Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 68 : Le Dieu des victoires

Imprimer Par Hervé Tremblay, o.p.

On affirme souvent que ce psaume est le plus difficile de tous, comparable à une cathédrale grandiose mais en ruines. En effet, son texte est rempli de mots difficiles et presque chaque verset constitue une « mission impossible » pour les spécialistes. Tout un défi pour notre chronique! Le Ps 68 célèbre les victoires de Yhwh au long de l’histoire d’Israël, comme une anthologie procédant par allusions ou réminiscences. Ainsi, les 36 versets du psaume évoqueraient les grandes étapes de l’histoire du peuple de Dieu comme une procession triomphale de Yhwh avec des perspectives universalistes à la fin. C’est donc une célébration du « Dieu des victoires » (v. 21) : victoires passées, présentes et futures.

Il est facile d’établir le genre littéraire du psaume, c’est un hymne d’action de grâce. En effet, le début du poème rend grâce à Dieu à l’occasion d’une victoire (v. 2-7) et la conclusion le prie d’achever son œuvre par d’autres victoires futures (v. 29-36). Comme le présent s’appuie sur le passé et garantit l’avenir, entre ces bornes, le psaume évoquerait des épisodes marquants de l’histoire d’Israël (v. 8-28). De cette manière, le poète célèbre la série de victoires de Yhwh à travers les siècles comme autant de maillons d’une même chaîne ou comme autant d’épisodes d’un même film.

Mais certains font remarquer que les allusions au passé sont moins claires à partir du v. 16. En effet, les v. 16-21 semblent avoir davantage le présent pour horizon et parlent de l’habitation de Dieu dans le temple sur la colline de Sion. Si, autrefois, Dieu marchait au désert dans la tente (v. 6-8) maintenant il habite en permanence à Jérusalem (v. 16-19). Ainsi s’explique le v. 18b : « Au sanctuaire, le Sinaï ». Autrement dit, dorénavant, le lieu où le Dieu d’Israël se manifeste n’est plus, comme aux origines, la haute montagne du Sinaï, mais bien la petite colline de Jérusalem. C’est là que le peuple fait l’expérience du salut (v. 20-21). Voilà pourquoi les hautes montagnes au nord n’ont pas à mépriser la petite colline que Dieu a choisie (v. 16-17). On aurait donc un rapport synthétique : un premier pôle reporte aux origines du peuple la sortie d’Égypte et la marche au désert; un second pôle se situe dans le présent de l’expérience cultuelle.

Entre le début et la fin du poème il y a encore divers liens, soulignant son unité. Dans un premier temps, les justes sont invités à acclamer leur Dieu qui, aux origines, a chevauché au Sinaï (v. 5); plus tard, tous les royaumes de la terre sont invités à acclamer Dieu qui chevauche au plus haut des cieux (v. 33-34). Il y a aussi un lien entre deux animaux : la colombe qui désigne Israël (v. 11) et l’hippopotame ou le crocodile qui désigne l’Égypte (v. 31). L’argent du butin de guerre (v. 14) prend la même signification pour le vainqueur que l’argent du tribut des rois soumis (v. 31). Il y a encore un autre lien sur l’expression de Dieu : le Dieu du salut s’exprime par un oracle de bonne nouvelle diffusé par des femmes (v. 12) alors que le Dieu de la nature et du culte s’exprime à travers la puissance de la foudre (v. 34-35).

Le sens général du poème étant exposé, nous pouvons commenter quelques versets. Les v. 2-4 forment une introduction qui débute par une théophanie semblable à celle de Nb 10,35 rappelant le chant dont on saluait le départ de l’arche dans le désert. Dans un désir d’actualisation, on proclame que Dieu vient encore se lever pour les guerres dont dépend son règne. Selon le principe de rétribution, un sort différent attend les justes et les impies.

Le v. 5 est une invitation à louer Dieu qui est présenté comme « chevaucheur des nuées » (aussi au v. 34), titre donné à Baal dans les poèmes d’Ougarit. Mais certains ont suggéré de traduire plutôt : « chevaucheur des (steppes) arides » plus cohérent avec le thème du désert. Puis on donne le nom de Dieu qui est Yhwh (v. 5c).

Le v. 6 décrit les attributs de Dieu : il est « père » – assez rarement donné à Dieu dans l’Ancien Testament –, défenseur des orphelins et des veuves (Dt 10,17-18; 24,14-18; Ps 146,9; Si 35,16-18).

Aux v. 8-11 commence l’épopée d’Israël où le passé sert d’illustration. Le psalmiste parle des faveurs dont Dieu gratifia son peuple (« une pluie généreuse » v. 10) en évoquant les événements de l’exode (Ex 16–17; Ps 78,19-29) et fait une allusion à l’arche marchant en tête du peuple (Nb 10,33-36). Il rappelle aussi la révélation de Dieu au Sinaï, où des phénomènes terrifiants se produisirent (Ex 19).

