Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

8e Dimanche du temps ordinaire. Année A.

Imprimer Par François-Dominique Charles

« Moi, je ne t’oublierai pas ! »

Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Aucun homme ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.
C’est pourquoi je vous dis : Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie, au sujet de la nourriture, ni pour votre corps, au sujet des vêtements. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ?
Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?
D’ailleurs, qui d’entre vous, à force de souci, peut prolonger tant soit peu son existence ?
Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas.
Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’eux.
Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ?
Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : ‘Qu’allons-nous manger ? ‘ ou bien : ‘Qu’allons-nous boire ? ‘ ou encore : ‘Avec quoi nous habiller ? ‘
Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
Cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus le marché.
Ne vous faites pas tant de souci pour demain : demain se souciera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine.

COMMENTAIRE

Quelle belle image que celle du prophète Isaïe pour nous faire comprendre combien le Seigneur est attentif à son peuple : « une femme peut-elle oublier son enfant ? » La réponse à une telle question du Seigneur est trop évidente pour être même exprimée par le prophète : c’est impossible pour une mère d’oublier son enfant ! Mais le Seigneur ajoute quand même par la bouche d’Isaïe : Même si une mère pouvait oublier son enfant, « Moi, je ne t’oublierai pas ! » Quelle impressionnante affirmation de la part de Dieu. Elle semble renvoyer à cette certitude de saint Paul : « J’en suis sûr…, rien ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur ! » (Rm 8,39).

L’image reste pleine de sens 2600 ans plus tard : une femme ne peut pas oublier son enfant ! La perte d’un enfant dans une famille est en effet un grand drame qui reste pour toujours inoubliable, quelle qu’en soit la cause : par accident, par mort subite, par suite d’une maladie inguérissable, par disparition, voire par suicide… Nous savons bien que de telles blessures ne se referment jamais dans le cœur des parents, spécialement celui de la maman car, comme il est si bien dit dans le livre d’Isaïe : « c’est l’enfant de ses entrailles. » Saint Jean ne dit pas que c’est « Marie » qui se trouvait présente « près de la croix de Jésus », il la mentionne comme « sa mère » (Jn 19,25) ! Il y a aussi ces mères si nombreuses qui ont perdu des enfants dans des guerres où ils ont été enrôlés de force comme soldats ; il y a aussi celles dont les enfants ont été kidnappés pour être exploités sexuellement… et tant d’autres encore ! Toutes ces mères gardent au cœur la mémoire vivante de leurs enfants perdus. Rien de plus traumatisant que de perdre un enfant : la mémoire des mamans en reste définitivement habitée. Il y a aussi toutes ces personnes qui ont décidé un jour d’interrompre leur grossesse et celles qui ont abandonné leur enfant à la naissance : jamais elles ne peuvent oublier l’enfant qui n’est pas né ou celui qui vit loin d’elles… Simplement parce qu’elles l’ont porté « dans leurs entrailles ». Il y a là une cause de grande souffrance qui ne disparaît jamais, même avec les années qui passent !

Ainsi, quand Dieu se compare à une mère qui ne peut jamais oublier l’enfant de ses entrailles, nous comprenons très bien que nous sommes immensément présents tant dans sa mémoire que dans ses entrailles. Peu importent les anthropomorphismes ! Ils sont tellement suggestifs pour nous parler de Dieu, de sa grande sollicitude qui s’exprime ici pour son peuple mais qui concerne aussi chacun de nous. C’est là cette « bonne nouvelle » que Jésus est venu nous révéler : Dieu est pour nous un « Père » qui prend soin de nous comme il prend soin de tout ce qu’il a créé. Dans le passage de l’évangile de ce dimanche qui est tiré du Sermon sur la montagne, Jésus se plaît à montrer les oiseaux et les fleurs à tous ceux qui l’écoutent : « Regardez les oiseaux du ciel… votre Père céleste les nourrit » ; « Observez les lis des champs… Dieu habille ainsi l’herbe des champs… » La leçon est claire ! Puisque nous avons un Dieu qui nous aime comme un Père, ne nous inquiétons de rien, remettons-nous totalement et en toutes choses entre ses mains. Quoi qu’il arrive, si nous sommes avec lui, nous n’avons rien à craindre, pas plus que l’enfant quand il est avec ses parents. Jésus nous invite ainsi à la confiance dans Celui que nous appelons « Père ». En pleine période nazie, Édith Stein, devenue carmélite sous le nom de sœur Thérèse Bénédicte de la Croix, a vécu cette salutaire attitude d’abandon entre les mains du Seigneur. Elle écrit : « Être enfant de Dieu signifie se laisser conduire par la main de Dieu et non la sienne, remettre à Dieu tout souci et tout espoir, ne plus se préoccuper de soi ni de son avenir. Voilà sur quoi reposent la liberté et la joie de l’enfant de Dieu. »

Comment pourrions-nous vivre autrement, si nous sommes vraiment « croyants » ? Croire en Dieu, ce n’est pas seulement réciter le « Credo », c’est choisir de s’abandonner dans les mains de Celui qui est « notre Père » et qui nous sera fidèle toujours. N’est-ce pas cela que Jésus est venu nous apprendre dans la prière du « Notre Père » qu’il vient juste d’enseigner dans le passage qui précède l’évangile d’aujourd’hui (Mt 6,9-13) ? « Notre Père… que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite… » Ne s’agit-il pas, quand nous reprenons ces paroles, d’apprendre à nous abandonner nous aussi avec confiance dans les mains du Père, en reprenant d’ailleurs ces mots que Jésus prononcera lui-même à Gethsémani : « Mon Père… que ta volonté soit faite ! » (Mt 26,42) ? N’est-ce pas cela que Jésus recommande quand il dit : « Cherchez d’abord son Royaume et sa justice… » ? Nous en remettre à ce Dieu que Jésus nous demande d’appeler « Père » comme lui et en disant simplement : « Que ton Règne vienne ! » Remarquez comme le mot « Père » revient souvent dans le Sermon sur la montagne ! Amusez-vous à relire les chapitres 5 à 7 de l’évangile de Matthieu en notant les emplois de ce mot ! Cherchez bien : vous devez trouver 17 emplois du mot « Père », appliqué à Dieu. C’est le mot-clé de tout le Sermon sur la montagne. Car le but de la mission de Jésus consiste à nous révéler Celui qu’il nomme « mon Père » en nous apprenant que ce Père nous invite à devenir ses « enfants » (Cf. Mt 5,9). Remarquez la manière dont Jésus parle du Père : parfois il dit « mon Père », parfois « votre Père », parfois « ton Père », parfois « notre Père ».

Jésus a lui-même fait une totale confiance à son Père, et il veut apprendre son secret à tous ceux qui deviennent ses disciples et veulent entrer dans le chemin de confiance qui est le sien : « Ne vous faites pas de souci » ; « Ne soyez pas des gens de peu de foi ! Faites confiance à votre Père qui connaît vos besoins et prend soin de vous ! Ne faites aucune confiance aux sécurités matérielles et encore moins à l’argent qui est un mauvais maître ! » Puissions-nous découvrir en Dieu ce Père plein de sollicitude pour nous, qui ne veut pas qu’un seul de ses enfants se perde (cf. Mt 18,14), et qui ne pourra jamais oublier un seul d’entre tous ses enfants, pas plus qu’une mère ne peut jamais oublier l’enfant qu’elle a porté dans ses entrailles.

Frère François-Dominique CHARLES, o.p.

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