Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 60 (59) Dieu répond au suppliant après une défaite

Imprimer Par Christian Eeckhout, o.p.
1- Du maître de chant. Sur « Un lys est le précepte ». A mi-voix. De David. Pour apprendre.
2- Quand il lutta avec Aram Naharayim et contre Aram de Çoba, et que Joab revint pour battre Edom dans la vallée du Sel, douze mille.
3-Dieu, tu nous as rejetés, rompus,

tu étais irrité, reviens à nous !

4-Tu as fait trembler la terre, tu l’as fendue;

guéris ses brèches, car elle chancelle !

5-Tu en fis voir de dures à ton peuple,

tu nous fis boire un vin de vertige;

6-tu donnas à tes fidèles le signal

de leur débâcle sous le tir de l’arc.                         Pause.

7-Pour que soient délivrés tes bien-aimés,

sauve par ta droite, et réponds-nous.

8-Dieu a parlé dans son sanctuaire :

« J’exulte, je partage Sichem,

j’arpente la vallée de Sukkot.

9-A moi Galaad, à moi Manassé,

Ephraïm, l’armure de ma tête,

Juda, mon bâton de commandement,

10-Moab, le bassin où je me lave !

Sur Edom, je jette ma sandale.

Crie donc victoire contre moi, Philistie !

11-Qui me mènera dans une ville forte,

qui me conduira jusqu’en Edom,

12-Sinon toi, Dieu, qui nous as rejetés,

Dieu qui ne sors plus avec nos armées

13-Porte-nous secours dans l’oppression

néant, le salut de l’homme !

14-Avec Dieu nous ferons des prouesses,

et lui piétinera nos oppresseurs.

© Les Éditions du Cerf 1997

Présentation

Le Psaume 60(59) s’ouvre par un titre « biographique » de la tradition « de David » (v.1-2), évoquant les guerres qu’il fit, d’une certaine manière, « mieux » que Joab. L’oracle divin, en finale du Psaume (v.8-14) parle de plusieurs territoires du Proche-Orient dans lesquels a pu guerroyer David. Mais il est ici nécessaire de prendre en compte qu’une lecture nationale de l’histoire n’est pas toujours neutre, ni même vraie dans ces inscriptions du deuxième livre du Psautier (Ps 42(41) à 72(71)). Retenons pourtant que la figure de David, présenté comme humble et confiant en Dieu, peut servir de modèle aux croyants qui veulent s’identifier à lui.

La rubrique « pour apprendre » (v.1) est unique dans tout le Psautier et ne se retrouve qu’au début du chant de deuil qu’entonne David lors de la mort du roi Saül et de son ami Jonathan (2 S 1,17). Ceci permet aux pauvres et aux humbles (« anawim ») de trouver en David un modèle de piété et de s’identifier à lui. Il deviendra un chant classique dans la mémoire orale juive.

Ce Psaume est émouvant, par sa supplication collective  adressée directement à Dieu: le psalmiste parle en « Tu«  à Dieu/Elohim qui exprime la majesté de Dieu en hébreu, et en « nous » c’est-à-dire au nom de son pays et de son peuple (v. 3-7). Il se termine aussi par une affirmation de victoire, grâce à Dieu/Elohim (v. 14). C’est une originalité de ce Psaume, qui est inséré au beau milieu d’une suite de supplications surtout individuelles (Ps 42-43;51;54-59;61;63-64;69-71). Par ailleurs, la supplication collective de notre Ps 60,3a : « O Dieu, tu nous as rejetés » se trouve déjà annoncée au Ps 44,10a, tout comme le verset de Ps 44, 10ab: « tu nous as rejetés (…) et ne sors plus avec nos armées » se retrouve sous forme interrogative au Ps 60,12ab.

Une autre particularité de ce psaume 60 est qu’il contient de nombreuses mentions d’espaces géographiques, qui seront reprises à l’identique dans la seconde partie d’un autre cantique de supplication collective, le Ps 108(107), 7-14, ce qui dit leur importance dans la liturgie israélite du « second Temple ».

