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Le psalmiste

Psaume 78 (77) Louange à Dieu : ses actes guident son peuple (2de partie, v.52-72)

Imprimer Par Christian Eeckhout

Dans sa première partie (v.1-51), le Psalmiste rappelait les bonnes, fortes et glorieuses actions de Dieu dans l’histoire. Il interpellait le croyant en rappelant comment les fils d’Ephraïm (v.9) et les pères (v.3.5.8.12) avaient oublié les enseignements (tôrâ) reçus et toutes les merveilles (nip-lā’ôt) dont ils furent témoins au désert comme en Égypte (v.1;10b-11; cf.43). Ils avaient manqué de foi et de confiance en son secours (v.22). Il releva leur conversion à Dieu leur rédempteur, sous l’effet de la crainte de la mort (v.34-35). Malgré leurs révoltes et péchés persistants, la clémence et la miséricorde de Dieu demeurait (v.38).
Après le temps des plaies d’Égypte (v.44-51) vint la sortie libératrice annoncée (au v.42)

La charnière qui unit les deux parties du Psaume 78(77) est le passage de la mer Rouge (v.53): une traversée salutaire pour les israélites (v.13), mais une impasse pour leurs ennemis (v.53b). L’inclusion est nette sur l’image de Dieu qui conduit son peuple comme le berger guide son troupeau (v. 52-53a et 71b-72) : elle donne ainsi son unité à la seconde partie (v.54-71), inscrite dans l’ensemble des versets 52-72.

Au long de cette seconde partie se poursuit le récit parabolique qui prend appui sur la période historique commençant par une entrée sur la montagne divine (v.54) en terre de Canaan, pour aboutir à la conquête de la cité jébuséenne sur la montagne de Sion (v.68) au temps de son serviteur David (v.70). La narration prend donc en considération la période qui va du XIIIe jusqu’au début du Xe siècle avant Jésus-Christ.

Le Psalmiste relève en cinq étapes comment Dieu s’y prend avec le peuple infidèle pour « bâtir son sanctuaire » sur la terre. Le Psalmiste raconte les actions en « il » (à la 3e personne du singulier, en 14 versets : v.55-71) et en « ils » (à la 3e personne du pluriel, en 3 versets : v.56-58) les révoltes envers Élohim le Très-Haut, les infidélités et les cultes idolâtriques sur les hauteurs. Considérons les étapes successivement :

A v.52-55 : Dieu guida son peuple, Il fit venir tribus d’Israël vers cette montagne ;

B v.56-58 : Contestation massive au sein du peuple qui tente le « Monté-Haut »
( עליוןv.56b) ;

C v.59-64 : Dieu entendit et s’emporta, mésestima Israël, quitta définitivement Shilo,
frappant par l’épée et le feu ;

D v.65-66 : Dieu se réveille, vaillant combattant (en faveur d’une des [douze] tribus)

A v.67-71 et la finale abrupte v.72 : Dieu choisit la tribu de Juda, la montagne Sion
définitivement, mésestimant les tribus de Joseph ou Ephraïm; Il fit venir
le serviteur choisi « David » pour paître Jacob, Israël son héritage.
Il guidait son peuple avec discernement.

Nous voyons ainsi en premier lieu le prodige de la conduite des « tribus d’Israël » (v.55) vers « sa sainte contrée, cette montagne » qu’Il a acquise pour les installer dans les tentes des autres (v.54-55). Puis vient la contestation parmi le peuple (v.56-58), suivie de représailles divines (v.59-64), avec le rejet du royaume du nord (soit la tribu d’Ephraïm, au v.67b) et son sanctuaire à Shilo (ׂשלו, signifiant ‘paix’, est noté « Silo » en grec). Shilo, c’est le lieu du premier sanctuaire de YHWH, sa « tente » c’est-à-dire sa résidence en Canaan (cf. Jos 18,1; 1 Sam 1,3) et la figure emblématique de tous les temples du royaume. À l’époque des Juges, Shilo était le centre de la vie spirituelle – près d’un siècle avant celui qui sera établi à Jérusalem, après le transfert de l’arche de YHWH. Mais cette maison – située entre Béthel et Sichem, à quelque 35 km au nord de Jérusalem – où avait été installée la « Tente de la rencontre » (Jos 18,1) qui abritait l’« Arche de YHWH » (1 Sam 4,3-5) fut détruite (peut-être par les Philistins) et abandonnée.

