Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 58. Le juge des juges terrestres

Imprimer Par Marc Leroy, o.p.

1 Du maître de chant. « Ne détruis pas. » De David. À mi-voix.

2 Est-il vrai, êtres divins, que vous disiez la justice,
que vous jugiez selon le droit les fils d’Adam ?
3 Mais non ! de cœur vous fabriquez le faux,
de vos mains, sur terre, vous pesez l’arbitraire.

4 Ils sont dévoyés dès le sein, les impies,
égarés dès le ventre, ceux qui disent l’erreur ;
5 ils ont du venin comme un venin de serpent,
sourds comme l’aspic qui se bouche l’oreille
6 de peur d’entendre la voix des enchanteurs,
du charmeur expert en charmes.

7 Ô Dieu, brise en leur bouche leurs dents,
arrache les crocs des lionceaux, Yahvé.
8 Qu’ils s’écoulent comme les eaux qui s’en vont,
comme l’herbe qu’on piétine, qu’ils se fanent !
9 Comme la limace qui s’en va fondant
ou l’avorton de la femme qui ne voit pas le soleil !

10 Avant qu’ils ne poussent en épines comme la ronce :
verte ou brûlée, que la Colère en tempête l’emporte !
11 Joie pour le juste de voir la vengeance :
il lavera ses pieds dans le sang de l’impie.
12 Et l’on dira : oui, il est un fruit pour le juste ;
oui, il est un Dieu qui juge sur terre.

(Bible de Jérusalem)


Tout le Ps 58 tourne autour de son centre, au v. 7, qui est un appel vers Dieu : « Ô Dieu … ». Dieu se doit de réagir à cause des exactions des impies décrites aux vv. 4-6.

Le v. 2 pose une difficulté en hébreu. D’abord, on traduit le mot hébreu ʼelîm par « êtres divins » alors que l’on pourrait traduire par « dieux ». Mais quand on dit « êtres divins » on peut penser à des êtres qui sont proches de la divinité sans être dieux. Cela atténue un peu les choses.

Ensuite, au lieu du mot ʼelîm, « dieux », on pourrait comprendre le mot hébreu ʼelem qui veut dire « en silence ». Certains rabbins ont choisi cette lecture et ont compris le v. 2  comme étant une invitation aux sages à garder le silence en cas de conflit personnel. Peut-être, qu’au cours de l’histoire, certains ont préféré lire ʼelem, « en silence », plutôt que le mot ʼelîm, « dieux », qui donnait l’impression que nous étions dans un monde marqué par le polythéisme. Mais pour l’homme biblique, il existe à côté de Dieu, au-dessous de Lui, des êtres célestes qui se distinguent de Lui et qui Lui sont subordonnés. On pourrait les identifier aux anges. Dans un autre psaume, Ps 138,1, dans le même contexte d’une assemblée céleste avec plusieurs entités réunies autour de Dieu, le texte hébreu a « dieux » et la traduction grecque et la traduction latine ont « anges ».

Il est évident que pour l’homme de l’Ancien Testament, il existait à côté de Dieu d’autres entités divines, peut-être bonnes, peut-être mauvaises (cf. Ex 15,11 : « Qui est comme Toi parmi les dieux, Yahvé ? » ; Jb 1,6 : « Le jour où les Fils de Dieu venaient se présenter devant Yahvé, le Satan aussi s’avançait parmi eux. »). Mais il est évident aussi, dans les textes de l’Ancien Testament, que ces êtres divins sont inférieurs à Dieu, ils sont subordonnés à Dieu. Ils tirent leur existence de Lui. Ils ne peuvent en aucun cas Lui être comparés. Ils ont des comptes à rendre à Dieu. On peut parler de l’incomparabilité de Dieu.

Le psaume commence par parler aux êtres divins de la même façon que le fait Dieu au Ps 82,1-2 : « À l’assemblée divine, Dieu préside, au milieu des dieux Il juge : “ Jusques à quand jugerez-vous faussement, soutiendrez-vous les prestiges des impies ?” ». On imagine volontiers la scène, Dieu est au milieu de l’assemblée qu’Il préside et Il se permet de donner son avis sur le comportement de ceux qui participent à cette assemblée des dieux. Dans le psaume 58, ce n’est pas Dieu qui parle, mais le psalmiste. C’est lui qui prend la parole et qui invective les êtres divins.

Les deux questions rhétoriques du v. 2 attendent une réponse négative. Non, ce n’est pas vrai que les êtres divins disent la justice. Non, ce n’est pas vrai que les êtres divins jugent selon le droit les fils d’Israël. L’accusation est grave.