Les neuf mentions différentes représentent en fait le centre de la Terre sainte, de part et d’autre du Jourdain inférieur, c’est-à-dire là où le fleuve sort du lac de Galilée pour descendre jusqu’ à « la vallée du Sel » (v.2), – actuellement connue comme ‘Araba’ au sud de la « mer Morte »-, ainsi que sa partie montagneuse (Moab et Edom à l’est ;  Juda à l’ouest) ainsi que la plaine côtière fertile au sud-ouest (la Philistie). En gros, on retiendra les deux anciens royaumes d’Ephraïm et de Juda avec leurs plaines et montagnes de part et d’autre de la profonde faille syro-africaine, à l’exception de Jéricho et de Jérusalem dans la région de Benjamin.

Les notations géographiques explicitées dans le psaume sont les suivantes:

La ville de Sichem qui est une antique cité et fameuse dans l’histoire, au pays de Canaan, située entre les monts Ebal et Garizim, à quelque 40 km au nord de ce qui deviendra Jérusalem. Elle est encore appelée Sychar et plus tard Neapolis, c’est-à-dire Naplouse, en Samarie, en Cisjordanie.

La vallée de Sukkot qui est une plaine à l’est du Jourdain, symétrique par rapport à Sichem. C’est en cette vallée, du territoire de Gad, près de la rivière du Yabboq et ses gués que, – selon Gn 33,17 – Jacob construisit une maison et fit des huttes de branchages pour son bétail.

La région de Galaad: c’est l’appellation grecque des monts et du pays de Gilead, à l’est du Jourdain inférieur.

Manassé: est le nom du premier fils de Joseph, que porte une tribu répartie de part et d’autre du Jourdain.

Ephraïm : est le nom du deuxième fils de Joseph, qui obtint la bénédiction de Jacob, et que porte une tribu nombreuse, localisée l’ouest, au sud de la Samarie.

Juda: est le nom du quatrième fils de Jacob, dont la tribu est la plus importante, au sud de Canaan. C’est de la tribu de Juda que doit surgir le roi-oint de Dieu, le Messie, selon Gn 49,10 et David le fils de Jessé (2 S 2,4).

Moab : est le nom du fils de Lot, par sa fille, et ancêtre de la tribu des moabites, établis à l’est de la mer de la Araba (= « mer morte »), au sud du fleuve Arnon, en la Jordanie actuelle.

Edom : est le nom donné à Esaü, sa région et son peuple. Cette région, située au sud de la Palestine et de Moab est encore appelée Idumée ou montagne de Séïr, en l’actuelle Jordanie.

(Is 11,13-14 mentionne ces lieux, dans la perspective messianique de fin du schisme et de réconciliation entre Ephraïm et Juda, surtout après le pillage fait par les habitants d’Edom).

La région de la Philistie : est la plaine côtière au sud-ouest de la Palestine. La Philistie est aussi mentionnée au Ps 87 (86), 4, après Tyr et avant l’Éthiopie, dans un contexte d’appellation de régions à la bonne renommée.

Structure

Le Psaume se compose de 3 parties après celle du titre (v. 1-2) avec la proposition de situation historique (semblable à celle des Ps 44(43) et 80(79)).

1e partie : v. 3-6 : une première plainte collective, suivie d’une première supplication collective de rétablissement : « reviens à nous ! » (v. 3), une deuxième plainte suivie d’une supplication pour la terre : « guéris ses brèches« (v.4), laquelle est suivie de trois plaintes collectives (v. 5-6), avant la pause. Ces plaintes disent surtout l’effroi de la terre qui tremble et s’effondre, des épreuves de la vie et du signal donné de la débâcle par une fuite devant les archers. Le v. 7 : Ce verset est au centre du Psaume.: une triple supplication collective de délivrance, de salut « Hoshiah » et de dialogue: « réponds-nous ! » qui introduit l’oracle divin

