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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc

Récits fantastiques : LA FORME DE L’EAU et HOCHELAGA : TERRE DES ÂMES

Le cinéma est friand des histoires fantastiques. Celles-ci permettent de faire appel à la créativité et à l’imaginaire pour traiter de questions qui ont souvent un lien plus vrai qu’on pense avec le réel. C’est le cas de deux productions récentes. D’abord, avec son merveilleux LA FORME DE L’EAU, le Mexicain Guillermo Del Toro est prodigieux dans le récit d’une femme de ménage qui s’éprend d’une bête mystérieuse. Plus près de nous, le Québécois François Girard revient (enfin) au grand écran avec des tableaux poétiques et esthétiques sur l’histoire de Montréal avec HOCHELAGA : TERRE DES ÂMES.

 

LA FORME DE L’EAU

Au meilleur de sa forme, Guillermo Del Toro (LE LABYRINTHE DE PAN) livre une variation raffinée, d’une exquise sophistication, sur les contes fondateurs que sont LA BELLE ET LA BÊTE et ORPHÉE. Plus proche de Cocteau que de Disney, le cinéaste infuse son film de sa nostalgie du music-hall d’autrefois ainsi que du film noir et d’espionnage, et ce, dans le contexte de la Guerre froide.

1962. Eliza, muette mais pas sourde, est préposée à l’entretien de nuit dans un laboratoire gouvernemental, qui vient de prendre livraison d’une créature piégée en Amazonie et qui est considérée comme divine par la population locale. Témoin des mauvais traitements que la bête amphibie subit aux mains de Strickland, l’agent du gouvernement qui la capturée, Eliza multiplie les occasions de s’en approcher et de la nourrir.

Apprenant qu’on va abattre la créature pour la disséquer, la jeune femme forme le pari fou de l’emmener chez elle incognito, avec l’aide de Giles, un artiste gay qui vit comme elle au-dessus d’une grande salle de cinéma. Leur plan maladroit est sur le point d’échouer lorsqu’interviennent sa collègue Zelda et le docteur Hoffstetler, transfuge russe en crise d’allégeance, fasciné par la bête. Complètement leurré, Strickland met tout en œuvre pour retrouver cette dernière.

Une myriade de références et de citations s’intègre organiquement dans un récit fluide, universel et hors du temps, sur les monstres qui nous entourent, les frontières idéologiques, les manifestations d’intolérance, etc. Au centre d’une distribution impeccable, on retrouve l’épatante Sally Hawskins (JASMINE FRENCH, MAUD) qui est en nomination pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un rôle principal.

 

HOCHELAGA : TERRE DES ÂMES

Avec cette production ambitieuse, François Girard (LE VIOLON ROUGE, SOIE) entend proposer de l’histoire de Montréal une vue en coupe. Divisé en épisodes couvrant 750 ans d’histoire, le récit comporte de nombreux allers-retours temporels assez bien réussis dans l’ensemble.

Montréal, 2011. Durant une partie de football au stade Percival Molson de l’université McGill, l’apparition soudaine d’une doline (sinkhole) entraîne dans la mort un joueur de l’équipe locale. L’incident tragique révèle aux experts un site archéologique chargé d’histoire. Coordonnateur des fouilles, Baptiste Asigny, doctorant d’origine autochtone, fait des découvertes majeures, accréditant la théorie de l’existence de l’ancien village iroquois de Hochelaga à cet endroit précis de Montréal.

Six ans plus tard, Baptiste soutient devant jury sa thèse, qui s’appuie sur trois artefacts datant de différentes époques : une pierre en fonte du temps des premiers colons, des armes à feu ayant appartenu aux Patriotes et la croix de fer offerte par Jacques Cartier aux Iroquoiens d’Hochelaga.

Les passages sur les rituels autochtones ne manquent pas de poésie. De plus, la photographie se signale par son emploi inspiré de la lumière naturelle alors que les nombreux effets visuels très bien exécutés justifient le budget d’exception dont cette production « officielle » a fait l’objet. Au sein d’une distribution compétente, qui exige de certains interprètes l’emploi de l’ancien français, l’Abitibiwinnik Samian tire bien son épingle du jeu en archéologue engagé.

Notons enfin que le film HOCHELAGA : TERRE DES ÂMES est finaliste dans huit catégories pour les prix Écrans canadiens 2018.

Gilles Leblanc

 

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Crimes et châtiments : TROIS AFFICHES TOUT PRÈS D’EBBING, MISSOURI et AU REVOIR LÀ-HAUT

Comme le disait Socrate, « le crime ne paie pas ». Deux films récents en sont de bonnes illustrations. Dans son remarquable TROIS AFFICHES TOUT PRÈS D’EBBING, MISSOURI, le réalisateur irlandais Martin McDonagh relate la démarche d’une femme qui fait tout en son pouvoir pour découvrir l’auteur du viol et du meurtre de sa fille. Pour sa part, le Français Albert Dupontel présente, avec le style déjanté qui lui est propre, les lendemains douloureux de la Grande Guerre de deux survivants des tranchées dans le film AU REVOIR LÀ-HAUT.