Il est plus difficile de savoir si les v. 12-15 continue l’évocation du passé d’Israël. Après sa marche dans le désert, le peuple semble arriver à la terre promise et affronter les premiers occupants. On a pensé à l’époque des Juges, plus spécifiquement aux victoires de Baraq, Débora et Gédéon (Jg 4–8) dont le souvenir resta vivace (Ps 83,10; Is 9,3; 10,26). Israël trouve son courage dans un oracle divin que des messagères répandent, il sort vainqueur des affrontements et, au retour, tous se partagent le butin.

Le sens du v. 14 est difficile. On a suggéré que toutes les tribus d’Israël n’ayant pas participé à la victoire de Baraq et Débora, on aurait ici un écho de la question adressée aux tribus qui avaient préféré leur sécurité (Jg 5,16). D’autres pensent qu’il s’agit d’une formule de serment dans la bouche de Dieu. Le Seigneur promettrait à son peuple de lui faire bientôt réintégrer son territoire attaqué par l’ennemi, en cohérence avec les v. 10-13. Israël n’aura plus à se chercher des pâturages ou à se sentir pris au piège entre des territoires gouvernés par des rois étrangers et hostiles. Au v. 14b tous conviennent que la colombe est le symbole d’Israël (Ps 74,19; Os 7,11; 11,11; Jon). Mais que signifient « les ailes se couvrant d’argent » et « de flammes d’or »? S’agit-il d’un bijou d’une rare beauté découvert dans le butin des vaincus? d’oiseaux décorant leurs casques? On l’a cru mais l’hypothèse préférable y voit le symbole d’Israël en train de se couvrir de gloire par ses exploits guerriers.

Nos problèmes ne sont pas terminés… Au v. 15, le nom divin « Shaddaï » ne figure dans le psautier qu’ici et Ps 91,1 (Gn 17,1; 28,3; 35,11; Ex 6,3 + 31 fois en Jb). Plusieurs lui donnent le sens de « Tout-puissant ». Mais ce verset ajoute une phrase énigmatique : « il neige au Mont-Sombre ». Il y a plusieurs identification qui vont du voisinage de Sichem à une chaîne de montagnes dans le nord. Cette dernière théorie est intéressante puisque c’est au nord du pays que Baraq a remporté sa victoire (Jg 5,20-21); c’est dans le nord aussi que se trouve le mont de Basan dont il est question au verset suivant (v. 16). Mais on a aussi pensé à une évocation symbolique où seule importe la couleur. Dieu sauveur blanchit de neige le mont noir, signe que le malheur d’Israël fait place désormais à la bénédiction et au bonheur. Attaqué par des rois ennemis, le peuple se voit comblé par son Dieu de faveurs abondantes, désignées ici par la double métaphore de la pluie et de la neige.

Les v. 16-19 représentent la montée guerrière de Dieu depuis le Sinaï jusqu’à Sion où il a choisi d’habiter. Le v. 16 parle de la montagne de Basan – appelée d’un superlatif hébreu « montagne divine » (Ps 36,7; 80,11) – qui dépassent de loin en hauteur le mont Sion. Malgré sa haute altitude, la montagne de Basan se montre jalouse (v. 17). Jalouse de qui? Elle est jalouse de Sion, l’humble montagne de Jérusalem que Dieu a choisie pour y faire sa demeure. Malgré leurs hauts sommets et leur majesté, Dieu a préféré fixer sa demeure sur la colline de Sion. Aussi, le v. 18 représente la venue de Yhwh à Sion comme une montée victorieuse au cours de laquelle il a fait de nombreux prisonniers. Le poète voit le Seigneur venir du Sinaï entouré de milliers de chars de guerre. Ainsi protégé, rien ni personne ne peut lui résister. Le v. 19 s’entend du mont Sion dont la « hauteur » est symbolique, comme nous avons dit. On aurait ici l’évocation du triomphateur qui, de retour du combat, fait son entrée triomphale dans la capitale, suivi des prisonniers enchaînés et qui reçoit l’hommage des vaincus.

Avec le v. 20 débute la seconde partie du psaume (v. 20-36) dans laquelle on acclame de diverses façons les bienfaits dont Dieu a gratifié son peuple. Le v. 21 pourrait se référer aux luttes entre Baal et Môt (= la mort) dans la littérature ougaritique. Après avoir vaincu Môt, Baal le jetait en prison pour l’empêcher de nuire et contrôlait les issues de la prison. Le psalmiste transpose pour Yhwh afin d’établir qu’il est le seul maître de la vie et de la mort.

Les v. 22-24 sont notoirement difficiles à interpréter… On aurait un oracle divin (v. 23-24) exaltant la domination universelle du Dieu d’Israël qui trône sur la colline de Sion. Que ses ennemis se réfugient sur les sommets de la montagne de Basan ou qu’ils se cachent dans les abîmes de la mer, il saura bien les ramener et faire patauger Israël dans leur sang, avant de les livrer en pâture aux chiens. On a voulu y voir des allusions à des événements plus précis comme les récits sur Achab, Joram et Jézabel (1 R 21; 2 R 9).

