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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.
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Vivre, à la vie à la mort!

Imprimer Par Jacques Marcotte & Anne Saulnier

Le départ de mon frère, survenu il y a quelques semaines, m’a laissé triste et perplexe. Que s’est-il passé pour qu’il nous quitte comme ça? Tout juste après Pâques. Alors qu’il semblait avoir passé les pires difficultés de santé. Il était de retour d’une longue période de soins intensifs, de soins quasi palliatifs. Comme s’il était redonné à lui-même. Puis, peu après, il a décroché. On a dit qu’il était prêt, que plus rien ne le retenait de partir. Quel chemin il lui a fallu parcourir pour en arriver là! Pour qu’enfin il puisse se dire prêt. Il lui aura fallu avoir près de lui des personnes aidantes, aimantes, réconfortantes. Mais aussi vivre un cheminement intérieur, recevoir une grâce d’abandon, de confiance. Pour ainsi se jeter dans les bras de Dieu.

Comme autrefois quand nous nous laissions tomber du haut des tasseries ou du fenil sur le foin accumulé en bas, pour une chute qui s’amortissait doucement. C’était d’abord la peur. Puis la confiance. L’abandon. La chute vertigineuse n’étant plus qu’un rapide passage. Pour le plaisir d’un heureux atterrissage.

Ou quand mon père nous faisait monter à cheval. Il lui fallait retenir et le cheval et notre peur. Nous savions qu’il était là pour nous tenir en équilibre, prêt à nous accueillir dans ses bras s’il nous arrivait de basculer.

Ou lorsque mes grandes sœurs essayaient de me calmer, quand soudain les grosses locomotives du Canadien Pacific passaient avec grand tapage à quelques arpents de la maison. Pourquoi avais-je si peur? Dire qu’un peu plus tard la mécanique complexe de ces engins à vapeur me fascinait. Je rêvais d’en devenir le spécialiste.

De même quand c’était notre anniversaire à l’école. On nous donnait la bascule. Une résistance d’abord. Puis la certitude qu’on n’allait quand même pas nous laisser choir sur le sol. C’était enfin l’abandon.  Le plaisir même d’être bercé par la troupe joyeuse de nos camarades.

J’apprends du profil de fin de vie de mon frère et de ces réminiscences enfantines que la confiance fait toujours la différence pour nous établir dans l’attitude qu’il faut, qui nous prépare à aller de l’avant vers notre achèvement, vers la vie autre et nouvelle et définitive… par-delà la mort.

Mon frère est parti en toute sérénité vers cet ailleurs attendu de lui, sans qu’il en sache vraiment la couleur et le contenu véritables. Il ne pouvait plus rien faire pour lui-même. Il savait l’échéance de la fin toute proche. La médecine, la famille, les amis ne pouvaient que souhaiter son heureux consentement à l’inéluctable. Il a pu s’établir de lui-même dans l’essentiel, dans le penchant de sa vie, dans sa liberté retrouvée, son désir profond en train de s’assouvir, en toute fierté et dignité. Il a pu ainsi s’abandonner complètement et lâcher prise. Pour tomber dans le sens de sa foi. Dans le creux de son espérance.

Bien sûr il y a maintenant l’aide médicale à mourir, il y a les soins de confort, il y a tout cet environnement aidant dont nous disposons aujourd’hui. Mais sa mort ne pouvait être qu’une expérience unique, personnelle. Et elle lui appartient comme sa vie lui appartenait. Il est possible d’assumer et de protéger sa vie, de même sa mort. Tant mieux si je prépare bien mon départ, si je le vois venir tranquillement comme, à la fin, une délivrance.

Ma vie je l’ai reçue. Ma vie je l’ai donnée. Heureux celui et celle qui vit sa vie avec plus grand que soi, dans l’absolu de l’accueil et du don, dans la perspective de la recevoir à nouveau quand il l’aura perdue. « Je donne ma vie, disait Jésus, pour la recevoir de nouveau. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau. » (Jean 10, 17-18)  Et cette autre réflexion : « Il y a des gens qui cherchent à protéger leur propre corps, qui pourtant n’est plus que le réceptacle de mille angoisses et de mille haines. Ils disent : Moi je ne tomberai pas sous leurs griffes! Ils oublient qu’on n’est jamais sous les griffes de personne tant qu’on est dans tes bras, mon Dieu. » (Etty Hillesum).

Jacques Marcotte, OP
En collaboration avec Anne Saulnier
Québec

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