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Responsable de la chronique : Guy Musy, o.p.
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Traces d’un passant

Imprimer Par Guy Musy, o.p.

RENE LUNEAU – DOMINICAIN – CHERCHEUR AU C.N.R.S. – INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS

Traces d’un passant. Un de mes amis a emprunté à l’académicien François Cheng cette belle formule pour intituler son autobiographie. Elle pourrait même figurer comme épitaphe sur chacune de nos tombes. Sauf de rares exceptions, nous quittons la scène, une fois le rideau tombé, sans laisser derrière nous des traces indélébiles. Quelques émotions passagères, des larmes vite séchées, un paquet de souvenirs relégués au grenier de quelques mémoires… Puis, la vague s’apaise, le simoun efface les traces sur le sable, plus de remous sur la mer. Nous n’existons plus. Si ce n’est, comme disent les croyants, dans le cœur de Dieu.

Déprimant ce discours ? Pas plus que cela. Je viens d’apprendre le décès d’un frère dominicain de 88 ans, malade d’Alzheimer depuis  quatre ans. Sa mort, qui n’est pas une surprise, a réveillé l’attention qu’on lui portait autrefois. Je veux parler du frère dominicain français René Luneau. Son départ m’a attristé bien sûr. Nous partagions la même passion pour l’Afrique et pour sa jeune Eglise. Elle commençait à prendre son essor après plus d’un siècle de parrainage ou de tutelle missionnaire. René aimait dire qu’il n’était que le micro tendu aux Africains pour amplifier leur voix. C’est vrai qu’il s’en est abondamment servi. J’ai ressorti de notre bibliothèque conventuelle une quinzaine d’ouvrages marqués de sa griffe. Un lot loin d’être exhaustif. Et je ne dis rien de ses interventions lors des colloques et congrès où sa voix chaude et empathique dynamisait un auditoire assoupi. Ni de son bureau toujours ouvert pour accueillir et orienter avec justesse et patience prêtres ou religieux africains en mal de thèse ou à la recherche d’un éditeur parisien.

Un verset pieux nous faisait chanter autrefois : « Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur, car leurs œuvres les suivent. » J’en suis moins convaincu aujourd’hui. Le temps n’est plus à la reconnaissance, mais à l’oubli. Nos bibliothèques sont devenues de vrais cimetières. Tout récemment encore, un frère de ma communauté s’étonnait qu’on puisse écrire la biographie d’un religieux qui pourtant avait marqué son temps. « Son » temps, précisément, et non pas le « nôtre ».

Mais je ne désespère pas, même si je meurs sans laisser de  renommée. Je lis dans les Actes des Apôtres que « Jésus a passé en faisant le bien », sans s’inquiéter des traces qu’il allait laisser dans l’histoire. Ceci est secondaire en regard de la nécessité de faire dans le moment présent ce qui doit être fait et bien fait. Peu importe si on en oublie la mémoire.

Reste cependant que nous sommes assis à califourchon sur les épaules de géants anonymes qui nous ont précédés. Autrement dit, on a de qui tenir ! Pourquoi ne pas, le reconnaître ?

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