Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Le Psaume 7. Prière du juste persécuté injustement

Imprimer Par Hervé Tremblay, o.p.

 

Voici un psaume que personne ne citerait parmi ses préférés, un psaume qui ne parle ni de l’amour de Dieu, ni de la confiance, mais de l’injustice, un psaume peu utilisé en liturgie et jamais cité dans le Nouveau Testament. Un psaume mal connu, mal aimé. Il s’agit d’une supplication individuelle, genre littéraire pas très fréquent dans le psautier, où la plupart des supplications sont collectives, c’est-à-dire faites par une communauté. La plupart des supplications portent sur un problème plus ou moins spécifique, soit la maladie, la mort, les épreuves. Ici, l’auteur proteste de son innocence et répète qu’il est accusé faussement. Il fait donc cruellement l’expérience de l’injustice.

La structure du psaume serait la suivante :
Appel initial (v. 2-3)
La protestation d’innocence (v. 4-6)
Le procès divin (v. 7-14)
Réflexion sapientielle sur le mal (v. 15-17)
Action de grâce finale (v. 18)

• Appel initial (v. 2-3) :
2 Seigneur mon Dieu, tu es mon refuge !
On me poursuit : sauve-moi, délivre-moi !
3 Sinon ils vont m’égorger, tous ces fauves,
me déchirer, sans que personne me délivre.

Comme il se doit pour une prière, le psalmiste en appelle d’abord à son Dieu, nommé ici dans le texte hébreu « YHWH mon Dieu ». Dès le début, l’auteur affirme sa foi en Dieu, appelé « mon refuge », terme qui revient d’autres fois dans le psautier (Ps 18,3 ; 32,7 ; 46,2 ; 59,17 ; 64,11 ; 73,28 ; 90,1.9 ; 94,22). Le reste du verset exprime on ne peut plus clairement la problématique, la demande initiale est claire : « sauve-moi, délivre-moi ! ». La première phrase du poème résume donc tout ce qui va suivre. La comparaison des fauves pour désigner les ennemis se rencontre parfois dans les psaumes avec la même connotation (Ps 10,9 ; 17,12 ; 22,14.22 ; 35,17 ; 57,5 ; 58,7, où on traduit habituellement « lions »). Elle entend souligner la violence et l’agressivité des ennemis. Ici, le psalmiste craint que ses ennemis ne l’égorgent ou le déchirent comme un lion ferait avec sa proie. Rappelons qu’il y avait des lions en Israël à l’époque. Tout le monde a déjà vu ces reportages montrant les grands fauves tuant leur proie et arrachant les morceaux de viande crue de la carcasse. Ces images soulignent combien la vie du psalmiste est menacée et combien son angoisse est grande. À la fin de cet appel initial, l’orant affirme sans ambages que, vu sa situation désespérée, personne d’autre que Dieu ne peut le délivrer.

• La protestation d’innocence (v. 4-6) se divise en deux parties : la confession négative (v. 4-5) et l’automalédiction (v. 6) :
4 Seigneur mon Dieu, si j’ai fait cela,
si j’ai vraiment un crime sur les mains,
5 si j’ai causé du tort à mon allié
en épargnant son adversaire,
6 que l’ennemi me poursuive, qu’il m’atteigne
qu’il foule au sol ma vie et livre ma gloire à la poussière.

