Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 146 (145) : La louange d’un pauvre

Imprimer Par Michel Gourgues, o.p.

Loue, ô mon âme, le Seigneur!
2 Je veux louer le Seigneur tant que je vis,
je veux jouer pour mon Dieu tant que je dure.
3 Ne mettez point votre foi dans les princes :
un fils de la glaise ne peut sauver;
4 il rend le souffle, il retourne à sa glaise,
en ce jour-là périssent ses pensées.
5 Heureux qui a l’appui du Dieu de Jacob,
et son espoir dans le Seigneur son Dieu :
6 lui qui a fait le ciel et la terre
et la mer, et tout ce qu’ils renferment.
Il garde à jamais la vérité,
7 il rend justice aux opprimés,
il donne aux affamés du pain,
le Seigneur délie les enchaînés.
8 Le Seigneur rend les aveugles voyants,
le Seigneur redresse les courbés,
9 le Seigneur protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin.
8c Le Seigneur aime les justes
9c mais détourne la voie des impies.
10 Le Seigneur règne pour les siècles,
ton Dieu, ô Sion, d’âge en âge!

Ce psaume ouvre la dernière série du psautier, les cinq (Ps 146-150) que la tradition juive désigne comme le « Hallel final ». Il débute en effet, comme les quatre qui le suivent, par une invitation à la louange (verbe hillēl louer »). La différence, c’est que, dans les autres, le verbe est au pluriel (« louez Yahvé ») et il s’adresse, tantôt au peuple d’Israël (Ps 147, 149), tantôt à l’univers entier, à l’ensemble des êtres du ciel et de la terre aussi bien qu’à « tous les peuples » (Ps 148). Ici, le verbe est au singulier : c’est un croyant individuel qui s’adresse à lui-même l’exhortation à louer Dieu : « Loue, ô mon âme, le Seigneur ».

Une formule semblable se retrouve dans d’autres psaumes. Ainsi le psaume 103 s’ouvre-t-il par « Bénis, ô mon âme, le Seigneur », tout comme le psaume 104. Celui-ci, en plus, exprime en finale la même résolution que notre psaume en son début (v. 2) : « Je veux chanter au Seigneur tant que je vis, je veux jouer pour mon Dieu tant que je dure. » Parmi les motifs de louange qu’il énonce à la suite, le Ps 103 proclame que le Seigneur « fait œuvre de justice » et qu’il « fait droit à tous les opprimés » (v. 6), ce qui rejoint le motif principal énoncé dans notre psaume aux v. 7-9 retraçant l’agir de Dieu envers les opprimés et les diverses catégories de pauvres. Quant au Ps 104, sa louange est toute centrée sur la grandeur de la création de Dieu, un motif dont notre psaume fait aussi mention au passage (v. 6).

Sur un fond de contraste

Ce qui est particulier ici, c’est que l’invitation initiale à la louange (v. 1-2) est suivie d’une mise en garde (v. 3-4) : « Ne mettez point votre foi dans les princes… ». Ainsi la louange qui sera exprimée ensuite dans tout le reste du psaume (v. 5-10) le sera sur un fond de contraste ou d’opposition.

À « ne mettez pas votre foi dans les princes » (v. 3a), répond par contraste : « Heureux qui a l’appui du Dieu de Jacob et son espoir dans le Seigneur son Dieu » (v. 5). À l’impuissance des fils de la glaise (v. 3), s’oppose la puissance du Dieu qui a fait le ciel et la terre (v. 6). Les princes d’ici-bas n’ont qu’une vie et un règne éphémères (v. 4); Dieu, lui, règne pour les siècles (v. 10). Les princes d’ici-bas ne peuvent sauver (v. 3 b); Dieu, lui, multiplie les gestes de salut, en particulier en faveur de ceux que les attentions humaines ont toujours tendance à laisser de côté. C’est à cette proclamation que s’attarde la plus grande partie du psaume (v. 7-9), multipliant les verbes pour rendre compte des interventions de Dieu en faveur de gens plongés dans les multiples formes de la pauvreté, de l’oppression et de la misère humaine. Ainsi, alors qu’« un fils de la glaise ne peut sauver » (v. 3b), Dieu, lui, rend justice aux opprimés, donne du pain aux affamés, délie les enchaînés, rend la vue aux aveugles, redresse les courbés, protège l’étranger, soutient la veuve et l’orphelin. Toutes les catégories de faibles et de démunis y passent, pas moins de neuf au total. Et pas moins de huit verbes différents pour rendre compte du souci de Dieu en leur faveur.

Et voilà qu’au terme de l’énumération, se présente une nouvelle opposition manifestant que la perspective en est une de foi et de relation réciproque et non de pure transformation d’une expérience humaine : « Le Seigneur aime les justes mais détourne la voie des impies ».

La louange d’un pauvre

Ainsi donc, le motif principal de la louange est ici le salut de Dieu en faveur des pauvres. Et puisque la louange est celle d’un croyant individuel mettant ce salut de Dieu en contraste avec la fragilité des appuis humains, cela laisse penser que ce croyant est lui-même un pauvre et qu’il a fait personnellement l’expérience de ce dont il parle.

S’il en est ainsi, la louange qui s’exprime dans ce psaume est celle d’un pauvre. N’est-ce pas l’impression que donne sa prière elle-même? Celle-ci, en effet, est toute faite d’emprunts. Un peu comme le sera le Magnificat de Marie, l’« humble servante » (Lc 1,46-55). Les idées, les mots, la vision des choses, tout cela sonne familier. Pour dire sa louange et ses motifs, le priant du psaume fait appel aux Écritures et s’inspire de la louange que d’autres ont formulée avant lui. Il suffit, pour s’en rendre compte, de consulter les références marginales alignées dans nos Bibles vis à vis de chaque verset.

« Ton Dieu règne »

Ce psaume n’en dit pas moins des choses fondamentales. Tout particulièrement à propos du Règne de Dieu, mis ici en opposition avec celui des rois terrestres. On reconnaît, sous-jacente, la représentation de la royauté telle que la concevait le Proche-Orient ancien et telle qu’elle s’exprime dans certains psaumes, tout particulièrement le Ps 72. Le bon roi, selon cette conception, est celui qui « délivrera le pauvre qui appelle et le petit qui est sans aide », celui qui, « compatissant au faible et au pauvre, sauvera l’âme des pauvres » et qui « de l’oppression rachète leur âme » (Ps 72,12-14).

Proclamer que le salut de Dieu rejoint les pauvres, c’est proclamer que ce salut est vraiment universel. Proclamer que Dieu a un souci privilégié pour les pauvres, c’est proclamer qu’il est véritablement un bon roi, qui ne fait pas acception des personnes.

N’est-ce pas ce qui se manifestera lorsqu’à l’aube des temps nouveaux retentira la proclamation tant attendue, « Le Royaume de Dieu est tout proche » (Mc 1,15)? N’est-ce pas ce que, chacun à sa manière, Matthieu (5,3) et Luc (6,20) situeront en premier la première fois qu’ils rapporteront une prédication quelque peu élaborée de Jésus : « Heureux les pauvres »? Et n’est-ce pas ce que Luc a voulu souligner en situant dès le début de la mission de Jésus la scène de Nazareth, avec en son cœur la citation du prophète Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a oint pour évangéliser les pauvres, il m’a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés » (Lc 4,18)?

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