Ne nous trompons pas, quand le v. 3 dit « sur terre », il ne s’agit pas de toute la terre, ou de n’importe quel endroit sur la terre, il s’agit de la terre sainte d’Israël. L’opposition ici n’est pas entre le ciel et la terre, entre ces êtres divins qui sont au ciel et les fils d’Adam qui sont sur terre. La terre dont il s’agit est la terre d’Israël. C’est sur cette terre d’Israël, et pas ailleurs, que peuvent juger ces êtres divins.

Les êtres divins n’agissent pas bien, ils agissent mal. Ces mauvaises actions partent du ciel et ont des répercussions sur terre, elles partent du cœur et se réalisent par l’action des mains.

Si nous comprenons bien ce que nous disent ces versets, ces êtres surnaturels, célestes, subordonnés à Dieu, sont à l’origine de tout ce qui va mal dans le monde. Ils sont comme les mauvais génies qui inspirent les mauvaises actions des impies. Ils ont pour vocation de dire la justice, d’être les juges de la terre, mais en réalité ils fabriquent le faux et ils appliquent l’arbitraire.

À partir du v. 4, on cesse de s’adresser aux êtres divins. On va parler des impies et de leurs actions mauvaises. La situation est dramatique dans la mesure où les humains comme les êtres divins font des choses mauvaises. On ne sait pas si les êtres divins encouragent ces actions mauvaises des humains, en tout cas ils ne font rien pour les arrêter.

Les impies sont ceux qui disent l’erreur. Ils sont comme dévoyés et égarés par rapport au bon chemin que les hommes doivent suivre, et cela depuis leur naissance. Il y a comme une sorte de fatalité sur ces hommes.

Leur langue est comme le poison du serpent, elle peut tuer ceux qu’elle atteint par leur méchanceté.

Le psaume utilise une image étonnante au v. 5. On dit des impies qu’ils sont sourds comme l’aspic ou la vipère qui se bouche l’oreille. Nous avons du mal à imaginer une vipère se bouchant les oreilles car, d’une part, elle ne possède pas de bras pour atteindre les oreilles et, d’autre part, on ne voit pas bien ses oreilles, en tout cas elle n’a pas d’oreilles externes. L’image veut nous dire que les impies n’écoutent personne, ils n’arrêtent pas de dire du mal d’autrui.

L’image continue au v. 6. Les impies se bouchent les oreilles comme la vipère se bouche les oreilles afin de ne pas entendre le charmeur de serpent qui pourrait avoir la main sur elle et l’hypnotiser.

Avec le v. 7, nous sommes au centre du psaume. Il s’agit d’un appel vers Dieu pour qu’Il agisse. Nous sommes passés de ʼelîm, « les dieux », à ʼelohîm, « Dieu ». D’un point de vue humain, rien ne peut être fait de concret pour que cesse la méchanceté dans notre monde. Pire que tout, les êtres divins, au conseil céleste, qui devraient dire la justice, ne font rien pour écarter le mal. Seul Dieu, Celui qui préside le conseil céleste, peut faire quelque chose. On demande à Dieu de briser les dents et d’arracher les crocs. C’est très violent, mais cette violence est la réponse pour sauver les persécutés des violents. On utilise une nouvelle image animalière pour décrire ces méchants. On les avait comparés à un serpent, on les compare maintenant à des lions. Ils sont aussi féroces qu’ils sont sournois.

Les vv. 8-10 continuent de décrire, à travers plusieurs images, les résultats de l’action qui doit être celle du Seigneur contre les impies. Ils doivent s’en aller très loin comme l’eau qui s’écoule. Ils doivent être fanés comme l’herbe qu’on piétine. Ils doivent disparaître comme la limace qui fond car on lui a mis du sel dessus, ce qui la vide de son eau. Ils doivent être comme l’enfant avorté de la femme, qui ne verra jamais le soleil. Ce passage du v. 9 renvoie à ce qui a été dit au v. 4. Dès le sein de la mère, les impies sont mauvais.

Au v. 11, le psalmiste appelle Dieu la « Colère » qui vient emporter les impies comme la tempête vient emporter la ronce avant que ne poussent les épines.

Pour que la joie revienne sur terre, il faut que Dieu agisse en juste juge sur la terre. Dieu doit se révéler comme le juge des juges terrestres que sont ces « êtres divins ». On peut, bien sûr, être choqué par le mot « vengeance » ou par l’image du juste qui prend plaisir à se laver dans le sang de l’impie. Mais nous devons avoir à l’esprit que nous sommes encore au temps de la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent et qu’il faudra encore attendre quelques siècles pour intégrer, dans une pratique éthique, l’amour des ennemis prêché par Jésus.

fr. Marc Leroy, o.p.

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