 

TROIS AFFICHES TOUT PRÈS D’EBBING, MISSOURI

D’abord reconnu comme dramaturge, Martin McDonagh (BIENVENUE À BRUGES) marque les esprits et séduit pratiquement à tous les niveaux avec ce film qui projette un regard singulier, universel et intemporel sur les failles de la nature humaine et les ratés de la justice,

Trois mois après le meurtre de sa fille, Mildred attend toujours que le tueur soit épinglé. Or, après s’être acquittée d’une enquête de routine, la police locale semble avoir renoncé à le trouver. Indignée, la mère divorcée loue trois panneaux publicitaires érigés en périphérie de leur petite ville du Missouri pour y placarder des messages dénonçant l’inefficacité de la police, et plus directement le laxisme du shérif Willoughby.

Son geste de provocation divise sa communauté en deux camps. Il attriste encore plus son fils tourmenté à l’école. Par-dessus tout, il dresse contre elle Dixon, le flic le plus incompétent du poste, bien déterminé à redonner sa dignité à son patron, qui n’en demandait pas tant. Car Willoughby est un homme raisonnable, sensible à la douleur de Mildred. Laquelle, à son tour, compatit avec ce dernier, atteint d’une grave maladie. Mais pas au point de renoncer à sa campagne.

Le scénario, à la fois caustique et bouleversant, surprend à tous les tournants tandis que la mise en scène nerveuse et fluide est impeccable de transparence. Frances McDormand (Mildred) s’avère frondeuse et digne dans une composition en équilibre parfait entre colère et rédemption. Sam Rockwell (Dixon) apparaît au meilleur de sa forme en policier borné et détestable qui se découvre peu à peu une conscience. Enfin, Woody Harrelson (Willowghby) émeut en shérif lâche et dont le geste inattendu dénoue une situation apparemment sans issue.

À la récente soirée des Golden Globes, la production a dominé avec quatre prix : meilleur film dramatique, meilleure actrice (McDormand), meilleur acteur de soutien (Rockwell) et meilleur scénario (McDonagh).

 

AU REVOIR LÀ-HAUT

Avec cette adaptation du livre à succès de Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013, Albert Dupontel saisit l’occasion d’exploiter à grande échelle l’audace et la fantaisie qui caractérisaient jusqu’ici son cinéma. Sous forme de comédie mordante, AU REVOIR LÀ-HAUT est le film le plus éclaté d’un plasticien hyperactif. Le cinéaste semble vouloir poser un regard omniscient, ou divin, sur le combat intemporel qui se joue au sol, et qui oppose purs et impurs, abusés et profiteurs.

Le 9 novembre 1918, malgré l’annonce de la signature prochaine de l’Armistice, le perfide lieutenant Pradelle provoque un ultime affrontement contre le camp allemand. Alors qu’il s’emploie à sauver la vie de son camarade Albert Maillard, Édouard Péricourt a le bas du visage arraché par un tir de mortier. Sauvé in extremis, il se rétablit dans un hôpital militaire, où il développe toutefois une dépendance à la morphine. Craignant d’être renvoyé chez son père un banquier parisien puissant et distant, le convalescent convainc Albert de lui procurer l’identité d’un sans-famille mort au combat.

En 1919, les deux hommes s’installent à Paris dans un logis modeste, où Édouard, artiste doué, conçoit une arnaque pas banale pour dénoncer l’hypocrisie patriotique : envoyer un catalogue d’esquisses de monuments aux morts dans les mairies de France afin de percevoir l’avance sur des commandes qu’ils n’ont aucune intention de remplir. Pour financer ce projet, Albert, comptable de métier, entre au service du père d’Édouard. Il découvre ainsi que la sœur de ce dernier a épousé cet escroc de Pradelle.

Dans une mise en scène virtuose, les images sont bien travaillées pour resituer l’époque. D’autre part, la performance des acteurs est impeccable, notamment celle de Nahuel Pérez Biscayart (120 BATTEMENTS PAR MINUTE) qui n’est rien de moins qu’épatante derrière les masques beaux et originaux qu’il arbore les uns à la suite des autres.

Pas étonnant que le film se soit mérité le Grand Prix du public au festival Cinémania à l’automne 2017.

Gilles Leblanc

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Des fils bien aimés : L’ÉTOILE DE NOËL et MERVEILLEUX

Entre Noël et le Jour de l’An, le cinéma est plus populaire qu’à l’accoutumée pour bien des familles. Traitant de « fils » désirés et entourés, deux films nous semblent plus particulièrement attrayants pour le temps des Fêtes. Dans L’ÉTOILE DE NOëL, le réalisateur Timothy Reckart présente en animation tout ce qui entoure la naissance de Jésus, le « fils de Dieu fait homme », d’une façon originale, moderne et humoristique. Pour sa part dans MERVEILLEUX, le réalisateur Stephen Chbosky émeut en racontant l’histoire lumineuse d’un jeune handicapé de 10 ans, adoré de ses parents et qui est parvenu à l’âge d’affronter le monde extérieur et ses embûches.   

L’ÉTOILE DE NOËL

Il est rare, voire exceptionnel, que le cinéma d’animation se lance dans l’adaptation de grands récits religieux. C’est pourtant ce que la société américaine Walden Media (CHRONIQUES DE NARNIA) vient de faire en produisant un récit inspiré de l’Annonciation, de la Nativité incluant la visite des mages, et ce, en adoptant le point de vue des animaux de la crèche. 

