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Cinéma d'aujourd'hui,

Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
Cinéma d'aujourd'hui

Travelling vers le bonheur

Imprimer Par Patrick Bittar

Dans les romans, sur scène ou sur les écrans, le bonheur semble n’être présent qu’en perspective (jusqu’au « happy end ») ou en creux. Peu de films en font la matière de leur sujet. D’abord, parce que faire un film à Hollywood, c’est raconter une histoire ; et pas d’histoire sans histoires, pas d’intrigue sans conflits, pas de drame sans drames. Ensuite le bonheur est un état intérieur. S’il intéresse le cinéma, art du mouvement, c’est éventuellement pour le parcours qui y mène. Ballade pour un bonheur en crescendo.

Le mot bonheur renvoie à la chance, à la bonne fortune. En anglais, happiness, c’est l’effet de ce qui arrive, what happens… On est dans la passivité, la soumission au destin. Pour le malheur, il y a le héros tragique, mais pour le bonheur, il y a juste un cocu sans prise sur sa veine… On connaît le bon mot de Woody Allen : « Qu’est-ce que je serai heureux quand je serai heureux ! »

Les lendemains qui chantent… En 1935, Alexandre Medvedkine réalise le dernier film muet soviétique : Le Bonheur (Schastye). Khmyr, un moujik très pauvre, est à la recherche du bonheur dans la Russie tsariste puis soviétique. Le film, dédié « au dernier kolkhozien fainéant », mêle discours politique, farce burlesque et inventivité surréaliste.

Il s’ouvre sur un carton : Qu’est-ce que le bonheur ? Khmyr et sa femme Anna guignent à travers un trou dans une palissade : attablé sous un arbre, un koulak gobe des gâteaux qui lui arrivent dans la bouche sans qu’il ne lève le petit doigt. « Voilà ce que c’est de vivre comme un tzar », dit Khmyr le gringalet. « Va-t-en chercher le bonheur et ne t’en reviens pas les mains vides ! » lui ordonne alors Anna. L’infortuné Khmyr va passer par toutes sortes de tribulations.

Au contact des paysans, Medvedkine avait compris quelle était leur idée du bonheur : avoir à manger, un cheval et une grange. Autant dire qu’à l’heure de la collectivisation forcée, des déportations et des famines provoquées, peu d’entre eux devaient être comblés. Néanmoins à la fin du film, en faisant passer la solidarité avant son intérêt personnel, Khmyr touche quelque chose du bonheur.

A la recherche du plaisir

Puisque le bonheur communautaire ne fonctionne plus aujourd’hui comme leurre idéologique, on est revenu au plaisir individuel prôné par l’idéologie capitaliste. « Le plaisir est la seule théorie qui vaille quelque chose. Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand nous sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux. » Ces propos fallacieux sont ceux du dandy cynique Lord Henry dans The Picture of Dorian Gray, l’adaptation, par Albert Lewin en 1945, du roman d’Oscar Wild

Henry (George Sanders) influence Dorian qui, devant son portrait, exprime ce vœu : « Si je pouvais rester jeune, alors que le tableau vieillirait… Je serais prêt à tout donner pour ça, même mon âme. » La statuette ensorcelée d’un chat égyptien semble avoir entendu : Dorian se met à fréquenter les bas-fonds de Londres, sombre dans la déchéance, cause des suicides et tue un ami. Il ne prend pas une ride, mais son portrait, lui, se transforme en un monstre hideux. Bonheur ne rime pas avec botox.

Le Bonheur est dans le Pré (1995) est l’histoire de Francis, un bourgeois cinquantenaire (Michel Serrault) qui est dans la merde : non seulement parce qu’il est le patron d’une entreprise jurassienne fabriquant des lunettes de WC, mais parce que ses employés sont en grève, qu’il est harcelé par le fisc et méprisé par son épouse acariâtre et sa snobe de fille. Seul son copain hédoniste Gérard (Eddy Mitchell) le cajole en l’appelant « mon lapin ».