Le Seigneur (אדני Adonaï) « s’éveilla » (v. 65) : c’est une image fréquente dans les psaumes d’appel au secours (7,7 ; 35,23 ; 44, 24) mais ici l’originalité est l’initiative de Dieu lui-même. Dans l’idée des israélites, jamais Dieu n’avait semblé « dormir » si profondément qu’au moment où il n’avait pas donné la victoire à Israël, du fait – comme ils le pensaient – de la présence de l’arche dans le camp. Ici, au contraire, Dieu avait permis qu’elle soit emmenée chez les Philistins. Le « réveil » sera d’autant plus étonnant quand Dieu, sans aucune intervention humaine, arrête tout net la dégradation de la situation, le châtiment infligé, et frappe cet ennemi en le couvrant de honte (v. 65-66 ; 1 Sam 5, 6.12 parle de « tumeurs », probablement des hémorroïdes).

Enfin intervient un nouveau prodige d’établissement (v.68-71) : celui du choix de la tribu de Juda (v. 68a) et de « la montagne de Sion qu’Il a aimée » (v.68b), « son lieu-saint » (v.69a). Sion (ציון) est souvent mentionnée dans les Psaumes (cf. Ps 48,3; 50,2; 68,17; 87,2; 132,13-14 et signifie ‘élevée’) : elle devient la demeure de David qui y voulut un sanctuaire pour YHWH. Les v.70-72 présentent la vocation de la personne de « David », parmi celles de la tribu choisie (Juda), pour qu’il soit le premier roi de la dynastie judéenne, conquérant Urushalim (Jérusalem), pour paître (v.71b.72a), non plus des brebis, mais le peuple élu.

Autrement dit, puisque la réponse du peuple à tant de sollicitude et bienfaits divins fut le redoublement des péchés et de l’infidélité du peuple israélite à l’époque des Juges (entre 1150 et 1030 av. J.-C.), la conséquence en fut la destruction du sanctuaire de Shilo et le choix de Sion, ville jébuséenne nouvellement conquise par Joab pour David, au centre de la terre promise. Le péché répété a consommé la rupture des liens de Dieu avec Israël : Il abandonna définitivement Shilo (Jr 7,11-12 ; 26,6) et les derniers versets du psaume sont consacrés au choix de Sion (v. 65-72).

Comme dans chacun des psaumes d’Asaph – la collection asafite contient les psaumes 74 à 83 – plusieurs caractéristiques se retrouvent présentes dans cette seconde partie du Ps 78(77) : (1) la présentation d’Israël comme étant le troupeau dont YHWH est le berger (v.52) ; (2) le rappel des hauts faits divins, notamment l’exode (v.53) et la conquête de Canaan (v.54-55) et plus loin la protection divine accordée aux Juges (v.61-67) ; (3) la désignation de Dieu comme le « Très-Haut » ( עליוןv.56 //v.17 et 35) ; (4) le thème du jugement divin contre Israël (v.59-62); (5) la référence aux tribus du Nord, désignées sous le nom de « Joseph » et de « tribu d’Ephraïm » (v.67). Avec Jean-Marie Auwers, in La composition littéraire du Psautier. Un état de la question, (Cahiers de la Revue Biblique 46, Gabalda, Paris 2000, p.36-37) on remarquera, en plus de ces caractéristiques thématiques, « (6) le caractère communautaire de ces psaumes (sauf le Ps 73), qui contraste avec le caractère individuel des psaumes ‘davidiques’ et dénonce l’origine cultuelle des compositions asafites. »

La tradition rabbinique

Pour ce qui est des psaumes d’allure sapientielle (en particulier Ps 73-83), le P. Gilles-Dominique Mailhiot note que : « La tradition rabbinique poursuivra cette méditation dans ce qu’ils ont appelé la halakah pour la méditation de la Loi et la haggadah pour les leçons d’histoire sainte. » in Les Psaumes. Prier Dieu avec les paroles de Dieu, (Médiaspaul, Montréal-Paris 2003, p.173). Ceci se comprend mieux si l’on considère que : « L’histoire est transparence de Dieu et, dans cette histoire, il y a des événements privilégiés dont Israël rêve sans cesse. » (id. p.175). Cette méditation sur le passé d’infidélité d’Israël et de miséricorde ou compassion de YHWH pour son peuple inconséquent permet encore de tirer des leçons pour aujourd’hui (Sion ayant été détruite, cf. Jr 7,12-15). Pourvu que le peuple « écoute » (v.1) !

