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Responsable de la chronique : Jacques Sylvestre, o.p.
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Jesus Asurmendi : Du non-sens. L’Ecclésiaste.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

9782204096089 (1)« Livre à lire » tente de nous convaincre Jesus Asurmendi dans « Non-sens », commentaire de Qohélet. Livre noir de la Bible, Qohélet ou l’Ecclésiaste de son nom  d’origine est le plus court des livres sapientiaux mais le plus brillant d’expérience. Ce livret se veut comme le dernier mot dans la poursuite du sens de la vie. Comme premier contact, relisons l’une de ses réflexions devant la mort, sa mort :

« Avant que ne se détache le fil argenté, et que la coupe d’or ne se brise, que la jarre ne se casse à la fontaine et qu’à la citerne la poulie ne se brise, avant que la poussière ne retourne à la terre, selon qu’elle était et que le souffle ne  retourne à Dieu qui l’avait donné, souviens-toi de ton Créateur » (12 :1+).

Ce commentaire de Jesús Asurmendi devrait nous aider à affronter le but proposé : « Qohélet accompagne le croyant jusqu’au seuil de la foi, précise Asurmendi, Qohélet est là pour rendre la foi adulte. Celui qui ne traverse pas Qohélet dans la traversée de foi n’est pas encore mûr. Qohélet est indispensable à la foi. »

L’auteur de « Non-sens », Jésus Asurmendi,  nous prévient : «  La traversée du livre de l’Ecclésiaste (ou de Qohélet) ne se fait pas sans frais. elle a même un coût élevé. Un tel ouvrage exige que son lecteur prenne position : ou il fait semblant de ne rien entendre (parce qu’il ne comprend pas), ou après mûre réflexion, il s’engage en faisant preuve de lucidité et de courage. Le livre de Qohélet est capable de toucher profondément l’homme du XXIe siècle ». Ce livre dérange, il pose problèmes que l’on n’a pas spontanément envie d’affronter. Mais comment peut-il faire partie de la Bible et nous retenir avec des affirmations telles que « Je hais la vie » (2.17), «Je félicite les morts qui sont déjà morts plutôt que les vivants qui sont encore vivants » ? (4.2-3)

Qui est Jesus Asurmendi ?  Docteur en théologie et maître en Écriture Sainte, Asurmendi est professeur-chercheur au Theologicum et membre de l’Association Catholique Française pour l’Étude de la Bible. Jésus Asurmendi est aussi l’auteur de « Bible et morale », «Lamentations de Jérémie » et de  plusieurs Cahiers Évangile : « Prophètes et oracles »,  « Amos et Osée », « Isaïe » et « Ézéchiel », tous publiés aux éditions du Cerf.

« Qohélet », hier nommé « Ecclésiaste », fait bande à part parmi les 63 livres de la Bible. Asurmendi n’essaie nullement  d’atténuer ou d’aplanir le caractère abrupt et radical de cette réflexion sur l’absurdité de la vie. Il n’hésite d’ailleurs pas à utiliser pour titrer son commentaire du terme « Non-sens » là où les traducteurs s’en tiraient avec le terme « vanité » : « Vanité, tout est vanité ».  Mais surtout à retenir,  c’est dans le jeu des différences et des contrastes que le livre de Qohélet prend tout son sens théologique dans l’univers biblique. Si l’exégèse récente a proposé plusieurs divisions du texte, Jesus Asurmendi les regroupe en unités de lecture autour de thèmes dont on s’apercevra qu’il s’agit d’aspects majeurs de la condition humaine : le temps, l’histoire, la mort, le travail, la richesse, le plaisir, la justice, les femmes et même Dieu. Sujets qu’il chapeaute de l’expression  « Tout est vanité » et  dont il pare chacun d’une réflexion théologique à lire.

