Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 77 (76) : Seigneur, où es-tu donc?

Imprimer Par Michel Gourgues, o.p.

2 Vers Dieu, ma voix : je crie;
Vers Dieu ma voix : il m’entend.

3Au jour d’angoisse, je cherchais le Seigneur;
la nuit, je tendais la main sans relâche,
mon âme refusant d’être consolée;
4 je me souvenais de mon Dieu et gémissais,
je méditais et mon esprit défaillait.

5 Tu retenais les paupières de mes yeux,
j’étais troublé, je ne pouvais parler;
6je pensais aux jours d’autrefois,
et d’années séculaires 7 me souvenais;
je murmurais dans la nuit en mon cœur,
je méditais et mon esprit interrogeait.

8Est-ce pour les siècles que Dieu rejette,
qu’il cesse d’ajouter à sa faveur?
9 Son amour est-il épuisé jusqu’à la fin,
achevée pour les âges la Parole?
10Est-ce que Dieu oublie d’avoir pitié,
ou de colère ferme-t-il ses entrailles?

11Et je dis : « Voilà ce qui m’accable :
elle est changée la droite du Très-Haut. »
12Je me souviens des hauts faits du Seigneur,
je me souviens d’autrefois, de tes merveilles,
13je me murmure toute ton œuvre,
et sur tes hauts fait je médite.

14O Dieu, saintes sont tes voies!
quel Dieu est grand comme Dieu?
15 Toi, le Dieu qui fait merveille,
Tu fis savoir parmi les peuples ta force;
16 Par ton bras tu rachetas ton peuple,
les enfants de Jacob et de Joseph.

17 Les eaux te virent, ô Dieu,
les eaux te virent et se retournèrent,
les abîmes aussi s’agitaient,
18 les nuées déversèrent les eaux,
les nuages donnèrent de la voix,
tes flèches aussi filaient.

19 Voix de ton tonnerre en son roulement!
tes éclairs illuminaient le monde,
la terre s’agitait et tremblait;`
20 sur la mer passait ton chemin,
ton sentier sur les eaux innombrables;
et tes traces, nul ne les connut.

21Tu guidas comme un troupeau ton peuple
par la main de Moïse et d’Aaron.

(Psautier de la Bible de Jérusalem)


« Je crie et Dieu m’entend. »

Un début aussi allègre (v. 2) laisserait attendre un psaume d’action de grâces. Le chant de gratitude de la prière exaucée.

Mais voilà qu’après ce verset initial, le ton change subitement, dès le verset 3. Du présent on passe à l’imparfait. Le croyant comblé a d’abord été un croyant frustré. Il se souvient en effet d’être passé au creuset d’une expérience éprouvante. Et c’est d’elle qu’il va rendre compte jusqu’à la fin du psaume.

Du verset 3 au verset 6, des termes pleins de gravité se bousculent pour décrire ce qu’il a connu : l’angoisse, l’absence de consolation et les tourments jour et nuit (v. 3), les gémissements (v. 4), l’insomnie et le trouble jusqu’à en perdre la parole (v. 5). Et qu’est-ce donc qui lui a valu un tel accablement (v. 11)? La maladie, les tracas du vieillissement, la solitude, la persécution et l’incompréhension, comme dans tant d’autres psaumes? Aucunement. Nulle part il n’est question de ces épreuves courantes ni de relations difficiles avec les autres. Le genre d’incompréhension dont il parle, ce ne sont pas les autres qui la lui ont subir. Elle se situait de son côté à lui qui cherchait à comprendre et n’y arrivait pas : « Je méditais et mon esprit défaillait » (v. 4); « je méditais et mon esprit interrogeait » (4.5).

Et qu’est-ce donc qu’il ne parvenait pas à comprendre et qui l’a fait tellement souffrir? Rien d’autre que la conduite de Dieu lui-même: « Je dis : ‘Voilà ce qui m’accable : elle est changée la droite du Très-Haut ‘. » (v. 11) Ce croyant a eu l’impression que Dieu ne répondait plus. Il s’est heurté au silence et à l’inaction apparente de Dieu. : « Est-ce que Dieu oublie d’avoir pitié, ou de colère ferme-t-il ses entrailles? » (v. 10)

Se plaint-il de l’attitude de Dieu à son propre égard? On pourrait le croire à première vue. Mais, à mesure que le psaume progresse, on comprend que la référence n’est pas à une expérience personnelle seulement mais à celle du peuple de Dieu tout entier. L’ampleur des perspectives dépasse en effet celle d’une existence individuelle : « Est-ce pour les siècles que Dieu rejette, qu’il cesse d’ajouter à sa faveur? (v. 8) Dieu paraît avoir abandonné son peuple, il ne lui manifeste plus sa bienveillance comme autrefois : « Je pensais aux jours d’autrefois, et d’années séculaires me souvenais » (v. 6) La mémoire des grandes interventions divines de jadis remplit de nostalgie. Se peut-il qu’elles soient à jamais taries maintenant?

« Je me souviens d’autrefois, de tes merveilles, je me murmure toute son œuvre et sur tes hauts faits je médite. » Voilà qu’à partir des versets 12 et 13, le croyant, après avoir fait part de son expérience en « je », passe au « tu » et s’adresse désormais à Dieu. Comme pour se redonner courage et reprendre espoir, il va évoquer, jusqu’à la fin du psaume, les merveilles de jadis, les grands accomplissements de Dieu en faveur des siens : la libération d’Égypte (v. 15-16), le passage de la mer Rouge (v.17-18), la grande théophanie du Sinaï (v. 19) et d’autres encore manifestant la maîtrise de Dieu sur le cosmos tout entier (v. 20), puis, finalement, le don fait à son peuple de guides comme Moïse et Aaron (v. 21).

Et le psaume s’arrête là-dessus. Tourné vers un passé glorieux. Et quelque peu idéalisé sans doute. Dieu, pourtant, « n’est pas un Dieu de morts mais de vivants » (Mc12,27), dira Jésus, peu avant d’entrer dans sa passion. Lui aussi passera par un tunnel semblable à celui qu’évoque la première partie du psaume. Lui aussi dut alors se souvenir des jours ensoleillés de naguère, quand, tressaillant de joie sous l’action de l’Esprit, il avait le sentiment d’une manifestation palpable de la présence de Dieu : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout-petits. » (Lc 10,21) Au cœur de l’épreuve, « triste à en mourir » (Mc 14,34), lui aussi par la suite gémira : « Père, éloigne de moi cette coupe » (Mc 14,36), puis finalement : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (15,34). Sans se réfugier dans le passé, au moment de l’absence apparente de Dieu, Jésus se tournera vers le Père dans la confiance : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». Alors se réalisera pour lui comme pour le priant du psaume 77 l’inattendu que proclame d’emblée le premier verset « Vers Dieu, ma voix : je crie. Vers Dieu, ma voix : il m’entend ».

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