Un jour, la TV diffuse le portrait d’un homme disparu 28 ans auparavant et qui est recherché par sa famille, des éleveurs d’oies dans le Gers. Le disparu ressemble tant à Francis que celui-ci voit là l’occasion inespérée de changer de vie… Les retrouvailles télévisées en duplex sont un premier « moment de bonheur », comme le dit le producteur de l’émission. Francis quitte tout pour le Sud-Ouest rural et ensoleillé. Sur le chemin, accompagné de Gérard, il s’arrête au bord d’une rivière. « C’est ça le bonheur – Ça manque de femmes tout de même. »

Quelque mois plus tard, Gérard rend visite à Francis qui s’est installé avec sa nouvelle ex-fausse-famille : « T’es plus le même tu sais ? – Tu crois ?… Mais non, je suis heureux, c’est tout. Tu vois, je viens là avant le dîner, je regarde la fin du jour, c’est jamais pareil… J’attends que Dolorès m’appelle, je suis bien, là… » En réalité, Francis ne trouve pas son bonheur que dans le pré, mais aussi dans les murs de sa ferme qui recèlent un trésor. Quant à son ex-femme, elle trouve le bonheur… dans les bras de son ami jouisseur. Bref, dans cette comédie du bobofnheur, le titre reste l’élément le plus marquant : de sa longue expérience dans la publicité, le réalisateur Etienne Chatiliez avait gardé le sens de la formule.

Dans 99 Francs (2007), le film de Jan Kounen, Octave (Jean Dujardin) se présente en off : « Je suis publicitaire. Je suis de ceux qui vous font rêver des choses que vous n’aurez jamais : ciel toujours bleu, nanas jamais moches, bonheur parfait et retouché sur photoshop. » Le film est une adaptation d’un roman éponyme de Frédéric Beigbeder, qui a puisé dans sa propre expérience professionnelle. On y trouve ce dialogue surréaliste : « Octave, tu te souviens sur Barilla, quand tu nous avais proposé une baseline avec le mot bonheur dedans ? – Ah oui… Le service juridique nous avait expliqué qu’on ne pouvait pas, c’est ça ? – Oui ! Parce que le mot bonheur est une marque déposée par Nestlé ! LE BONHEUR APPARTIENT À NESTLÉ. »

Le bonheur et les autres

Un des meilleurs films ayant fait récemment du bonheur le cœur de son sujet est la comédie de l’anglais Mike Leigh, Happy-Go-Lucky (2008). L’expression signifie insouciant. Elle caractérise l’héroïne, une Amélie Poulain à la sauce anglaise (sans la niaiserie ripolinée du film de Jeunet).

Poppy (Sally Hawkins) est une jeune institutrice célibataire, souriante, enjouée, toujours en train de faire la fofolle. Pour certains, comme son moniteur d’auto-école, coincé et pessimiste, elle est un peu trop déjantée : « Vous allez faire un accident et mourir en rigolant ! s’énerve-t-il. Vous pouvez bien rire pendant que Rome brûle, mais croyez-moi, elle est en feu ! Regardez autour de vous : que voyez-vous ? Voyez-vous le bonheur ? Voyez-vous une politique capable d’amener du bonheur aux gens? »

Même quand elle se déplace une vertèbre au trampoline, Poppy est de bonne humeur. Mais elle n’a pas l’optimisme systématique du ravi de la crèche, « l’alibi sournois des égoïstes, soucieux de dissimuler leur chronique satisfaction d’eux-mêmes » (Georges Bernanos). Poppy sait être sérieuse quand elle approche un de ses élèves dont la violence est symptomatique. Elle n’a pas peur d’aller, la nuit, au détour d’une rue sordide, vers un fou hirsute et imposant qui divague et de lui « communiquer » un peu de sa tendresse.

Sa petite sœur aimerait la rendre envieuse de sa vie étriquée (petits mari/maison/jardin et polichinelle dans le tiroir) : « As-tu une assurance retraite ? Tu devrais devenir responsable… Je veux juste que tu sois heureuse. – J’aime ma liberté. Je suis une femme très chanceuse. » Et Poppy de rencontrer bientôt un jeune homme bien, à qui elle demande, après leur première nuit : « Es-tu heureux de ta vie ? – C’est LA grande question »

« Rendre le monde plus souriant. Devenir adulte est un long chemin. » sont les derniers mots de cette héroïne solaire qui pourrait reprendre à son compte ceux d’André Gide : « Mon bonheur est d’augmenter celui des autres. Le premier mot qui nous est rapporté du Christ, c’est “Heureux”… Il m’a depuis longtemps paru que le meilleur et plus sûr moyen de répandre autour de soi le bonheur était d’en donner soi-même l’image, et je résolus d’être heureux. » 

Vers la joie (comme dirait Bergman)