Qohélet, ce personnage énigmatique. Juif de Palestine, probablement de Jérusalem, prédicateur,  il écrit son recueil aux environs de 150 av. J.C. Pour mieux connaître notre personnage  référons-nous à la fin du livre  (12 : 7-14) : « Qohélet, celui qui rassemble, celui qui appelle » était un sage, il a enseigné au peuple le savoir, pesé, examiné et corrigé beaucoup de proverbes. En référence à 1 Rois 5 :9-14, on l’identifie assez justement au roi Salomon, sage par excellence, qui ne connut vraiment pas le bonheur malgré tous les fastes dont il était entouré (1.16;  2. 7-9; 1 R. 3.12;  5.10-11). Qohélet s’efforce malgré tout de trouver moult paroles plaisantes et d’écrire des paroles de vérité.  « Mon fils, sent-il le besoin  d’ajouter, sois averti que faire des livres est un travail sans fin et que beaucoup  d’études fatigue le corps » (12. 12)

Comment résumer ce livre si déroutant à prime abord ? « Vanité des vanités, tout est vanité » (1.2; 12.8) : tel est le décor d’ensemble et le thème sous-jacent à chacune  des réflexions exposées dans ce livret de quelques douze chapitres. Ce terme « vanité » dénonce, dans la poésie hébraïque, la fragilité humaine et la déception réservée à l’homme.  « J’ai regardé toutes les œuvres qui se font sous le soleil: eh bien, tout est vanité et poursuite de vent » (1.14). Tout est absurde : l’homme ne peut saisir le sens de quoi que ce soit, tout est dénué de sens (1,12-18 et  2,1-26). C’est dans ce contexte que Qohélet tente malgré tout, par le biais des contradictions de la vie  de trouver un sens à tout.

Qohélet ne se récusera point à saisir quelques parcelles de bonheur ici et là. Pour lui, le bonheur vient avant tout de la main de Dieu, comme le manger et le boire (2.24). Cependant, le vouloir et l’agir de l’homme ne sont pour rien dans l’éventuel bonheur. Ce dernier ne dépend pas de l’homme. L’homme peut bien posséder tout ce qu’il lui faut pour être heureux, mais s’il ne peut  en jouir, tout ne lui sert à rien (5.9 – 6.6) : « Rien ne manque à l’homme de ce qu’il peut désirer; mais Dieu ne le laisse pas maître de s’en nourrir et c’est un étranger qui s’en nourrit : cela est vanité et cruelle souffrance » (6.2). (Ré : 2.24-26; 3.12-13, 22;  5.17-19;  8 15;  9.7-10; 11.9-12.1)

Dieu constitue l’un des personnages essentiels du livre. Toutefois, les images que Qohélet en donne demeurent étrangères au Dieu d’Israël. Une citation de Zimmerli, collaborateur aux Cahiers Bibliques, nous éclaire sur ce point : « Dans Qohélet, rien sur la rencontre de Dieu avec Israël son peuple; rien sur la confiance en Yahwé comme c’est le cas dans le livre des Proverbes (1-9), rien concernant la lutte pour la justice tel que la décrit Job; rien de la ferveur de la prière des Psaumes et la louange des grandes œuvres divines, ni cris de contestation ». Pourtant le terme Dieu (Elohim) revient une quarantaine de fois, ce Dieu sujet de verbes évocateurs tels  faire, donner et juger.

Le verbe « donner » montre le niveau de relation entre Dieu et l’homme. Dieu donne à l’homme les jours de son existence et autres (3.14; 5.6; 7.18; 12.13).  Toutefois, la crainte de Dieu, sans être un thème majeur du livre, occupe une place importante à un point tel que certains exégètes ont considéré le livre comme le « Cantique des cantiques de la crainte de Dieu ». Aussi insaisissable qu’il soit, le Dieu de Qohélet garde son caractère mystérieux, souverain et impénétrable.

J’ai observé l’œuvre de Dieu : l’homme ne peut découvrir l’œuvre qui se fait sous le soleil; quoique l’homme se fatigue à chercher, il ne trouve pas  Et même si un sage dit qu’il sait, il ne peut trouver ». (3.11)

Nulle expérience personnelle de Dieu n’est possible, nulle possibilité d’en avoir une. Si la générosité divine ne fait nul doute, Dieu peut aussi ne point en donner la jouissance. Une fois encore, les contradictions abondent sous la plume de Qohélet.

Un dernier trait stigmatise le bonheur, la mort, obstacle inexorable à tous les humains. Telle l’unique et absolue certitude qui caractérise l’œuvre de Qohélet.

Une génération s’en va, une autre arrive…

Se lève le soleil, arrive le soleil…

Tournant, tournant s’en va le vent

Ce qui a été, cela sera

Et ce qui a été fait, cela sera fait…

Dans Qohélet (1. 4-7), les verbes de mouvement abondent: s’en aller, arriver, tourner et retourner,  dix-huit en tout. Mais selon l’expression de Lohfink, autre analyste du livre, il ne s’agit rien d’autre que « Le retour du toujours le même », rien ne change. Pas de mémoire de ce qui fut avant et pas davantage de ce qui sera. Contraste, contradiction, comme l’explicite Asurmendi : « Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin. Le chemin se fait en marchant. » Frustration pour nous modernes, mais pour les sages d’hier, l’ordre et la répétition tenaient lieu d’explication du monde et de la place de l’homme dans le cosmos.