2e partie : v. 8-10: Un oracle d’espoir venant de Dieu/Elohim : « Dieu a parlé » par sa sainteté ou dans son Temple (v.8a) portant sur 9 lieux de la Terre sainte présenté en 3 tristiques de rythme ternaire.  Dieu s’engage à ramener la totalité du royaume sur les deux rives du Jourdain, comme le décrit Josué (cf. Jos 13-21)

3e partie : v. 11-14 : Une double supplique individuelle (v.11) et deux plaintes (v.12), en inclusion avec le v. 3 : « Dieu/Elohim, qui nous as rejetés » (Ps 44(43),10)  Le v.13 donne une dernière supplication collective de salut divin car le salut qui vient de l’homme n’existe pas: « néant ! » Le Psaume s’achève positivement par l’affirmation de confiance absolue en Dieu /Elohim. D’une assertion de rejet (v.3a), le suppliant est passé à une assertion confiante (v.14a)

Relecture chrétienne

C’est un psaume de supplication après une lourde défaite nationale, voire de lamentation collective du peuple israélite, mais qui ose dire sa confiance absolue en Dieu à qui appartient la terre où nous avons à vivre. Nous y sommes plantés pour y fleurir et porter du fruit, en abondance, 30, 60, 100 pour un, comme dit Jésus.

L’oracle divin est à comprendre comme la Parole de Dieu qui s’est faite homme en Jésus, le vrai Temple, ce que Dieu a de plus authentique a montrer de Lui.

Si sur le terrain, Josué avait conquis un espace, Jésus par son incarnation, a conquis le cœur de l’homme.

Au lieu de jeter sa sandale pour s’approprier le sol (v. 10, cf. Rt 4,7; 2 R 8,14), il a choisi de laver les pieds de ses disciples afin de leur donner part son royaume impérissable. (Jn 13,5-8).

Plutôt que d’un bassin où se laver, figure qui exprime la facilité de l’abattement de l’orgueil d’une nation (Moab, v.10b), Jésus a préféré montrer l’abattement de l’orgueil humain par une descente au plus bas de la terre, se laissant baptiser par Jean (Mt 3,13-17).

Ce même Jean, dont le père, Zacharie, en son cantique, avait constaté : « Dieu (…) a visité et délivré son peuple, et nous a suscité une puissance de salut dans la maison de David son serviteur (…) pour nous sauver de nos ennemis. » (Lc 1,68-71).

Le cantique de Marie, lui aussi, remarque, à juste titre, que « le Tout-Puissant (…) a déployé la force de son bras » (Lc 1,51).

Ce bras que Jésus a étendu est celui de la force de son pardon, pendant son enseignement comme sur la croix (Mt 18,21-22; Lc 23,34), malgré le tremblement de terre (Mt 27,51) et la détresse humaine immense que laisse transparaître le cri de prière « Mon Dieu/Elôï, jusqu’où m’as-tu laissé sombrer » (Mt 27,46; Mc 15,34) qui est celui du Ps 22(21),2. Un cri de réelle plainte mais non de désespoir, car elle est suivie dans le Psaume (v. 30) par la confiance assurée de la victoire finale. Par Jésus ressuscité, Dieu triomphe sur le mal et vainc la mort.

Cela réalise ainsi la théophanie finale du Psaume 60(59),14b: Il « piétinera nos oppresseurs« . Jésus lui-même ne nous enseigne-t-il pas de prier notre Père de nous « délivrer du mal« (Mt 6,13b).

Dans la liturgie 

Ce Psaume, sans les deux premiers versets d’introduction, est proposé une fois par mois, le deuxième vendredi lors de l’office de prière du milieu du jour. Lors des célébrations de la Parole, avant l’Eucharistie, il est chanté le lundi de la douzième semaine du temps ordinaire, mais sans les versets 7 à 12, laissant ainsi de côté les notations géographiques pour laisser surgir, après les complaintes et supplication dans la détresse humaine, l’assurance joyeuse du triomphe final, prouesse divine accomplie.

fr. Christian EECKHOUT, o.p.

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