Troublé dans son sommeil par la clarté d’une étoile inhabituelle dans le ciel de Galilée, Bo, un petit âne courageux, rêve d’une vie meilleure loin du monotone quotidien du moulin du village de Nazareth. Fuyant son maître, un meunier brutal, il trouve refuge dans le foyer de Marie et Joseph, nouvellement mariés.

Avec ses compagnons, David, une colombe débrouillarde, et Ruth, un mouton candide, Bo accompagne le couple dans un déplacement vers Bethléem, l’aidant à échapper aux griffes d’un soldat romain et de ses deux chiens féroces, envoyés par le roi Hérode pour tuer le « fils de Dieu ». Rejoints par trois chameaux excentriques et quelques animaux de la ferme, Bo et ses amis suivent l’Étoile… et vont devenir les héros méconnus de la plus belle histoire jamais contée : celle du premier Noël.

Produite par la branche chrétienne des studios Columbia, cette variation fantaisiste sur le thème de la Nativité désarçonne et divertit en égale proportion. Les nombreux clichés et les dialogues artificiels sont compensés par une étonnante irrévérence, un rythme soutenu, une animation compétente et des prestations vocales enthousiastes.

Un vrai bonheur pour les cinéphiles en herbe et leurs parents!

MERVEILLEUX

Inspiré du livre éponyme de R.J. Palacio, le film brosse le portrait bouleversant d’un enfant défiguré, et ce, dans le contexte de la différence et du regard des autres.

Auggie Pullman est né avec une malformation du visage que plus de 25 opérations n’ont pas réussi à corriger complètement. Jusqu’à maintenant, sa mère lui a toujours fait l’école à la maison, mais c’est désormais le temps pour le jeune garçon d’affronter la réalité et de fréquenter une école primaire normale.

Comme ses parents le craignaient, Auggie, le visage couvert de cicatrices, est rapidement victime d’intimidation de la part de ses camarades de classe. Son amitié avec un élève compréhensif et le support de sa famille l’aident à traverser l’épreuve.

Le réalisateur aborde avec respect et empathie le thème du rejet social, en variant habilement les points de vue sur la façon de percevoir l’état particulier du personnage principal (attachant Jacob Tremblay, déjà merveilleux dans ROOM : LE MONDE DE JACK). Un parti pris original qui rend l’exercice attendrissant, malgré quelques excès de sentimentalisme et un dénouement plutôt convenu.

Un film qui fera du bien aux spectateurs, petits et grands.

Gilles Leblanc

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Futur antérieur : PIEDS NUS DANS L’AUBE et BLADE RUNNER 2049

Le passé et le futur ont souvent plus de liens qu’on pense. Deux films de réalisateurs québécois le démontrent chacun à sa façon. Dans PIEDS NUS DANS L’AUBE, le talentueux Francis Leclerc illustre sous forme de chronique les appréhensions d’un jeune adolescent face à son avenir. Pour sa part, le virtuose Denis Villeneuve présente dans BLADE RUNNER 2049 des révélations surprenantes sur les origines d’un officier justicier.

 

PIEDS NUS DANS L’AUBE

 

Après presque une décennie passée à travailler pour la télévision, Francis Leclerc (MÉMOIRES AFFECTIVES) réalise son premier film pour le grand écran depuis UN ÉTÉ SANS POINT NI COUP SÛR. Ce faisant, il renoue avec l’héritage de son célèbre père en adaptant son roman autobiographique paru en 1946. Avec son coscénariste Fred Pellerin (BABINE), le cinéaste s’est appliqué à traduire en images la magnifique prose de Félix, à travers une série de tableaux de la vie rurale d’antan qui forme au final un charmant conte initiatique.

La Tuque, automne 1926. Félix Leclerc, douze ans, accompagne son père Léo, son frère et son oncle dans leurs besognes quotidiennes. Chemin faisant, il fait la connaissance de Fidor, un garçon de son âge issu d’une famille très pauvre. Les deux gamins vont nouer de très puissants liens d’amitié, tout au long de l’année qui vient et qui sera, pour Félix, celle des premières et des dernières fois.

Du premier amour impossible avec la jolie infirmière qui abrite son cheval dans l’écurie des Leclerc. Du premier voyage périlleux dans un coin reculé de la Mauricie, où Léo, coureur des bois dans l’âme, entend bientôt fonder un village. Du dernier été à La Tuque aussi, puisqu’en septembre prochain, ce premier de classe, promis à un brillant avenir, devra quitter ses parents qu’il adore pour entrer au collège à Ottawa.

Les images sont exquises et la mise en scène ne manque pas d’élégance et de fluidité. Également, la direction artistique et les costumes sont fort soignés, parfois trop. Les enfants sont très bien dirigés et les interprètes adultes font montre de conviction, en particulier Roy Dupuis en père d’un calme rassurant et Guy Thauvette en oncle droit comme un chêne.

 

BLADE RUNNER 2049

 

35 ans après le magistral BLADE RUNNER de Ridley Scott, Denis Villeneuve signe une suite ambitieuse et brillante, qui renoue fidèlement avec l’univers fascinant imaginé par le romancier Philip K. Dick. Il faut dire que le réalisateur trouve ici un sujet recoupant les principales figures de son œuvre, de la conception dans le désert (UN 32 AOÛT SUR TERRE) à la quête des origines (INCENDIES), en passant par l’obsession du double (ENEMY).