Suit alors (3.1-15) l’inoubliable unité sur le temps: « Il y a une saison pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel ».

« Un temps pour donner la vie et un temps pour mourir… 

un temps pour pleurer et un temps pour rire…  

un temps pour se taire et un temps pour parler; 

un temps pour aimer et un temps pour ne pas aimer…

Toutes les choses que Dieu a faites sont bonnes en leur temps. 

Dieu a mis toute la durée du temps dans l’esprit de l’homme, 

mais celui-ci est incapable d’embrasser l’œuvre que Dieu a faite du début jusqu’à la fin. 

J’ai compris qu’il n’y a rien de bon pour les humains,

sinon se réjouir et prendre du bon temps durant leur vie . » (3.1-15)

 « Prendre du bon temps »! « Temps » est ici  synonyme d’un temps long sans limite. « Dieu fait toute chose belle; à leur cœur, il donne même le sens de la durée sans que l’homme puisse découvrir l’œuvre que Dieu fait depuis le début jusqu’à la fin. » (3.11) C’est là un des versets essentiels du livre. Comment articuler alors le temps de l’homme et le temps de Dieu? À noter cependant que cette doctrine d’après laquelle à chaque chose correspond un temps approprié est plus ancienne que Qohélet. Le problème majeur que pose le temps est une énigme pour l’homme universel car non seulement le temps marque l’homme de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur. La vie de l’homme est marquée au coin d’un fatalisme, le tout étant de savoir quand il faut faire, le moment d’agir. « Tout est vanité et poursuite du vent » (2.26) Si cette unité suscite en nous réflexion sinon contestation, il demeure qu’il sera difficile d’en sortir indemne.

Bref, Qohélet n’est pas un livre de philosophie, de sagesse ou de théologie, mais la condition de tout. Ce regard sans concession sur les réalités de la vie nous oblige à une grande lucidité. En toute sincérité, la voix de Qohélet demeure ingrédient essentiel à la foi. Et d’ajouter Assurmendi : « Source de désenchantement, Qohélet fournit malgré tout à notre millénaire un besoin d’utopie. Il nous invite à prendre au sérieux la mesquinerie humaine, la répétition de l’histoire, le non-sens de la vie et la certitude incontestable de la mort. Pour Qohélet, l’unique sens de la vie humaine est la mort ». L’unique certitude absolue.

Pour terminer, un point commun entre les Psaumes et Qohélet : les uns et l’autre sont des textes pétris d’expérience. Le sage et le psalmiste s’expriment les deux pieds sur terre et la vie quotidienne.  De la nuit du psalmiste, le cri du pauvre devient louange, traversée complètement ignorée de Qohélet. Son Dieu est un Dieu lointain alors que celui du psalmiste est un Dieu de dialogue.

Peu utilisé dans le lectionnaire de l’Église catholique, Qohélet, à la Synagogue,  fait partie des « Cinq rouleaux » en hébreu « Megilloth», lus lors des grandes fêtes du calendrier juif : le Cantique des cantiques pour la Pâque des Juifs, Ruth pour la Pentecôte, les Lamentations pour évoquer la chute du Temple, Esther à la fête du Pourim  et Qohélet à la fête des récoltes, à l’automne. Qohélet demeure pour les uns et pour les autres, pour nous certes, question de rappeler la fugacité de la vie et  invitation à profiter le mieux possible du moment présent.

« Carpe diem ».                                                            Jacques Sylvestre o.p.

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Jesus Asurmendi : Du non-sens. L’Ecclésiaste. Lectio divina. Cerf, 2012.

Une réflexion au sujet de « Jesus Asurmendi : Du non-sens. L’Ecclésiaste. »

  1. von segebade-marty

    merci pour ce résumé très clair mais j’ai besoén d’en connaître plus sur ce Qohelet!! en lisant le livre mais aussi en échangeant avec vous, si vous le voulez bien.
    Salutations cordiales.

    PS non, tout n’est pas vanité évidemment, et celle de le croire et ainsi d’ignorer l’Oeuvre de dieu, en ait une de taille et probablement la plus grosse et la plus inepte.

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