Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.
Méditation chrétienne

« Ceci est mon corps »

Imprimer Par Anne Lécu

 

Dans le silence de l’ensevelissement, à l’école du Verbe de Dieu parti aux enfers rendre la parole à ceux que la mort a fait taire depuis si longtemps, vivre du Christ, c’est refuser qu’il y ait un seul cheveu d’un seul homme qui soit séparé de sa victoire. C’est vouloir avec Jésus-Christ le salut de tout l’homme et de tous les hommes, et s’engager avec lui pour se faire. C’est prier pour nos ennemis et vouloir qu’ils soient saufs. C’est regarder en face nos divisions et accepter de faire en sorte qu’elles cessent. C’est accepter la pauvreté et l’impuissance du silence, la souffrir. C’est ouvrir les yeux sur les hommes blessés, en qui Christ est « en agonie jusqu’à la fin du monde ».

Depuis que le corps du Christ gémit dans les angoisses, jusqu’à la fin des siècles qui mettra fin à ses angoisses, cet homme pousse vers Dieu des cris et des gémissements ; et chacun de nous a sa part dans les gémissements du corps entier. Tu as crié dans les jours de ta vie et ta vie est passée, un autre t’a succédé, et a crié pendant sa vie ; toi ici, un autre là, un troisième ailleurs, c’est ainsi que dans la succession de ses membres, le Christ a crié pendant tout le jour. Il se porte comme un seul homme jusqu’à la fin des siècles .

Celui ou celle qui a vu cela peut alors prêcher. Celui ou celle qui a vu ou entendu cela, celui qui a touché de sa chair la passion du Christ, parce qu’elle se prolonge dans le sang versé des hommes blessés, dans la parole meurtrie, dans toutes les violences, celui qui a touché dans le corps de son frère le Christ blessé à mort doit alors prêcher, par sa bouche, par son intelligence, par son cœur, et par ses mains. « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, … nous vous l’annonçons » (1 Jn 1,1-3). La mort du Verbe retourne tout. A sa suite, « chaque mot, le plus petit des mots, n’importe lequel, est le levier de tout. Il soulève la matière de la mort. La parole sur le monde : elle vient enlever son cadavre ». La mort du Verbe donne la parole, définitivement, à tous ceux à qui on ne l’avait jamais donnée.

Il faut que l’évangile rende la vie aux morts ; il faut qu’il porte la vie des épuisés ; il faut que les assoiffés puissent y boire ; il faut que les endeuillés retrouvent la force de croire que la mort n’a pas le dernier mot. Et plus que tout, il faut que les coupables (qui ne l’est pas ?) puissent enfin croire que le Dieu qui a fait le terre et la ciel et tout ce qui s’y trouve, a donné son Fils pour que tous les hommes vivent, qu’il l’a déposée entre leurs mains, car ils sont tout aussi capables que les autres de vivre debout, relevés par leur Seigneur. Il faut que tous nous puissions entendre Jésus dans le chapitre 17 de Jean dire à son Père « Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés », et croire que cela inclut tous ceux qui l’ont trahi, et tous ceux qui ont été trahis, que cela inclut Judas. Pas un ne doit se perdre. Pas un ne sera exclu de cette communion qui est le sujet de l’eucharistie. Mais la force pour ce faire, c’est dans ce grand silence, devant le corps exposé du Seigneur, que l’on peut la puiser.

« Il est grand, le mystère de la foi. » Pauvres petits mots, pour dire l’infini grandeur de ce mystère. Alors que le début de la prière eucharistique est adressée au Père, alors que le récit de l’institution se fait à la troisième personne, l’anamnèse est une prière adressée au Christ Seigneur, en forme de récapitulation : « Nous rappelons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. »

Le temps entier est ramassé en cet instant comme l’histoire du monde a été ramassée dans la vie de Jésus-Christ. Il est le centre de l’histoire. Tout part de lui et tout retourne à lui. C’est peut-être à cause de la mort que le Verbe de Dieu s’est fait chair. Qu’elle n’ait pas le dernier mot. Grégoire de Nysse écrivait d’ailleurs que « la mort n’est pas intervenue à cause de la naissance, mais qu’au contraire, la naissance a été assumée par Dieu à cause de la mort ; en effet, ce n’est pas parce qu’il aurait eu besoin d’entrer dans la vie que celui qui est éternel accepte de naître dans un corps, mais c’est pour nous rappeler de la mort à la vie ».

Nos vies, en lui, se déploient dans le rappel de sa mort, dans la célébration de la vie victorieuse, et dans l’attente de l’accomplissement définitif de cette victoire. La création entière, et non seulement nos vies, retient son souffle en cette attente. Sa mort est l’accomplissement du don de sa vie. Sa résurrection est la défaite de la mort qui ne peut ni étouffer ni tuer le don, car on ne peut saisir celui qui donne tout. Unique mystère et unique don. Sur la croix, le Christ est déjà victorieux. Ressuscité, il porte encore la marque des clous. Notre espérance, c’est qu’en nos vies aussi le don soit plus fort que la mort, la communion plus forte que les déchirures du monde.

Voilà notre désir le plus profond, le plus assuré, la grande attente qui a conduit nos pas au seuil de cette église, si ordinaire que soit la célébration. Il est parfois banal de dire que l’eucharistie renouvelle nos forces. Elle les renouvelle en ce que la force du don y est victorieuse de la mort, encore, et encore. Certes, cette victoire a eu lieu une fois pour toutes. Mais Dieu ne se lasse pas de nous la faire vivre.


[1]Blaise Pascal,Pensée1404(édition Kaplan) « Le mystère du Christ », Paris, Cerf, 2005, p. 574.
[2]Saint Augustin, « Discours sur le psaume 85 », Discours sur les Psaumes, II, Paris, Cerf, 2007, p. 67.
[3]Valère Novarina, Devant la parole, Paris, POL, 2010, p. 28.
[4]Grégoire de Nysse,Discours catéchétique, XXXII, a,Paris, Cerf, SC n° 453, p. 285.

 

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