En 2049, l’équilibre précaire d’un monde agonisant, au bord du chaos, est menacé par les conflits régnant entre les êtres humains et leurs esclaves produits par bio-ingénierie. L’officier K, de la police de Los Angeles, est un « Blade Runner » chargé d’éliminer les « réplicants », des androïdes rebelles.

Mais après avoir fait une découverte troublante, le policier se retrouve lui-même la cible de tueurs envoyés par Niander Wallace, un inventeur riche et tout-puissant. Son seul espoir : retrouver la trace de Rick Deckard, un ancien « Blade Runner » disparu trente ans plus tôt en emportant ses secrets avec lui.

On est séduit d’emblée par la majesté des effets spéciaux, la pureté graphique des décors et les compositions visuelles sublimes de Roger Deakins (SICARIO). Par contre, on retrouve des longueurs ainsi qu’une certaine objectivation de la femme (allant du personnage de la compagne du protagoniste dédiée aux tâches ménagères aux statues féminines géantes dans le désert près de Las Vegas). Harrison Ford apporte, en seconde partie, un peu d’émotion à ce film souvent impressionnant mais plutôt froid dans l’ensemble.

Gilles Leblanc

 

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En eaux troubles : DUNKERQUE et LE PROBLÈME D’INFILTRATION

Dans la vie, il y a des moments pénibles et dramatiques que le cinéma présente avec puissance et créativité. Nous en avons deux exemples récents. Dans DUNKERQUE, le talentueux réalisateur Christopher Nolan transpose sur le grand écran l’évacuation sur la Manche des troupes anglaises au début de la Seconde Guerre mondiale. Par sa part, l’audacieux Québécois Robert Morin revient en force avec un ingénieux suspense sur la dégringolade d’un médecin dans LE PROBLÈME D’INFILTRATION.

DUNKERQUE

Réputé pour ses productions spectaculaires et sophistiquées, Christopher Nolan livre ici un spectacle immersif d’une rare intensité, qui ressemble davantage à un amalgame de temps forts à la Hitchcock qu’à un film de guerre traditionnel.

Déconstruisant le temps et l’espace comme à son habitude, l’auteur d’INCEPTION et de MEMENTO, transforme l’enfer de ce qu’on a appelé l’Opération Dynamo de Dunkerque en une machine à suspense perpétuelle, qui va d’un temps fort à l’autre, jusqu’à ce que ceux-ci convergent.

En mai 1940, les Britanniques tentent de sauver près de quatre cent mille soldats alliés pris en souricière par l’armée allemande sur la jetée et la plage de Dunkerque. Durant cette semaine d’enfer se croiseront plusieurs individus luttant pour leur survie : un jeune soldat anglais, qui tente par tous les moyens de quitter la plage où les siens attendent toujours d’être secourus; aussi, un modeste père de famille qui, avec son fils et un ami de ce dernier, ont traversé la Manche à bord de leur petite embarcation de plaisance afin de se joindre aux efforts de sauvetage; enfin, un pilote de la Royal Air Force, qui utilise au maximum sa maigre heure de carburant pour protéger des tirs des avions allemands les militaires en situation désespérée.

Privilégiant le point de vue britannique, la production se déploie avec une mise en scène brillante, précise et viscérale. Avec ses personnages défendus courageusement par une distribution sans faille et l’emphase absolue qu’il met sur l’expérience sensorielle (imagerie puissamment cristalline, musique d’ambiance efficace de Hans Zimmer, plans furieusement immersifs), le film suggère un futur cinéma de la sensation pure.

Le choc est puissant, déstabilisant, inoubliable.

LE PROBLÈME D’INFILTRATION

Une surprise n’attend pas l’autre avec Robert Morin (JOURNAL D’UN COOPÉRANT, REQUIEM POUR UN BEAU SANS-CŒUR). Encore une fois, il trouve le moyen de surprendre avec un personnage d’antihéros que l’on voit s’effondrer sous nos yeux avec LE PROBLÈME D’INFILTRATION.

Le tout s’amorce lors d’une journée longue et chargée d’émotions fortes pour le docteur Louis Richard. Au bureau, le chirurgien esthétique qui s’est dévoué aux grands brûlés est agressé par un patient qui le tient responsable de son état. Alors qu’un procès menace son avenir professionnel, sa vie domestique n’est guère plus reluisante. Son fils adolescent adhère à des valeurs qui lui sont étrangères, alors que la passion semble être disparue avec son épouse.

De plus, un problème d’infiltration dans le sous-sol de sa résidence cossue met sa patience à dure épreuve et c’est sans compter ce souper entre amis qui ne se déroule pas comme prévu. Entraînant les siens dans sa descente aux enfers, il en vient à révéler les plus sombres facettes de sa personnalité.

Constituée de six plans-séquences qui sont reliés entre eux par d’ingénieux faux raccords, cette tragédie banlieusarde aux airs d’un film d’horreur – qui rappelle Kubrick (SHINING) et les expressionnistes allemands comme Lang (LE DOCTEUR MABUSE) – repose sur un scénario et une mise en scène remarquables.

Tout de la musique aux décors, crée un climat aussi anxiogène qu’envoûtant. Dans son premier grand rôle au cinéma, Christian Bégin est glaçant en pervers narcissique perdant soudainement le contrôle de sa vie.