Les v. 25-28 décrivent la montée de Dieu jusqu’au sanctuaire de Sion en procession solennelle. On énumère les participants au cortège : d’abord le Dieu Roi lui-même (v. 25), puis les chantres et les instrumentistes (v. 26; pour les « jeunes filles » voir Ex 15,20; Jg 11,34; 1 S 18,6), enfin tout le peuple d’Israël désigné par quatre tribus représentatives (v. 28). Le v. 27 est une antienne liturgique.

Les v. 29-32 expriment le désir que l’œuvre de Dieu s’affermisse et que les nations lui apportent un tribut. La description se poursuit au verset suivant (v. 31) où les noms d’animaux représentent des nations. On croit généralement que ce verset est une allusion insultante à l’Égypte. Bref, ce sont tous les peuples de la terre qui apportent leurs tributs à Yhwh (v. 32). Selon les prophètes, les peuples viendront s’associer à Israël pour honorer le vrai Dieu à Jérusalem (Is 2,2; 14,1; 18,7; So 3,9-10; Ag 2,7-8; Za 14,16-19; Ps 72,10-15; 87,4).

Les derniers versets (v. 33-34) invitent tous les royaumes de la terre à louer le « Chevaucheur des cieux, des cieux antiques ». Finalement, en guise de conclusion (v. 35-36), le poète transmet les paroles de cet hymne de louange cosmique.

Le psaume parle donc la présence de Dieu qui avance avec son peuple, qui est venu habiter au milieu de son peuple. Il se compare à un Te Deum détaillant les bienfaits de Dieu. L’unité du psaume lui confère une portée plus grande qu’il n’apparaît à première vue. En effet, le caractère fondamental de l’exode pourrait expliquer qu’aux v. 31-32 l’auteur fasse mention de l’Égypte, la figure symbolique de toute puissance étrangère soumise par Yhwh. Il ne s’agirait donc pas tant d’une victoire militaire historique, mais de tout succès militaire du peuple de Dieu contre n’importe lequel adversaire. Le Ps 68 serait donc un drame de salut national dominé par des appels à la louange et à l’action de grâce. On aurait un premier volet, rétrospectif, qui présente le Dieu de l’exode chevauchant dans le désert et un deuxième volet, actualisant, qui symbolise sa présence rituelle dans le temple. À la fin du poème, l’ouverture du rite à tous les peuples introduit l’image du Dieu de l’univers chevauchant lui-même dans la sphère des cieux (v. 33-34). On aurait un triple palier : au plan inférieur, le désert; au plan intermédiaire le sanctuaire sur la colline, à mi-chemin entre ciel et terre; au plan supérieur la demeure céleste de Dieu. À ce triple palier correspond une triple étape chronologique : le passé au Sinaï, le présent au temple, le futur de l’espérance.

Le judaïsme a fait une relecture du psaume en lien avec la fête de la Pentecôte où l’on célèbre le don de la loi au Sinaï, en voyant Moïse gravir la montagne pour y recevoir le don que Dieu fait aux hommes, la Torah (v. 19). Les textes de Qumrân contiennent ce qui semble être un péshèr, c’est-à-dire une interprétation du Ps 68 à l’état de courts fragments.

Dans le Nouveau Testament, il y a une citation du v. 19 dans Éph 4,7-10. Les captifs sont les justes en attente de libération. Les dons que le Christ fait aux hommes sont les charismes. On voit que Paul pense à l’interprétation juive du Ps 68 dont nous avons parlé. La tradition chrétienne n’est pas en reste. Les Pères ont appliqué le v. 21 au Christ ressuscité qui, le premier, a ouvert les issues de la mort pour y entraîner les croyants. Dans sa vie de saint Antoine, saint Athanase affirme que les fidèles se sentant tentés par Satan récitaient au moins le début de ce psaume. Les croisés s’en sont emparés pour en faire leur chant de marche et de bataille. On parle aussi de l’interprétation du v. 14 par saint Jean de la Croix (à partir de l’inintelligibilité du texte latin) dans son Cantique spirituel. Le pape Pie XI fit du v. 31 un slogan condamnant la guerre Dissipa gentes quæ bella volunt, c’est-à-dire « Disperse ceux qui veulent la guerre »!

Pour les chrétiens, le Ps 68 demeure le chant de triomphe du Christ sur le monde, un chant de conquête dont on fera une relecture pascale. La Pâque de la sortie d’Égypte, le don de l’évangile, les femmes annonçant la bonne nouvelle de l’évangile, les ennemis battus, le mont sombre du Golgotha se couvrant de lumière, selon cette parole de l’évangile : « Vous n’irez plus sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. […] Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité » (Jn 4,21.23).

La liturgie récite le Ps 68 le jour de l’Ascension, sans doute dans la ligne de l’interprétation juive et de la citation de saint Paul. Jésus montant au ciel y entraîne à sa suite, tels des captifs, ses fidèles pour qu’ils reçoivent le don de l’Esprit-Saint.

Hervé Tremblay o.p.

Collège universitaire dominicain

Ottawa, ON

 

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