Relecture chrétienne

Le Psaume 78(77) est une méditation des leçons de l’épopée de l’exode d’Égypte et de l’installation dans le pays. Sa relecture permet d’entrevoir la figure du Christ libérateur à l’œuvre dans l’histoire, en vue d’une résidence dans la « ville habitable » que sera la Jérusalem Céleste.

En particulier lorsque le cantique montre un « David, à la fois serviteur choisi » (v.70a) issu de la « tribu choisie » (v.68a), qui est devenu le bon berger (v.52. 71-72 et Jn 10,1-18) de l’humanité, en quelque sorte l’idéal du roi messianique. Il est le guide qui se réveille (v.65a) pour vaincre les tempêtes quand nous passons sur l’autre rive de la vie (Mc 4,35-4 // Lc 8,22-25). Il est celui qui tend la main (v.14a; 53a; 72b) à celui qui s’enfonce dans la mer, gouffre de mort (cf. v.13; 53b et 1 Co 10,1-4). Il est celui qui donne « la manne », ce « pain des forts » ou « pain du ciel » (Ps 105(104), 40b) comme Pain de vie (cf. v.23-25 et Jn 6,26-58). Il est à la suite de David, messie et roi, selon le projet divin. Dieu « renouvellera, aujourd’hui et demain, son peuple, comme Il l’a déjà renouvelé dans le passé. » (G.-M. Mailhiot, op. cit., p.177).

Dieu « roc » (v.35a // Dt 32) et Seigneur libérateur de l’oppression se révèle comme Dieu d’un messianisme pastoral. Dieu « guide » son peuple de jour comme de nuit (v.14) vers la confiance (v.53a), avant d’être – en tant que Messie – le guide pour toute l’humanité.

À côté de cette lecture christologique, le lecteur peut prendre en considération le point de vue ecclésiologique : une communauté est convoquée, en tant que peuple de l’alliance nouvelle et est réunie pour écouter l’enseignement des merveilles d’un Dieu qui se révèle dans l’histoire. Elle est invitée à mettre en pratique cet enseignement reçu en parabole, plutôt que de s’y opposer par un blocage oublieux du mystère de notre histoire personnelle insérée dans la grande histoire (cf. Marc Girard, Les Psaumes redécouverts, De la structure au sens, 51-10, Bellarmin 1994, p.374-375).

Dans les Actes des Apôtres (Ac 7,51), saint Luc rapporte que le diacre Étienne l’a bien compris de cette manière au début de sa prédication à Jérusalem. De même saint Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome (Rm 11,11) et dans sa première lettre aux chrétiens de Corinthe (1Co 10,1-11). Reprenant tous deux l’histoire du salut, ils reprochent au peuple élu son opposition, mais ne le condamnent pas pour autant.

Le Ps 78(77) qui est une méditation théologique où le Psalmiste s’inspire des livres du Deutéronome et du prophète Jérémie. Il cherche vraiment à percevoir la sagesse de Dieu en tirant les leçons de l’histoire, considération faite des péchés des hébreux et leur châtiment.

Ce psaume reste d’actualité en ceci qu’il appelle à re-proclamer et transmettre sans cesse la réalité des actions glorieuses de Dieu et ose interpeller le croyant sur ses réactions d’éloignement de Dieu ou encore d’abandon de la fidélité à l’alliance. Ce psaume est donc approprié pour le temps du Carême, comme aussi pour relever le défi du relativisme ambiant dans le monde en ce début du XXIe siècle.

Fr. Christian Eeckhout, o.p.

N.B. : Une session biblique sur les Psaumes est organisée par Michel Berder,
à l’Institut catholique de Paris, les 30 et 31 mars 2012, de 9 à 17h.

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