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Jamais plus la guerre! : UN SAC DE BILLES et WONDER WOMAN

Les scènes de guerre sont nombreuses au cinéma. Chacun à sa manière, deux films récents en montrent les horreurs et souhaitent que les conflits entre nations disparaissent.

Dans UN SAC DE BILLES, le réalisateur québécois Christian Duguay raconte la merveilleuse odyssée de deux jeunes Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. De son côté, l’Américaine Patty Jenkins gagne son pari avec WONDER WOMAN qui relate la épopée spectaculaire d’une jeune Amazone soucieuse de mettre ses superpouvoirs à l’action pour mettre fin à la guerre entre des humains.

 

UN SAC DE BILLES

Poursuivant son aventure française (JAPPELOUP, BELLE ET SÉBASTIEN – L’AVENTURE CONTINUE), Christian Duguay s’attaque cette fois-ci au célèbre roman autobiographique de Joseph Joffo.

En 1942, même en pleine occupation de Paris, des garçons jouent toujours aux billes. C’est donc tout naturellement que le film s’ouvre sur une partie acharnée entre Joseph et ses copains. Sur un ton plus dramatique, l’ennemi nazi a décidé du port obligatoire de l’étoile jaune pour tous les Juifs et le père du jeune garçon pressent que le danger se fait plus immédiat.

Prévoyant le pire, le barbier juif Roman organise la fuite de sa famille vers Nice, en zone libre, en obligeant son fils cadet, âgé de dix ans, à partir seul avec son frère Maurice, de deux ans son aîné. Joseph garde au creux de la main une petite bille bleue nacrée, sorte de porte-bonheur symbolisant le lien ténu avec ce cercle familial dont il est désormais séparé. Démarrées dans des nuances de gris à Paris, les teintes se font plus chaudes au fur et à mesure de l’avancée des enfants vers le Sud, et enfin vers la Suisse.

Le pôle central du film demeure le cocon familial et plus particulièrement la figure du père, celui à qui avec une aisance incontestable Patrick Bruel prête son assurance naturelle et son éternel charisme. Le couple qu’il forme avec Elsa Zylberstein (Anna), toute de douceur et de retenue, fonctionne merveilleusement. Leur bonheur d’être ensemble est palpable. Leur osmose avec les deux jeunes comédiens, dont le naturel fait merveille, est totale et nous convainc aisément de la force indestructible qui unit les membres de cette famille exemplaire.

Un film qui surprend par sa dimension bon enfant et empreinte d’optimisme!

WONDER WOMAN

C’était avant qu’elle ne devienne Wonder Woman, à l’époque où elle était encore Diana, princesse des Amazones et combattante invincible. En 1918, un pilote américain s’écrase sur l’île paradisiaque où elle vit, à l’abri des fracas du monde. Lorsque le militaire lui raconte que, depuis quatre ans, une guerre terrible fait rage à l’autre bout de la planète, Diana quitte son havre de paix, convaincue qu’elle doit enrayer la menace. En s’alliant aux troupes alliées dans un combat destiné à mettre fin à la guerre, Diana découvrira toute l’étendue de ses pouvoirs… et son véritable destin.

L’actrice israélienne Gal Gadot en Wonder Woman est non seulement d’une beauté spectaculaire, mais elle dégage aussi une force tranquille, une assurance sauvage et une grâce féroce qui la transforment en une combattante aussi magnifique que redoutable. Autour d’elle, on retrouve des partenaires de jeu impeccables dont Chris Pine dans le rôle de l’aviateur espion.

Parmi leurs complices, Eugene Brave Rock, Ewan Bremner et Saïd Taghmaoui forment une délicieuse équipe multinationale. Les « méchants » Danny Huston et Elena Anaya font aussi un travail remarquable. Finalement, dans la peau des guerrières amazones, Robin Wright et Connie Nielson sont impressionnantes, notamment lors de chorégraphies hallucinantes.

L’ensemble, baigné dans une trame sonore efficace de Rupert Gregson-Williams, présente une brochette de personnages desquels… on se soucie vraiment. Ce qui est inhabituel dans une œuvre de ce genre.

Gilles Leblanc

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Des hommes de combat : MOI, DANIEL BLAKE et CHUCK

Dans la vie, rien n’est gagné à l’avance. À travers le parcours de deux hommes, des films récents en font la démonstration. Dans MOI, DANIEL BLAKE, le réputé réalisateur britannique Ken Loach dépeint le portrait d’un homme courageux, et même généreux, face à la perte de son emploi pour cause de maladie. Sous un tout autre registre, le talentueux Québécois Philippe Falardeau illustre le trajet d’un boxeur, tenace et fragile à la fois, dans le long métrage CHUCK.

MOI, DANIEL BLAKE

Dans ce film récompensé de la Palme d’or à Cannes en 2016, le cinéaste engagé demeure fidèle à ses convictions en présentant le triste sort réservé aux laissés-pour-compte face à une bureaucratie déshumanisée.

Newcastle, Angleterre. Daniel Blake, victime d’une crise cardiaque au travail, est déclaré invalide par les médecins. Sans autre moyen de subsistance, ce veuf de 59 ans se voit obligé, pour la première fois de sa vie, de recourir à l’assistance sociale. Lorsque cette aide lui est refusée, Daniel fait appel. Cependant, le processus est long et tortueux. À bout de ressources, et bien qu’il ne soit plus apte à travailler, il est contraint de s’inscrire à l’assurance chômage et de chercher un emploi pour toucher des prestations.

