Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 85 (84 dans la liturgie) Amour et vérité se rencontrent

Imprimer Par Michel Gourgues, o.p.

2 Ta complaisance, Seigneur, est pour ta terre,
tu fais revenir les captifs de Jacob;
3 tu lèves les torts de ton peuple,
tu couvres toute sa faute;
4 tu retires tout ton emportement,
tu reviens de l’ardeur de ta colère.

5 Fais-nous revenir, Dieu de notre salut,
apaise ton ressentiment contre nous!
6 Seras-tu pour toujours irrité contre nous,
garderas-tu ta colère d’âge en âge?
7 Ne reviendras-tu pas nous vivifier,
et ton peuple en toi se réjouira?
8 Fais-nous voir, Yahvé, ton amour,
que nous soit donné ton salut!

9 J’écoute. Que dit Dieu?
Ce que dit le Seigneur, c’est la paix,
la paix pour son peuple, ses amis,
pourvu qu’ils ne reviennent à leur folie.

10 Proche est son salut pour qui le craint,
et la Gloire habitera notre terre.
11  Amour et Vérité se rencontrent,
Justice et Paix s’embrassent;
12 Vérité germera de la terre,
et des cieux se penchera la Justice.

13 Dieu lui-même donnera le bonheur
et notre terre donnera son fruit;
14 Justice marchera devant lui
et Paix sur la trace de ses pas.

(Psautier de la Bible de Jérusalem)

Un psaume magnifique. Un psaume dont la richesse d’évocation et l’intensité poétique frappe dès la première lecture. Un psaume qui suggère plus encore peut-être qu’il ne dit.

Trois parties s’y succèdent, de genre et de contenu différent.

1)  Adressés à Dieu, les versets 2-4 proclament une intervention de ce dernier au cœur d’une situation éprouvante.

2) Aussi adressés à Dieu, les versets 5-8 le sont, non plus sur le ton de la reconnaissance mais de la supplication, en le priant instamment d’intervenir.

3)  Enfin, formulés à la troisième personne, les versets 9-14 font part de la réponse de Dieu à cette supplication.

Cet ordre a quelque chose d’intrigant. Si le psaume parle toujours de la même intervention de Dieu, la proclamation de celle-ci ne devrait-elle pas venir à la fin, après la supplication et la réponse de Dieu, plutôt qu’au début? À moins que celui-ci ne rende compte d’une intervention déjà effectuée dans le passé et dont on commence par évoquer la mémoire avant de supplier Dieu d’intervenir de nouveau de la même manière au cœur d’une nouvelle situation d’épreuve.

L’intervention au cœur de l’épreuve : tu nous as fait revenir  (versets 2-4)

Dans la traduction ci-dessus, l’intervention de Dieu est retracée au présent : « tu fais revenir », « tu lèves les torts », « tu couvres sa faute », « tu retires son emportement », « tu  reviens de ta colère ». En réalité, dans le texte hébreu, tous ces verbes sont au passé. Ce qui est évoqué, c’est donc une libération déjà expérimentée ou, du moins, anticipée comme telle sur le ton de la confiance et de l’espérance.

La situation d’épreuve dont le v. 2 commence par proclamer la libération est une expérience collective : « ta terre », « les captifs de Jacob » (v. 2) , puis « ton peuple » au verset suivant (v. 3). Cette expérience paraît bien être celle de l’exil : l’éloignement, le déracinement, la dispersion en terre étrangère. C’est bien ce qu’ont compris les traducteurs le jour où, pour des croyants qui ne comprenaient plus l’hébreu, quelque part au 3e siècle avant Jésus Christ, ils entreprirent de rendre les choses en grec : « Tu as fait cesser la captivité de ton peuple ».

Mais ce n’est là qu’une partie de la situation d’épreuve. Les versets 3-4 font état en effet d’un autre éloignement, plus fondamental encore. Ce peuple est conscient que, s’il est ainsi éloigné de sa terre, c’est qu’il s’est éloigné de son Dieu (v. 3).  Il a le sentiment très net que son péché a créé une distance plus fondamentale par rapport à Dieu, que son infidélité a  provoqué le ressentiment de ce dernier, son « emportement », sa « colère » (v. 4).

Aussi bien est-ce une double intervention de Dieu qu’il peut maintenant célébrer : l’une d’ordre matériel, pour ainsi dire, traduite dans la mouvance géographique : « tu nous as fait revenir » (v. 2); l’autre, d’ordre moral et spirituel : « tu es revenu de l’ardeur de ta colère » (v. 4).

La supplication : fais-nous revenir  (versets 5-8)

C’est ici qu’éclate le paradoxe. Après avoir proclamé la libération comme quelque chose d’acquis, voilà que le psaume se met à l’implorer comme quelque chose à venir.

Et la supplication porte exactement sur les deux facettes de la situation d’épreuve évoquées antérieurement. D’une part, la distance, l’éloignement par rapport à la terre d’appartenance : « tu nous as fait revenir », proclamait-t-on sur le ton de la victoire (v. 2); « fais-nous revenir », implore-t-on maintenant sur le ton de la supplication (v. 5). D’autre part, la distance, l’éloignement par rapport à Dieu : « tu es revenu de l’ardeur de ta colère », proclamait-on comme une libération (v. 4); « garderas-tu ta colère d’âge en âge? », implore-t-on maintenant comme quelque chose à redouter (v. 6).

Mais la supplication se fait vite confiante et le ton positif : Dieu fera voir son amour (v. 8). Et pour son peuple cela se traduira en vie, en joie et en salut (v. 7-8).