La confession négative (v. 4-5) comporte quatre chefs d’accusation hypothétiques dont trois débutent par « si » : « si j’ai fait cela (= ce mal) », alors que tombe sur moi la malédiction que je vais prononcer. Le psalmiste se situe ici dans un cas de condition irréelle : en effet, il connaît bien son innocence et s’y appuie pour fonder sa demande. Suit l’automalédiction du v. 6 où le psalmiste accepterait volontiers la mort des mains de ses ennemis « si » on prouve qu’il a commis de véritables crimes. Le psalmiste cherche à se disculper de l’accusation d’avoir été ingrat envers ses amis et trop indulgent envers ses ennemis qu’il ne fallait pas hésiter à châtier, selon la conception de l’époque (cf. Joab tuant Absalon 2 S 18,9-15 mais David épargnant Saül contre toute attente 1 S 24,11 ; 26,9). En d’autres termes, le juste implore la délivrance qu’il croit mériter mais concède que, s’il est coupable, la mort doit le traquer et finir par l’emporter. Mais si c’est bien lui qui a raison, comme il le soutient, que le Dieu juste qui rend à chacun selon ses actes se charge d’eux ! Ainsi, selon la loi de la rétribution, le palmiste proteste-t-il de son innocence, supposant que Dieu n’aura d’autre choix que de l’exaucer et de le tirer de son épreuve. La confession négative du v. 6 (cf. Ps 101) démontre que le psalmiste est confiant en son innocence, certain de n’avoir jamais infliger le moindre mal à ses ennemis ; de là son assurance devant Dieu.

Le v. 6 a donné lieu à plusieurs interprétations possibles. Certains y ont vu une trace d’une coutume ancienne d’aller chercher refuge dans le temple (cf. 1 R 2,28), d’autres, dans une direction opposée, ont voulu lui donner une connotation plus mythologique, plus facilement applicable à toute situation semblable donc, selon laquelle l’ennemi serait la mort (Ps 18,5.49 ; 30,2 ; 31,9 ; 41,3 ; 42,10 ; 61,4), et la poussière serait le tombeau (Ex 15,12 ; Is 14,12 ; Qo 3,21). Si c’est le cas, le psalmiste accepterait la mort qu’il a mérité si les accusations de ses ennemis sont vraies (cf. Jr 17,13 ; Jon 2,7 ; Si 51,9 ; Ps 7,6 ; 18,8 ; 71,20 ; 95,4 ; 139,15 ; 143,3 ; 148,7). Il y a également une difficulté textuelle. Le texte porte « ma gloire », ce qui a semblé ne pas convenir au contexte, et on a proposé de vocaliser le mot autrement, ce qui donne « mon foie », à savoir l’organe des pensées et des sentiments pour les Hébreux, synonyme de l’âme (cf. Ps 16,9 ; 30,13 ; 57,9 ; 108,2). Mais il semble qu’il faut garder le mot « gloire » et le comprendre comme un synonyme de « vie, longévité ». Le parallélisme avec le verset précédent (« ma vie ») va dans ce sens. L’expression du v. 10, « toi qui sondes les cœurs et les reins », se retrouve ailleurs dans la Bible (Jr 11,20 ; 17,10 ; 20,12 ; cf. 1 R 8,39). Rappelons que, contrairement à nos conceptions, le cœur était considéré comme le siège des pensées et des sentiments conscients, les reins celui des passions et de l’inconscient.

De semblables protestations d’innocence existent ailleurs dans la Bible (cf. 1 S 12,3-5 ; Ps 18,21-25 ; 44,18-21 ; Jb 10,8 ; 23,10-13). Il faut se rappeler que la loi ancienne commandant d’abord et avant tout des actes extérieurs, surtout de culte et de justice, il était possible à un fidèle d’affirmer sincèrement qu’il les avait tous accomplis. De là une certaine assurance, voire une exigence, devant Dieu. Mais cette position n’est pas la seule dans l’Ancien Testament, et il y a des textes où on affirme que nul homme ne peut se dire juste devant Dieu (cf. 1 R 8,46 ; Ps 25,7 ; 51,7 ; 130,3 ; 143,2 ; Jb 14,1-4 ; Pr 20,9 ; Qo 7,20). On a là en germe le problème de la « justification » qui a été au centre de la prédication du Christ et de la réflexion théologique de saint Paul, surtout dans la lettre aux Romains. La question centrale est la possibilité ou non pour le croyant d’accomplir entièrement ce que Dieu demande et donc d’exiger en retour quoi que ce soit de sa part, comme si Dieu lui devait quelque chose en justice. Si certains textes de l’Ancien Testament croyaient pouvoir répondre par l’affirmative, comme le psaume que nous commentons, le Nouveau Testament affirmera clairement que seule la grâce de Dieu, avec la collaboration des croyants, sauve les humains.