Révolté contre cette situation, Daniel ne baisse pas les bras pour autant. Il décide même d’aider Katie, une mère célibataire, et ses deux enfants qui ont été contraints de déménager loin de chez eux pour ne pas être placés dans un foyer d’accueil.

Pendant que l’intrigue du film suit les démarches d’un pauvre homme, le réalisateur tire à boulets rouges sur un système qui broie, humilie et exclut les plus démunis. Heureusement, Loach laisse filtrer une lueur d’espoir, laquelle réside dans la fraternité humaine qui réussit, malgré tout, à s’imposer dans une société de plus en plus sans âme. La mise en scène est expressive et subtile et, à plusieurs reprises, des instants de vérité sidérante bouleversent. Du grand art.

CHUCK

Coloré comme toujours, Philippe Falardeau plonge avec un plaisir contagieux dans cette histoire pleine de sexe, de drogue et de disco.

Bayonne, 1974. Chuck Wepner, un boxeur qui est aussi négociant d’alcool, devient le champion poids lourd de l’État du New Jersey et un aspirant au titre mondial dans sa catégorie. Contre toute attente, l’année suivante, il obtient le privilège d’affronter le célèbre Mohamed Ali au Championnat du monde. Sans grand talent, mais très courageux et pugnace, Chuck tient tête à Ali avant de s’avouer vaincu dans les dernières secondes du combat.

Sa dignité et sa résilience devant la défaite suscite l’admiration et sert d’inspiration au scénario de ROCKY. Mais l’immense succès remporté par le film fait perdre la tête à Wepner. Trois ans plus tard, séparé de sa femme et de sa fille, il est condamné à la prison pour trafic de drogue.

Mêlant très habilement à son récit des images d’archives, Falardeau recourt à une voix-off, en cela influencé par le cinéma de Martin Scorsese. Aussi, il utilise habilement de la musique en contrepoint, des mouvements de caméra nerveux et un arc dramatique d’ascension-déchéance classique mais efficace. Dans le rôle-titre, Liev Schreiber est solide quoique pas suffisamment nuancé, et ses partenaires, en particulier Elizabeth Moss en épouse délaissée, sont excellents.

Gilles Leblanc

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Secrets et mensonges : FRANTZ et C’EST LE CŒUR QUI MEURT EN DERNIER

« Toute vérité est-elle bonne à dire? », voilà une question épineuse. Deux films récents en sont de bonnes illustrations. D’abord, le superbe FRANTZ du prolifique réalisateur François Ozon présente magnifiquement la rencontre improbable de deux personnes qui se souviennent du même jeune homme mort à la Grande Guerre. Puis, dans le long métrage C’EST LE CŒUR QUI MEURT EN DERNIER, le Québécois Alexis Durand-Brault rapporte avec habilité et sensibilité la relation pleine d’ambiguïtés entre une mère en fin de vie et son fils.

 

FRANTZ

François Ozon s’est déjà signalé dans le registre grave (SOUS LE SABLE, LE TEMPS QUI RESTE) et le film historique (ANGEL). Mais il ne s’est jamais montré aussi ambitieux et romantique que dans ce film racontant, à travers une rencontre impossible, tous les espoirs déçus d’une génération. La mort, le deuil, l’amour et les réconciliations sont également abordés ici, avec une sensibilité humaniste. Complexe, le récit conjugue les dimensions intimes et collectives, comme pour mieux faire se répondre la petite et la grande histoire.

La Première Guerre mondiale vient de finir. Dans le petit village de Quedlinburg, en Allemagne, Anna va chaque jour fleurir la tombe de Frantz, son fiancé parti vivre en France pour ses études et mort au combat. Elle vit également avec les parents de ce dernier, les Hoffmeister, qui l’ont accueillie comme leur propre fille.

Un jour, elle remarque qu’un jeune homme, français, vient également se recueillir devant la sépulture. Il se présente de lui-même aux Hoffmeister: il se prénomme Adrien et a bien connu Frantz à Paris. Bouleversé par la mort de son ami, l’étranger se rapproche de plus en plus d’Anna, qui est elle aussi intriguée par lui. Mais cela plaît peu aux villageois, encore marqués par le conflit. D’autant qu’Adrien cache un secret qu’Anna aura bien du mal à accepter.

Rempli d’espérance et porté par un discours résolument actuel, FRANTZ profite d’une mise en scène d’une grande rigueur, illuminée par de brèves transitions d’un noir et blanc somptueux à des séquences douces aux tons pastels. Si Pierre Niney (Adrien) est comme à son habitude juste et inspiré, Paula Beer (Anna), dotée d’un charisme naturel saisissant, est la grande révélation du film.

C’EST LE CŒUR QUI MEURT EN DERNIER

Avec finesse et intelligence, l’acteur et scénariste Gabriel Sabourin (AMSTERDAM, MIRACULUM) a extériorisé pour le cinéma le monologue intérieur que constitue le roman éponyme de Robert Lalonde. Et Alexis Durand-Brault, qui a bien saisi la force du matériau fondé sur le secret et la colère enfouie, le restitue avec doigté et élégance, à travers cette œuvre tranquille, qui ne manque jamais d’émotion.

