Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 22 : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné!

Imprimer Par Hervé Tremblay, o.p.

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Le Ps 22(21) est probablement l’un des plus connus parce que cité par le Christ en croix (cf. Mt 27,46 //Mc 15,34). Le genre littéraire de ce psaume est une supplication individuelle. Les supplications tirent leur origine d’une situation pénible, d’une épreuve : maladie, mort, persécution. Ici, l’auteur a porté le genre à sa dernière extrémité : un juste fait face à des ennemis acharnés ; se sentant seul et abandonné de Dieu, il a néanmoins recours à lui avec foi. Ce long psaume de 32 versets est composé de deux parties : d’abord une prière du juste souffrant (v.2-22), puis une action de grâce pleine d’espérance (v.23-32). Le morceau comporte la structure suivante : 1- proclamation rituelle du nom divin et résumé initial de la prière (v.1-3) ; 2- rappel des actes accomplis par Dieu (v.4-6) : jamais le Seigneur n’a été invoqué en vain par les siens ; 3- plainte (v.7-9) ; 4- protestation de confiance (v.10-12) ; 5- prière (v.20-22) ; 6- annonce de louange ou louange (v.23-25). Une différence avec les autres lamentations, c’est que l’auteur ne s’appuie jamais sur sa justice ou son innocence et qu’il n’appelle pas sur ses ennemis les malédictions de Dieu ou ne désire pas se venger. Le texte du psaume est parfois très difficile, et les versions qu’on lit dans nos bibles le corrigent à plusieurs endroits.

La première partie montre un homme désemparé qui se lamente sur les maux dont il est accablé et l’abandon où le laisse le Seigneur. Deux sentiments dominent : la plainte et l’abandon confiant à Dieu. Il faut noter le premier mot qui est mis en relief « pourquoi ? », que se pose toute personne aux prises avec l’épreuve. Ce qui caractérise le psaume, c’est l’imagerie animale avec toute son évocation symbolique, premièrement, de l’humiliation de l’auteur, ensuite de la méchanceté et de la haine humaine. En effet, au v.7, le ver est un symbole d’impuissance et de complet dénuement (cf. Jb 25,6 ; Is 41,14). Le psalmiste, comme tout homme écrasé par l’épreuve, est tenu comme rien, un sous-homme, dont la dignité est bafouée et foulée aux pieds. Il y a aussi des images très suggestives pour décrire son degré de misère : lui-même « rugit » comme un lion (cf. Is 5,29 ; Éz 19,7) : quand on ne sait plus mettre de l’ordre dans ses pensées, quand la souffrance empêche de garder la tête froide, la prière devient un cri. L’eau répandue (cf. 2 S 14,14), les os disloqués, la cire fondue (v.15) sont des symboles des facultés qui défaillent : le psalmiste est devenu incapable de toute réaction ; il est comme paralysé. Le palais sec, la langue collée (v.16) indiquent la fièvre des mourants qui dessèche et caractérise l’agonie, et indique une mort prochaine (cf. Ps 32,4 ; 69,4 ; Jb 30,30 ; Lm 4,4). C’est le feu du gosier qui déclenche un cri rauque : « j’ai soif ! » (cf. Ps 69,22 ; 137,6 ; Jn 19,28 au sujet de Jésus en croix). 

L’accumulation des images accentue le réalisme de la description, qui produit une espèce d’horreur physique. Au v.19,couvert de plaies, le psalmiste s’adonne à la sinistre besogne d’en faire lui-même l’inventaire, tandis que ses ennemis, loin de se laisser attendrir, témoignent bruyamment de leur satisfaction ; eux aussi font un inventaire, mais pour calculer leur chance de triomphe (cf. Ps 41,8-9 ; 56,7 ; 71,10). La première partie se termine par le v.19, qui est une allusion à la coutume antique de la part des vainqueurs, des bourreaux et des bandits de partager les vêtements des vaincus, des condamnés à mort ou des voyageurs tombés dans une embuscade (cf. Jos 8,2.27 ; 1 S 14,32 ; 30,16 ; Mi 2,8). Ce verset est cité par Mt 27,35 // Mc 15,24 // Lc 23,34 et Jn 19,24.

