plus sombres de nos itinéraires. Pourquoi te caches-tu au temps de la détresse ? (Psaume 10 1). Ne t’en va pas : l’angoisse est ici et personne ne m’aide (Psaume 22 11). Je crie vers mon Dieu quand l’angoisse me prend, il me répond (Psaume 120 1). Et il importe de pouvoir s’appuyer sur une communauté, fut-elle virtuelle, car parmi ceux et celles qui la composent, il s’en trouve qui en sont à la saison où le jour l’emporte peu à peu sur la nuit.

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