• Le procès divin (v. 7-14) :
7 Dans ta colère, Seigneur, lève-toi,
domine mes adversaires en furie,
réveille-toi pour me défendre et prononcer ta sentence.
8 Une assemblée de peuples t’environne :
reprends ta place au-dessus d’elle,
9 Seigneur qui arbitres les nations.
Juge-moi, Seigneur, sur ma justice :
mon innocence par le pour moi.
10 Mets fin à la rage des impies, affermis le juste,
toi qui scrutes les cœurs et les reins, Dieu le juste.
11 J’aurai mon bouclier auprès de Dieu,
le sauveur des cœurs droits.
12 Dieu juge avec justice ; Dieu menace chaque jour
13 l’homme qui ne se reprend pas.
14 Il se prépare des engins de mort ;
de ses flèches il fait des brandons.

Le v. 7 commence par une évocation de la colère divine (reprise au v.12). On a ici l’image d’un Dieu exaspéré devant le mal (cf. Gn 6,5-6). Le psalmiste lance alors le cri de guerre : « Seigneur, lève-toi ! » et implore un jugement divin en sa faveur. Le v. 10 suppose que, parmi tous les cœurs que Dieu scrute, il sauvera seulement ceux qu’il trouvera droits et justes. Désormais, la bataille ne concerne plus le psalmiste seul, mais aussi Dieu lui-même. Le champ de bataille est maintenant une salle du tribunal suprême où Dieu se lève sur son trône en souverain juge, sort enfin de son apparente indifférence et ordonne la tenue d’un procès juste et équitable. La scène ne manque pas de grandeur. Aux v. 8-9, le Seigneur y est entouré de tous les êtres célestes et humains terrifiés, accourus à son appel (Ps 47,4 ; 57,10 ; 67,5 ; 108,4). Il ouvre solennellement le procès dans le but de faire régner la justice en réponse à la demande de son fidèle injustement accusé par ses ennemis. (cf. Ps 50,1-4 ; 82,1). Le procès se termine par une scène d’inspiration militaire : le Seigneur, le bouclier du juste et son sauveur (v. 11 ; cf. Gn 15,1 ; Dt 33,29 ; 2 S 22,3.31 ; Ps 3,4 ; 18,3.31 ; 28,7 ; 84,12 ; 144,2 ; Pr 2,7 ; 30,5) ainsi que son juge (v. 12) se lève majestueusement pour prendre enfin la défense de son fidèle.

Le sujet du verbe « se reprendre, revenir » au v.13 n’est pas exprimé (« S’il ne se reprend pas…. »). Il peut s’agir soit de Dieu (« Si Dieu ne revient pas de sa colère ») soit de l’homme (« Si le méchant ne revient pas de sa mauvaise conduite »). Si on opte pour la première possibilité, c’est le Dieu du ciel qui revient pour rendre justice au juste et faire revenir contre le méchant son propre mal. On parle de l’extermination du méchant, soit que les armes divines se retournent contre lui (v. 13) soit par une espèce d’effet de retour, ses propres actes de violence (v. 16-17). En effet, si le méchant prépare pour d’autres une tombe, celle-ci ne servira en fin de compte que pour lui-même. Selon le choix qu’ils ont fait, les traducteurs ajoutent un sujet pour la clarté.

• Réflexion sapientielle sur le mal (v. 15-17) :
15 Qui conçoit le mal et couve le crime
enfantera le mensonge.
16 Qui ouvre une fosse et la creuse
tombera dans le trou qu’il a fait.
17 Son mauvais coup lui revient sur la tête,
sa violence retombe sur son crâne.

