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Parole et vie,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.
Parole et vie

Homélie pour la Vigile pascale

Imprimer Par Yves, Bériault, o.p.

 

Frères et sœurs, il y a de ces moments où célébrer notre foi semble être en porte-à-faux avec la réalité ambiante. N’en avons-nous pas fait l’expérience avec un ami malade, une famille éprouvée, une personne violentée,, alors que la seule présence qui s’impose est celle de notre silence bienveillant?

On ne peut faire abstraction en cette nuit de Pâques qu’ailleurs, comme en Ukraine, la guerre fait rage; on y souffre, on y meurt, alors que nous nous tenons là, impuissants, bien que solidaires. C’est comme si le Vendredi saint ne semblait pas vouloir s’achever cette année et il nous est impossible d’en faire abstraction en cette nuit de veille. Je dirais même que c’est là la première chose qu’attend de nous le Seigneur ressuscité.

Si nous étions en Ukraine, ou dans tout autre pays en guerre, de quelle manière célèbrerions-nous la résurrection du Christ? J’oserais espérer pour ma part pouvoir vivre la Pâque du Seigneur avec une passion et une prière encore plus aiguisées et suppliantes, me donnant ainsi la force de tenir ferme quand tout bascule autour de moi, quand l’espérance semble se tenir comme au-dessus d’un abîme.

La semaine dernière, une amie me faisait part d’un poème qu’elle venait d’écrire et qui saisit tout à fait cette contradiction apparente au cœur de notre vie de foi, où le clair-obscur en sera toujours une composante inévitable, où passion et résurrection ne seront jamais bien loin l’un de l’autre. Voici ce que m’écrivait mon amie Stéphanie :

Songe du 41e jour de guerre en Ukraine

Ce matin,

Le chant incessant du cardinal heureux

Me heurte, directement comme un affront

Un affront à cette désharmonie bien installée,

Bien accordée au monde et à l’atmosphère actuelle.

Quel fanfaron!

Quand tout semble noir et insurmontable,

un chant me rappelle franchement la présence d’une beauté intarissable.

Dans cette dichotomie, comment éviter de se crevasser le cœur ?

Entre la laideur terrifiante d’une guerre immonde et

la beauté inégalée d’un simple trait musical a capella.

Au milieu de cette crevasse douloureuse et insondable, se laisser choir ?

Une larme à l’œil gauche, un rire à l’œil droit ?

Est-ce là être humain, en toute connaissance, sourire en portant la douleur ?

Une simple note, voulant hisser tout à coup le monde hors de toutes ses fausses notes,

rappelant à la conscience une autre réalité, 

réharmonisant et attendrissant ma fresque intérieure.

En arrière-plan, un ciel bleu et un soleil brillant, réalité imperturbable;

aussi improbable que cela puisse paraitre ces jours-ci, en écoutant les nouvelles.

Passagers, ils passeront ces nuages épais, 

accueillir la pluie de larmes, vivre profondément sa peine.

Importe l’harmonie et la beauté cultivées, 

chéries et soignées durant le mauvais temps.

Étrangement, je me faisais une réflexion semblable en préparant l’homélie pour cette Vigile pascale. Chaque année, dans le pays nordique qui est le nôtre, le printemps fait irruption dans nos vies. Les journées ne sont plus les mêmes. La vie renaît tout d’un coup et c’est la fête! Nous nous réjouissons de la venue du printemps comme d’un ami longtemps attendu. Nous ne faisons pas que nous rappeler de cette saison comme d’un souvenir du passé. Au contraire, c’est la saison qui s’empare de nous, qui nous séduit, et dont l’énergie ne peut être stoppée. Que dire alors de la venue du Christ en cette nuit très sainte? Ne vient-il pas vers nous comme ces eaux de mars inarrêtables, traversant le mur de nos doutes, de nos peurs et de nos angoisses?

N’est-il pas lui, cette « simple note, voulant hisser tout à coup le monde hors de toutes ses fausses notes »; lui, réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme de manière éclatante que la vie est plus forte que la mort, que le vivant, en commençant par le Christ, n’a pas sa place dans les tombeaux du monde.

Les évangiles ne manquent pas de détails pour évoquer la dimension dramatique, cataclysmique même, de la mort de Jésus. Il s’agit d’un drame au retentissement cosmique qui se joue dans les évangiles : du ciel qui s’obscurcit, au soleil qui disparaît, du voile du Temple qui se déchire en deux, au tremblement de terre qu’évoque Matthieu, les évangélistes veulent surtout nous faire comprendre combien la mort de Jésus revêt une dimension universelle. La Terre vacille sur son socle, le voile du Temple se déchire, ouvrant ce dernier aux quatre vents, alors qu’un monde nouveau est en train de naître.

Comme cette image d’enfantement est à propos devant cette crise universelle et humanitaire que nous traversons, où toutes nos certitudes sont ébranlées, nous amenant à nous demander quels seront les lendemains qui nous attendent. Un monde nouveau ? De nouvelles relations entre les nations où tout le monde serait gentil et généreux ? Rien n’est impossible, bien sûr, mais quelle conversion extraordinaire cela exigerait ?  C’est pourquoi il nous faut vraiment prendre la mesure du défi qui se présente à nous et du remède à y apporter.

Je ne crois pas en ces grands lendemains où « tout va changer ce soir », comme le chantait la chanson. Je crois toutefois que le grand changement est déjà survenu un certain matin de Pâques dans la Jérusalem ensommeillée, et qu’il nous revient de faire nôtre cette victoire.

« Éveille-toi ô toi qui dors », comme le chante une hymne antique. Ouvre ton cœur à Celui qui seul est capable de le guérir en profondeur. C’est là la seule réponse qui convient devant l’énorme défi de notre vivre ensemble sur cette terre et où nous découvrons combien nous avons besoin les uns des autres, de pays à pays, de voisin à voisin.

C’est à cette révolution spirituelle et universelle que cette nuit très sainte nous convoque. Pas de recette magique, mais un profond travail d’enfantement chez tous ceux et celles qui veulent bien ouvrir leur cœur en ces temps qui sont les nôtres, et qui ressemblent à s’y méprendre à un chemin de croix pour notre humanité, mais où notre foi nous dit que Dieu est avec nous et que le dernier mot lui appartient.

En cette Sainte Vigile, qui est la mère de toutes les vigiles, de toutes les attentes au cœur de notre monde, frères et sœurs, nous proclamons que l’inespéré s’est fait chair, que le Fils du Père a habité parmi nous, qu’il a vaincu la mort et qu’il est devenu notre éternel printemps. Ne l’entendez-vous pas !

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

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