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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
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Servitude et corruption : ESCLAVE PENDANT DOUZE ANS et ARNAQUE AMÉRICAINE

Imprimer Par Gilles Leblanc

La course aux Oscars 2014 est amorcée et déjà deux productions ont pris une longueur d’avance. Tout d’abord, le talentueux réalisateur anglais Steve McQueen éblouit dans son saisissant portrait d’un ESCLAVE PENDANT DOUZE ANS. Pour sa part, l’Américain David O. Russel revient en force cette année avec son brillant ARNAQUE AMÉRICAINE, qui aborde une histoire de corruption financière et politique.

ESCLAVE PENDANT DOUZE ANS

HUNGER et LA HONTE, de Steve McQueen, étaient des films d’une grande amplitude, mais très focalisés et quasi minimalistes, tant au plan du fond que de la forme. Avec une facilité et un appétit impressionnants, le réalisateur passe à un cinéma grand-angle avec cette adaptation vigoureuse des mémoires de Solomon Northup.

Esclave

Sarasota, État de New York, vers 1840. Solomon Northup, violoniste populaire et heureux père de famille, est dupé par des crapules qui le kidnappent et le confient à un marchand d’esclaves qui opère dans le Sud du pays. Transporté par bateau jusqu’en Louisiane puis vendu à un planteur, Northup ravale sa colère et cache sa bonne éducation, par crainte d’être tué.

Au plus profond de lui-même, toutefois, le nouvel esclave rebaptisé Platt est résolu à recouvrer bientôt sa liberté. Mais ses chances d’y parvenir s’amenuisent lorsqu’un affrontement avec un contremaître sadique force son propriétaire à le vendre à un rival, Edwin Epps. Réputé pour sa violence, ce dernier met Northup sous sa botte, comme il l’a fait avec tous ses compagnons d’infortune, incluant Patsey, la jeune championne des cueilleurs de coton, que le despote fou de Dieu possède jusque dans son lit.

On est d’abord saisi par la maîtrise de l’écriture, fluide, nuancée, tissant la chronique d’un martyre individuel qui éclaire le collectif et l’universel, du XIXe siècle jusqu’aux États-Unis d’Obama. On est ensuite soufflé par le langage, éloquent mais simple, expressif et discret à la fois, qui confère sans effort apparent un souffle épique à ce tableau d’époque.

Celui-ci s’anime sous nos yeux grâce au protagoniste campé dans son point de fuite, Chiwetel Ejiofor. L’acteur, découvert dans DIRTY PRETTY THINGS de Stephen Frears, est parfait dans la peau de cet artiste libre floué et sacrifié, que McQueen évite d’ériger en symbole ou en apôtre de la mauvaise conscience. L’acteur-fétiche du cinéaste, Michael Fassbender (le tyran Epps), et la jeune Lupita Nyong’o (Patsey) sont tout aussi épatants.

ARNAQUE AMÉRICAINE 

Après LE COUP DE GRÂCE et LE BON CÔTÉ DES CHOSES, David O. Russell complète un impressionnant tour du chapeau avec cette chronique d’époque virevoltante inspirée d’un scandale de corruption politique survenu à la fin des années 1970, qui n’a rien perdu de son actualité. Comédie noire, peinture de milieu, tragédie grecque, toutes les étiquettes collent à cet ARNAQUE AMÉRICAINE d’une écriture inspirée, pulsé par une énergie toute scorsesienne.

Arnaque

New York, 1978. Passés maîtres dans l’art d’escroquer les petits épargnants, Irving Rosenthal (Christian Bale) et sa maîtresse Sydney Prosser (Amy Adams) sont pris en flagrant délit par l’agent du FBI Richie DiMaso (Bradley Cooper). Désireux d’épingler de plus grosses légumes, ce dernier leur promet l’immunité en échange de leur aide pour provoquer la chute de Carmine Polito (Jeremy Renner), le maire corrompu de Camden, au New Jersey. L’appât: un faux Cheikh disposé à financer la relance d’Atlantic City, ce qui a pour effet de rameuter tous les investisseurs crapuleux du pays, à l’invitation de Polito tombé dans le piège.

Mais les choses se compliquent lorsque Roselyne (Jennifer Lawrence), l’épouse imprévisible de Rosenthal, force ce dernier à l’emmener avec lui dans ses rencontres sociales et que le couple forme une amitié inattendue avec Polito et sa femme. Tandis que le FBI répugne à financer cette coûteuse mascarade, DiMaso, pris à son propre jeu, multiplie les risques et cède à son attirance pour Sydney, au grand désespoir d’Irving.

Complexe dans sa moralité, l’intrigue au contraire toute simple s’emmêle et se dénoue sous nos yeux au moyen de rebondissements et de coups de théâtre astucieux. Ceux-ci modifient continuellement la géométrie du pouvoir et déstabilisent le spectateur obligé de remettre en question sa perception des personnages. Dans un épatant contre-emploi, Amy Adams met à mort son image angélique. Jennifer Lawrence ajoute pour sa part une facette inédite à son registre, au sein d’une distribution cinq étoiles où chacun trouve le moyen, et le moment, de briller.

 

Une réflexion au sujet de « Servitude et corruption : ESCLAVE PENDANT DOUZE ANS et ARNAQUE AMÉRICAINE »

  1. colporteur

    Douze ans d’esclavage (12 Years a Slave) fut d’abord un livre remarquable de Salomon Northup, un menuisier et violoniste noir du Nord. Homme libre, il est enlevé pour être vendu comme esclave. Pendant douze ans, il vit « l’institution particulière » : travail forcé de l’aube jusqu’au crépuscule et coups de fouet incessants. Quand il retrouve enfin son statut d’homme libre, il s’attèle à restituer minutieusement ce qu’il a vécu. Il réussit à décrire avec un œil de sociologue mais en première personne, une économie du sud agraire qui compense son manque de productivité et son retard industriel par l’emploi de cette main d’œuvre particulièrement peu coûteuse que sont les esclaves.

    Voir le site des éditions Entremonde
    http://www.entremonde.net/12-Years-a-Slave

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