Ces versets contiennent la foi d’Israël sur le salaire de qui commet le mal et qui se résume dans le proverbe bien connu : on récolte ce que l’on sème ; ou encore le principe de rétribution qui est au cœur de la doctrine de l’Ancien Testament, surtout la littérature sapientielle : quiconque fait le bien sera béni et quiconque fait le mal sera puni (cf. Ex 21.25 ; Pr 26,27 ; Qo 10,8-9 ; Si 27,25-27 ; Ps 35,8 ; 59,13 ; 141,10 ; Sg 11,16). En ce sens, celui qui rend le mal au méchant accomplit un acte bon (souvenons-nous du surprenant v. 5 où le psalmiste affirme qu’il est mal d’épargner le coupable et se défend de l’avoir jamais fait). Malgré de sérieuses questions posées par l’expérience, qui ne correspondait pas toujours à ce principe (surtout le livre de Job), l’Ancien Testament est resté attaché à ce principe jusqu’à la fin.

• Action de grâce finale (v. 18) :
18 Je rendrai grâce au Seigneur pour sa justice,
je chanterai le nom du Seigneur, le Très-Haut.

Comme il se doit, le psaume se termine sur un chant de louange au Seigneur à la suite de la faveur obtenue. Peut-être ce dernier verset a-t-il été ajouté au psaume pour l’adapter à la liturgie. L’action de grâce se fonde sur la justice de Dieu qui finit toujours par sauver le juste. De là la certitude du psalmiste d’être exaucé.

• Conclusion

Le psaume est habité par un profond sens de la justice. Le psalmiste renforce son espérance d’être sauvé en s’appuyant sur le Dieu qui est juste et qui ne peut que sauver le juste et faire mourir le coupable ; le mal commis par le méchant ne peut que se retourner contre lui-même. À la fin, certain que sa cause est gagnée, le psalmiste entonne déjà l’action de grâce qui, normalement, devrait faire suite à la prière exaucée. On a donc dans le Ps 7 deux étapes d’une dramatique de salut : la supplication assortie de ses motifs, la confiance d’être entendu.

En relecture chrétienne pour aujourd’hui, trois thèmes paraissent plus significatifs : la souffrance du juste, l’intégrité morale, le jugement du méchant. Combien de personnes ou de groupes font l’objet d’injustes persécutions ou de mauvais traitements qu’ils n’ont pas mérités, qui mettent leur vie même en péril ? Ce drame de tous les temps exige une mobilisation générale, une recherche sincère et efficace de justice et de paix. Pour assurer sa défense, le psalmiste s’appuie sur sa propre rectitude morale qu’il définit en termes de ses rapports avec ses semblables. Négativement, il s’agit pour lui d’éviter l’injustice (v. 4) tant envers ses amis (v. 5a) qu’envers ses ennemis (v. 5b). On rejoint déjà par là quelque chose de la morale évangélique selon laquelle les humains seront jugés à partir de leurs relations avec leur prochain (cf. Mt 25,31-46), y compris les ennemis (cf. Mt 5,43-48). Toutefois, en pareille matière, on ne peut s’en remettre uniquement à l’humain. On n’y arrivera jamais pleinement en dehors des cadres du jugement divin. Dès maintenant, certes, on perçoit les signes d’une certaine justice immanente selon laquelle le crime ne paie pas et se retourne contre ceux qui le commettent (v. 15-17). Mais certains malfaiteurs passent leur vie dans un certain bonheur et meurent sans n’avoir jamais vraiment connu trop d’ennuis ou de malheurs. L’ultime solution au problème de la justice rétributive relève, au fond, de l’eschatologie. C’est dans l’autre monde seulement que le juste se trouvera définitivement sauvé et justifié, alors que le méchant recevra le salaire de ses actes. Alors seulement règnera l’action de grâce perpétuelle.

Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa

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