Le psalmiste accumule les images pour dépeindre la férocité de ses ennemis : taureaux (v.13 ; les plateaux herbeux de Bashan, à l’est du Jourdain, nourrissaient des troupeaux célèbres, cf. Jr 50,19 ; Éz 39,18 ; Am 4,1 ; Mi 7,14), lions (v.14.22 cité par 1 P 5,8), chiens (v.17.21), buffles (v.22). Les chiens sont volontiers violents et agressifs, mais l’image semble suggérer la vulgarité des ennemis qui, telle une meute, s’acharne sur le psalmiste (cf. Ps 59,7 ; Is 56,11). Au v.8b, hocher la tête est souvent mentionné dans la Bible en signe de dérision et de mépris (cf. Ps 109,25 ; Jb 16,4 ; Is 37,22 ; Lm 2,15 ; voir encore Mt 27,39 // Mc 15,29). Le v.9 est le comble du sarcasme à l’égard de qui se prétend l’ami de Dieu ; l’état lamentable du psalmiste, au lieu d’inspirer la pitié, accroît la moquerie. On rit de la naïveté de quelqu’un qui a mis sa confiance en Dieu ; Jésus en croix lui-même en a été victime (cf. Mt 27,39.43 // Lc 23,35). La symbolique du ventre maternel (v.10-11) évoque l’idée de protection qui s’affirme dès le début de la vie (cf. Ps 71,5-6 ; 139,13-16 ; Is 44,2.24 ; Jr 1,5). Le v.11 est une allusion à l’ancien usage de placer le nouveau-né sur les genoux de son père en signe de reconnaissance. Par là, le psalmiste rappelle qu’il considère Dieu comme son père, avec tous les devoirs que cela comporte. Le texte v.17c est obscur. Il y aurait une allusion aux pieds pris dans un piège (cf. Ps 9,16 ; 25,15 ; 57,7) ou au traitement subi par un prisonnier. Si la juste traduction est : « Ils ont percé mes mains et mes pieds » (ce qui n’est pas du tout certain), on ne comprend guère comment ce verset n’a pas été cité par le Nouveau Testament au sujet de la crucifixion de Jésus. Le psalmiste termine sa prière par un acte d’entière confiance en Dieu (v.20-22).

Dans la deuxième partie, le psalmiste rend grâce pour le salut demandé et obtenu. Dans une assemblée cultuelle, il invite ses frères à se joindre à lui dans sa gratitude. Le v.23 est cité par He 2,12 où il est mis sur les lèvres du Christ. Le v.25 explique qu’il s’agit d’une délivrance dans l’avenir, mais considérée comme déjà acquise et dont il remercie Dieu par anticipation. Au v.26, c’est par vœu que le psalmiste s’engage à célébrer la fidélité du Seigneur (cf. Ps 50,14 ; 61,9 ; 66,13) : il fera de son action de grâce personnelle un témoignage public, pour que toute personne dans la même situation que lui apprenne à se fier dans le Seigneur. Au v.27a, « les humbles » sont ceux qui cherchent le Seigneur dans la simplicité de leur cœur et qui acceptent les épreuves de la vie, qui sont conviés à prendre part au festin qui suit le sacrifice d’action de grâce. À la fin, comme c’est souvent la cas pour des psaumes individuels, l’horizon s’élargit, et le thème de la conversion des païens apparaît.

Le texte des v.30-32 est très difficile et souvent corrigé par les commentateurs. L’avènement du règne de Dieu dans le monde entier apparaît consécutif aux épreuves du serviteur fidèle, rapprochant ainsi notre psaume du chant du serviteur en Is 52,13–53,12. Le psalmiste invite les nations à prêter attention au prodige et à en tirer la conséquence qui s’impose, à savoir reconnaître que c’est Dieu qui est le Seigneur. Cela signifie que les souffrances d’un individu ont des conséquences sur la communauté et sur le monde entier. On peut parler ici du mystère de la souffrance qui, dans la ligne de l’évangile, provoque le relèvement : la vie jaillit de la mort (cf. Lc 24,26 ; Jn 3,14-15 ; 7,39 ; Ac 8,32-35 ; Rm 8,36-37 ; Ph 2,8-9).

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