Romancier apprécié de la critique et d’un petit groupe de lecteurs, Julien gagne néanmoins sa vie comme menuisier dans une fabrique de meubles de Montréal. Mais son étoile monte. Il vient en effet d’être nommé parmi les finalistes aux prix du Gouverneur général, sur la foi de son nouveau roman autobiographique, dans lequel il raconte la relation tumultueuse avec sa mère.

Dans la lancée, un appel de sa sœur le convainc d’aller rendre visite à cette dernière, qui le réclame. Julien, qui n’a pas vu sa mère depuis cinq ans, retrouve au CHSLD une femme diminuée par la maladie d’Alzheimer, mais encore capable de mots durs. Au fil de ses visites, l’écrivain sent se ressouder ce lien qui l’unissait à cette femme plus grande que nature, qui embellissait la réalité au point de la déformer, pour le meilleur et pour le pire. Mais la vieille dame ne l’a pas réclamé auprès d’elle pour lui demander pardon. Elle a une faveur à lui demander.

Gabriel Sabourin (Julien) est particulièrement juste et habité dans la peau de cet absent tourmenté, dont la quête de vérité tient autant du pardon que de la rédemption. La rare Denise Filiatrault (mère âgée) et sa fille Sophie Lorain (mère jeune) sont quant à elles émouvantes et crédibles, lumineuses et glaçantes, vulnérables et lâches. Les deux actrices procurent quelques très beaux moments à un film d’hiver aux tons vert-de-gris, qui vise toujours juste, droit au cœur.

Gilles Leblanc

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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc

Questions de mort et de vie : RÉPARER LES VIVANTS et IQALUIT

Dans la vie comme sur le grand écran, il est toujours difficile de voir une personne mourir et il est tellement réjouissant d’en voir une autre survivre à un péril extrême. Deux films récents abordent ces questions. Dans RÉPARER LES VIVANTS, la Française Katell Quillévéré présente un drame émouvant sur le don d’organes tandis que le Québécois Benoît Pilon raconte dans IQALUIT ce qu’il advient d’une femme dont l’époux connaît une fin mystérieuse dans un village de l’Arctique.

 

RÉPARER LES VIVANTS

Avec cette adaptation prenante du roman de Maylis de Kerangal, Katell Quillévéré a réalisé un film magnifique et poignant sur le fil d’une chaîne de solidarité qui conduit à prélever le cœur encore battant d’un mort et à le transplanter dans la poitrine d’un vivant pour le réparer.

Avant le lever du jour, Simon rejoint deux copains, comme lui, amateurs de glisse au large des falaises du pays de Caux, en Normandie. Simon épouse les vagues, fait corps avec la puissance de l’océan, éprouve ses limites. Sur le chemin du retour, dans une demi-somnolence, c’est l’accident. Simon est conduit dans un hôpital du Havre en état de mort cérébrale. Son cœur bat toujours mais il ne sortira plus du gouffre où l’a plongé le choc extrême.

L’équipe médicale doit annoncer aux parents que leur enfant est déjà décédé alors que toutes les apparences, auxquelles ils s’accrochent, laissent croire le contraire. Puis, avec infiniment de précautions, leur demander s’ils consentent au don d’organes. Le dilemme moral que doivent résoudre les parents est traité avec une infinie délicatesse par les médecins chargés de leur expliquer l’enjeu et les procédures.

À des centaines de kilomètres de là,  Claire (jouée avec justesse par la Québécoise Anne Dorval), quinquagénaire et mère de deux enfants, sait que l’état désastreux de son cœur la condamne à court terme. Une seule issue : la greffe. Depuis des mois, elle doit affronter cette éventualité, dompter l’angoisse, guetter le coup de fil, accepter l’incertitude de la dernière chance au bout de la nuit.

Katell Quillévéré présente la dimension métaphysique et sacrée d’un tel don, de ce transport d’un corps à un autre, d’une vie à une autre, dans l’anonymat. Elle montre l’infime précision des gestes au moment crucial et magique de cet acte dramatique, où la moindre anicroche peut tout faire basculer. Virtuose, la réalisatrice l’est. Elle se place toujours à la bonne hauteur pour filmer l’émotion, le vertige symbolique et réel de ce transfert qui exige solidarité et humanité.

IQALUIT

Troisième long métrage de fiction de Benoît Pilon, IQALUIT est avant tout un film d’atmosphère qui fascine grâce à ces paysages à la fois âpres et somptueux. Nous avons l’impression de pénétrer dans un monde inconnu, régi par d’autres codes, soumis à un autre rythme.

Le film raconte l’histoire de Carmen, une Montréalaise, qui doit partir de façon précipitée pour Iqaluit, au Nunavit, au chevet de son mari Gilles, qui décédera peu de temps après son arrivée. Contremaître de chantier, il avait été gravement blessé dans des circonstances supposément accidentelles.

À sa première visite dans le Grand Nord, elle apprend sur place des secrets – dont la double vie de son époux – qui vont la bouleverser. Dans ce contexte, Noah, un ami de son défunt mari, lui fait découvrir un univers bien loin de ses références, ce qui l’aidera à se reconnaître et à retrouver ses repères. Petit à petit, elle partagera de façon insoupçonnée avec lui sa situation dramatique au milieu des remous de la mer du Labrador.