La réponse de Dieu : si tu reviens de ta folie (versets 9-14)

Au lieu de rapporter la réponse de Dieu en style direct, le psaume en rend compte à la troisième personne comme quelque chose qu’il a entendu. Non  pas : « Dieu m’a dit : ‘Je ferai ceci ou cela’ », mais « Dieu m’a dit qu’il fera ceci ou cela ».

Et que fera donc Dieu? Comment réagit-il à la supplication de son peuple? Dieu est déterminé à faire la paix, à procurer la paix : « Ce que dit le Seigneur, c’est la paix, la paix pour son peuple, ses amis » (v. 9). La paix : pour un israélite, cela dit tout. C’est le bienfait par excellence, celui qui englobe et qui contient tous les autres.

Mais si Dieu s’engage à revenir, comme on l’en avait supplié, il s’attend à une réciprocité. La paix pour son peuple et ses amis, oui. Mais pourvu qu’eux aussi reviennent, ou plutôt pourvu qu’ils ne reviennent à leur folie (v. 9), à leur infidélité. Pourvu qu’ils reviennent des distances qu’ils ont prises Et alors Dieu se fera proche de nouveau : « proche est son salut pour qui le craint et la Gloire habitera notre terre » (v. 10).

Et c’est alors que tout tourne à la poésie, à l’évocation éblouissante, au symbolisme débordant : Amour, Vérité, Justice, Paix, autant de dispositions représentées à la manière de personnes (v . 11), la terre et le ciel (v. 12), la semence en germination (v. 12) et la récolte à recueillir (v. 13).

« Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent » (v. 11). Puisqu’il est question d’une sorte de dialogue entre ciel et terre, on croirait volontiers qu’aux dispositions de Dieu que sont l’Amour et la Justice répondront, du côté du peuple converti, la Vérité, c’est-à-dire la fidélité, dans la jouissance de la Paix de nouveau assurée. De fait, l’Amour paraît bien se situer du côté de Dieu, comme l’avait exprimé la supplication : « Fais-nous voir ton amour » (v. 8). Mais il semble bien se situer aussi du côté du peuple, désigné par un terme hébreu de même racine comme « ses amis » (v. 9). Il s’agit donc de dispositions réciproques : à l’amour de Dieu répondra l’amour du peuple. La Justice, de même, paraît bien se situer du côté de Dieu puisqu’il est dit qu’elle se penchera des cieux (v. 12). Il doit s’agir dans ce cas d’une justice découlant de l’amour, d’une justice qui justifie, qui rend juste, si bien qu’elle finit par se retrouver aussi bien du côté des dispositions humaines que des dispositions de Dieu. De la Vérité, il est dit qu’elle « germera » de la terre, ce qui inciterait à la situer du côté des humains, dont la fidélité répondra désormais au don de la justice assuré par Dieu. Mais il faut sans doute se garder de représenter les choses de façon trop tranchée. Car, d’autres psaumes situent la Vérité aussi bien que l’Amour du côté des dispositions de  Dieu : « Seigneur, dans les cieux ton amour, jusqu’aux nues ta vérité » (Ps 36, 6).

Sur le mode poétique, en représentant comme une sorte de rencontre entre ciel et terre, comme un échange de dispositions réciproques se répondant les unes aux autres, le psaume évoque la communion rétablie entre Dieu et son peuple, comme l’avait fait le prophète Osée à travers l’image de fiançailles renouvelées et d’un amour retrouvé : « Je te fiancerai à moi pour toujours. Je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans l’amour et la miséricorde. Je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras Yahvé. » (Os 2,21).

« Et nous avons vu sa gloire »

Lu littéralement, ce psaume dans sa première partie paraît témoigner du salut sous une double forme, matérielle, pour ainsi dire, et spirituelle : le retour de l’exil, d’une part,  et le pardon des péchés, d’autre part. Mais le ton poétique qu’il adopte ensuite lui confère une puissance d’évocation et d’élargissement des perspectives débordant l’optique initiale.

Si bien que des oreilles chrétiennes y verront tout naturellement comme l’expression anticipée de ce qui devait advenir à « la plénitude des temps ». De cela, la liturgie chrétienne de l’Avent et de Noël en particulier, par l’utilisation qu’elle fait de ce psaume, témoigne abondamment.

Une intervention de Dieu en faveur d’une humanité plongée dans l’égarement : « Ta complaisance, Seigneur, est pour ta terre. Tu lèves les torts de ton peuple, tu couvres toute sa faute. » (v. 2-3)  N’est-ce pas ce que célèbre par exemple le passage de la lettre à Tite retenu par la liturgie de Noël : « Nous étions naguère des insensés, des rebelles, des égarés, esclaves d’une foule de convoitises et de plaisirs, vivant dans la malice et l’envie, odieux et nous haïssant les uns les autres. Mais le jour où apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour l’humanité, il ne s’est pas occupé des œuvres de justice que nous avions pu accomplir, mais, poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvés… » (Tt 3,3-5).

« Ce que dit le Seigneur, c’est la paix, la paix pour son peuple, ses amis » (v. 9). Comment ne pas rapprocher cela de l’acclamation que rapporte l’évangile de Luc dans son récit de la naissance de Jésus : « Paix sur la terre aux hommes que Dieu aime » (Lc 2,14)?

« La gloire habitera notre terre » (v. 10). Comment de nouveau ne pas établir des liens, plus frappants encore si l’on se réfère à la traduction de ce verset dans l’Ancien Testament grec : « La gloire plantera sa tente sur notre terre »? N’est-ce pas ce que proclame, émerveillé, le prologue de Jean que la liturgie de la Nativité fait lire au matin de la fête : « Le Verbe s’est fait chair et il a planté sa tente parmi nous. Et nous avons vu sa gloire » (Jn 1,14)?

 

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