Cinéma d'aujourd'hui,

Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
Cinéma d'aujourd'hui

Leçons d’histoire : LE CHANT DES NOMS et DIEU EXISTE, SON NOM EST PETRUNYA

Imprimer Par Gilles Leblanc

Les bonnes histoires font souvent de bons films. En sont témoins deux productions récentes. D’abord, le talentueux cinéaste québécois François Girard raconte le parcours tragique d’un violoniste polonais dans LE CHANT DES NOMS, puis la réalisatrice macédonienne Teona Strugar Mitevska décrit la mésaventure d’une jeune femme, historienne de formation, dans son DIEU EXISTE, SON NOM EST PETRUNYA.  

LE CHANT DES NOMS

Après la fresque historique HOCHELAGA – TERRE DES ÂMES, le réalisateur du VIOLON ROUGE retourne en terrain connu avec cette élégante saga musicale adaptée du roman éponyme du Britannique Norman Labrecht, tournée à Londres, Budapest et Montréal. La structure narrative imaginée par Jeffrey Caine (LA CONSTANCE DU JARDINIER) va et vient dans le temps et se déploie sur deux axes : l’histoire d’amitié de deux garçons aux destins opposés et l’évocation touchante des disparus de l’Holocauste, racontée au présent. 

Londres, 1939. Zygmunt Rapoport, immigrant juif polonais, place tous ses espoirs dans son fils Dovidl, violoniste surdoué de neuf ans. Afin de garantir son avenir, il en confie la garde à l’imprésario Gilbert Simmonds, lui-même père de Martin, un apprenti pianiste du même âge.

Après une période d’adaptation difficile, les deux enfants trouvent dans la pratique musicale un canal de communication qui transcende leurs différences. En quelques années, ils deviennent inséparables. Jusqu’à ce soir de 1951 où Dovidl disparaît mystérieusement, quelques heures avant de participer à son premier concert international.

Trente-cinq ans plus tard, Martin, devenu critique musical, se rend à Newcastle à titre de juré dans un concours d’artistes amateurs. À sa grande surprise, un jeune violoniste de condition modeste lui rappelle en tout point l’attitude et la posture uniques du disparu. Bouleversé par une telle similarité, Martin entreprend de remonter la piste de Dovidl.

Réalisation technique irréprochable, superbe musique d’Howard Shore, photographie aux teintes chaudes de David Franco (LA LEÇON), la proposition formelle est raffinée. Au chapitre de l’interprétation, les performances des jeunes comédiens emportent la mise. En particulier celle du nouveau venu Luke Doyle, aussi à l’aise devant la caméra qu’avec un archet dans les mains. 

DIEU EXISTE, SON NOM EST PETRUNYA

Dans la tradition chrétienne, sainte Pétronille guérit les fièvres. Elle en provoque toute une dans cette savoureuse comédie sur le pouvoir (religieux, judiciaire, médiatique) et la place des femmes dans la société macédonienne contemporaine. Pleine d’esprit, ponctuée d’irrésistibles éclats d’humour, cette parabole moderne signée Teona Strugar Mitevska porte avec grâce une grande charge symbolique. 

Au retour d’un entretien d’emploi humiliant, Petrunya, célibataire de 32 ans diplômée en histoire, croise la procession annuelle de l’Épiphanie, presque arrivée à la rivière. Sur un coup de tête, elle plonge dans l’eau glacée, afin d’attraper la croix sacrée jetée par le pope. La tradition ne permettant pas aux femmes de participer à cette cérémonie, Petrunya provoque la colère de la cinquantaine de participants mâles, qui se sentent dépossédés. Sentant la violence gronder, la jeune femme part se réfugier chez elle.

Bien vite, les médias s’emparent de la nouvelle et interrogent les représentants des deux autorités en cause : l’Église, qui exige la restitution de la croix, et la police, composée d’hommes lâches et conformistes. Arrêtée et placée en garde à vue, Petrunya tient tête à ses adversaires.

Tout au long, la cinéaste parvient à maintenir un juste équilibre entre émotion et absurdité. Surtout, elle demeure solidaire de son héroïne impromptue, investie d’une connaissance (l’histoire) dont son pays n’a que faire. Zorica Nusheva campe cette dernière avec un mélange exquis de hardiesse et de mélancolie, libérant au fil du récit sa beauté niée et son intelligence refoulée. La toute première image du film annonce que Petrunya marcherait sur les eaux. La suite tient cette promesse.

Rappelons enfin que le long métrage s’est mérité le Prix du jury œcuménique au Festival international du film de Berlin en 2019. 

Gilles Leblanc

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cinéma d'aujourd'hui

Les autres chroniques du mois