Familier des terres inuites, Bernard Pilon ravive la beauté des paysages arides encerclant Iqaluit sans jamais les magnifier. Et puis, il y a aussi ce plaisir de retrouver Natar Ungalaq, cet acteur magnifique que Pilon avait révélé aux cinéphiles dans CE QU’IL FAUT POUR VIVRE. Il fait également bon de revoir Marie-Josée Croze – toujours solide – tenir un rôle principal dans un film québécois.

Gilles Leblanc

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Rêver sa vie : MOONLIGHT : L’HISTOIRE D’UNE VIE et POUR L’AMOUR D’HOLLYWOOD

Qui n’a pas espéré la réalisation d’une vie à la mesure de ses aspirations les plus profondes? C’est le propos de deux films qui viennent d’être honorés à la remise des Oscars 2017. Proclamé meilleur film de l’année, le magnifique MOONLIGHT : L’HISTOIRE D’UNE VIE du réalisateur Barry Jenkins décrit le sort réservé à un jeune afro-américain de Miami. Pour sa part, le talentueux Damien Chazelle a été élu meilleur réalisateur avec le film POUR L’AMOUR D’HOLLYWOOD qui présente le parcours amoureux de deux jeunes artistes en devenir.

MOONLIGHT : L’HISTOIRE D’UNE VIE

Les individus sont-ils le produit de leur environnement? C’est la question complexe posée par cet excellent film de Barry Jenkins, librement inspiré de la pièce « In Moonlight Black Boys Look Blue » de Tarell Alvin McRaney. Au centre du tableau, un thème rarement abordé: la masculinité afro-américaine, ici illustrée à travers l’expérience d’un spécimen émouvant, écartelé entre ce qu’il est réellement et le rôle que la société lui réserve.

Chiron, huit ans, tente d’échapper à des enfants qui le poursuivent. Juan, le trafiquant de son quartier, lui vient en aide et, rapidement, le prend en affection. Avec sa petite amie Teresa, le revendeur fait de sa maison un refuge occasionnel pour le garçon négligé par sa mère célibataire. Laquelle s’abandonne peu à peu à l’emprise du « cristal meth » dont Juan fait le commerce.

Huit années passent et Chiron, bon élève timide, est toujours persécuté par ses camarades de classe. L’état de sa mère s’est détérioré, mais son amitié avec son copain Kevin s’est renforcée et a pris un tournant sentimental. Peu après, le matamore de l’école ordonne à Kevin de lui flanquer une raclée. Par lâcheté, ce dernier s’exécute. L’incident a sur Chiron un impact dévastateur, qui fait dévier son destin. Huit autres années passeront avant que les deux adolescents devenus adultes se retrouvent.

Le film se distingue par la rigueur subtile de sa mise en scène, coulante et curieuse, sans jamais être intrusive. Signalons également la simplicité de sa structure en trois temps, tels les mouvements d’une sonate, et l’immense richesse psychologique du héros de peu de mots. Même s’ils sont assez différents physiquement, les trois acteurs qui l’interprètent ont en commun une vulnérabilité touchante. Des trois temps du film, le dernier reste le plus puissant, sans doute parce qu’il fait sobrement, et avec honnêteté, la somme des deux premiers.

POUR L’AMOUR D’HOLLYWOOD

Après l’intimiste et percutant WHIPLASH, Damien Chazelle continue de conjuguer au cinéma sa passion pour le jazz, à travers un projet de plus grande envergure, encore plus satisfaisant que le précédent. Romantique, vigoureux, libre, POUR L’AMOUR D’HOLLYWOOD (LA LA LAND, en américain) rend un hommage à un genre suranné – la comédie musicale façon SINGIN’ IN THE RAIN – que le cinéaste affectionne visiblement. Ce qui ne l’empêche pas de renouveler complètement le genre et de réinventer le lieu de son action, ici un Los Angeles au carrefour du réel et du rêve.

Établie depuis six ans à Los Angeles, Mia travaille dans un café et vogue d’audition en audition, dans l’espoir de décrocher un rôle qui lancera sa carrière d’actrice. Sebastian, pour sa part, gagne son pain en jouant du jazz consensuel dans un restaurant guindé. Mais dans son for intérieur, il carbure au free-jazz et ambitionne de fonder sa propre boîte de nuit. Un concours de circonstances va amener ces deux rêveurs à se rencontrer, puis à s’aimer, solidairement soudés par les vicissitudes de la vie d’artiste.

L’espoir professionnel renaît quand un groupe offre à Sebastian un lucratif job de claviériste, et que Mia trouve le courage d’écrire son propre one-woman-show. Mais plutôt que de les rapprocher, le succès creuse un fossé entre eux.

Sur les thèmes des malentendus amoureux et de la pureté artistique, cette œuvre sans compromis séduit par sa réalisation ambitieuse, élégante, fluide, sans traces d’effort. Et ce, malgré des prises de vues vertigineuses à la grue, dont la toute première (une chorégraphie autoroutière) constitue déjà un morceau d’anthologie. Chazelle a eu les moyens de ses ambitions et les a employés à bon escient: son film est un spectacle de cinéma haut en couleur, par ailleurs défendu avec brio par une distribution impeccable de laquelle se détachent les inspirés Ryan Gosling dans le rôle de Sebastian et Emma Stone dans celui de Mia.

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