L’une des « petites fleurs » des Onze Fioretti de saint François d’Assise (1950) de Roberto Rosselini raconte comment François expliqua à Frère Léon ce qu’est la joie parfaite : « Léon, mon cher frère, même si nous étions capable de rendre la vue aux aveugles, de chasser les démons, de ressusciter les morts de quatre jours (…) même si nous pouvions réussir à convertir tout le monde à la foi au Christ, ce ne serait pas encore pour nous la joie parfaite. – Mais où se trouve alors la joie parfaite sur cette terre ? … – Oh ! Voici une maison. Allons voir si ses habitants sont prêts à prier Jésus-Christ avec nous. » « Fichez le camp », leur dit l’homme en leur claquant la porte au nez. Les deux moines insistent : « Viens prier le Seigneur Jésus-Christ avec nous, il n’est pas de plus grand bonheur ici-bas ! » L’homme sort alors en hurlant : « Vous allez voir si je vais servir Jésus ! Dehors fripons ! Tenez, la voilà ma charité ! Voyez : je suis généreux en coups de bâtons ! » Roués de coups, les moines dégringolent les escaliers et tombent dans la boue… François se relève, souriant : « Puisque nous avons supporté tout cela pour l’amour du Christ, tu peux dire que nous avons trouvé maintenant la joie parfaite. »

Cette histoire rappelle que les mots allégresse et alacrité dérivent d’alacer, lui-même issu d’acer (âcre, amer) qui a donné aussi acéré. L’allégresse n’est donc pas si contraire à l’amertume : elle est au moins aussi piquante et mordante, mais sa morsure exalte au lieu d’accabler.

Quant au mot joie, il serait issu de la racine indo-européenne yug qui signifie lien. Comme le note Fabrice Hadjadj, la joie est un joug, la joie est conjugale. « Elle suppose une union et elle ordonne une tâche. »

Le joug relie « en vue d’un transport et d’un labeur qui dépend d’une fidélité côte à côte ». La joie est reçue d’un autre et rejaillit vers un autre. Elle irradie du visage de Catherine Mouchet, qui incarne sainte Thérèse de Lisieux dans le beau film d’Alain Cavalier (Thérèse, 1987). La fiancée du Christ est aussi docteur ès bonheur : « Ah si l’on savait ce que l’on gagne à se renoncer en toute chose ! C’est la voie du bonheur, car si nous laissons Dieu libre d’agir à sa guise, il est infiniment plus capable de nous rendre heureux que nous-mêmes, car il nous connaît et nous aime bien davantage que nous ne nous connaissons et ne nous aimons nous-mêmes. »

Therese

Le bonheur, ça creuse !

Le mot béatitude renvoie à une béance. Et liesse (laetitia) vient de latus, le large : la liesse est dilatation. En témoigne l’effet contagieux de l’émouvante scène de liesse à la fin d’It’s a Wonderful Life (1946) de Franck Capra. Auparavant, le film a révélé les fruits du sacrifice de George Bailey (James Stewart) : celui-ci aurait rêvé d’explorer le monde, mais suite au décès de son père, il a été contraint de reprendre sa société de prêts à la construction. Grâce à lui, la plupart des habitants de Bedford Falls ont acquis un logement et ont échappé aux griffes du magnat Potter. 

Mais suite à une erreur, l’idéaliste George se retrouve au bord de la faillite et en cette nuit de Noël, il veut se suicider. L’ange dépêché sur terre pour l’en empêcher lui montre les effets calamiteux qu’aurait eu sur son entourage sa non-existence. Si bien que George exulte lorsqu’il retrouve sa vie réelle : il saute de joie et court chez lui en hurlant Merry Christmas !

Exultation désigne littéralement l’action de bondir hors, au-delà. Celui qui exulte fait exactement le contraire de celui qui insulte : exulter sous-entend accueillir autrui dans l’espace de son allégresse. Et effectivement, George voit débarquer chez lui toute la ville reconnaissante : chacun vient verser ses économies pour sortir le bienfaiteur du pétrin. C’est une véritable explosion de bonheur.

L’ange gardien a laissé un livre avec cette dédicace : « Rappelle-toi : un homme qui a des amis n’a jamais raté sa vie ! » Les Grecs diraient que Georges est un bienheureux, un eudaimôn, lui qui a eu un bon (eu-) ange gardien (daimon).

Patrick Bittar, Paris
réalisateur de films

1 Les Nouvelles nourritures terrestres, 1935.

2 Le Paradis à la porte. Essai sur une joie qui dérange, 2011.
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Cette chronique est présentée en collaboration avec la revue Choisir, une revue culturelle ouverte et d’inspiration chrétienne de la Suisse Romande.

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