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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
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De la réalité à la fiction : L’ÉCRIVAIN FANTÔME et SHUTTER ISLAND

Imprimer Par Gilles Leblanc

Souvent au cinéma, comme dans les romans, des faits réels constituent la toile de fond d’une création artistique qui en modifie la teneur en ajoutant des personnages et des situations qui relèvent alors de la pure fiction. C’est le cas de deux productions récentes dont, par pure coïncidence, se déroule sur une île au Massachusetts. Il s’agit de SHUTTER ISLAND de Martin Scorsese sur un centre psychiatrique et L’ÉCRIVAIN FANTÔME de Roman Polansky sur la capture de présumés terroristes. Est-ce que la réalité dépasse la fiction ou si c’est l’inverse ?

L’ÉCRIVAIN FANTÔME

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Le réalisateur Roman Polansky revient en grande forme avec cette passionnante adaptation du roman de Robert Harris, prouvant avec éclat qu’il a encore beaucoup à donner au septième art. Son thriller évoque en premier lieu l’échiquier géopolitique actuel : la controversée position pro-américaine du gouvernement britannique dans le conflit irakien, la torture des terroristes arabes autorisée en sous-main par les dirigeants occidentaux, etc. Mais jusqu’à son dénouement percutant, il entraîne aussi le spectateur vers des pistes de lecture multiples, où les références à la vie et à l’œuvre de Polansky abondent.

En échange d’une forte somme, un « nègre littéraire » anglais accepte de terminer en un mois la rédaction des mémoires de l’ex-premier ministre britannique Adam Lang, en remplacement d’un ami et proche de ce dernier, Michael McAra, qui vient d’être retrouvé noyé. À son arrivée dans une résidence de l’ancien homme d’État située sur une île au Massachusetts, l’écrivain fantôme se retrouve dans la ligne de tir entre l’énigmatique Amelia, assistante de Lang, et son épouse, la cassante et rusée Ruth, qui a toujours eu l’oreille de son mari. Dans les jours qui suivent, Lang, sur la foi du témoignage de son ancien ministre des Affaires étrangères, est accusé par la cour pénale internationale de complicité dans le kidnapping de quatre présumés terroristes pakistanais ayant ensuite été remis à la CIA. Tandis que le politicien tente d’échapper à la tempête médiatique, son nègre continue le travail de rédaction. Mais après avoir découvert dans les affaires de McAra des documents troublants sur le passé de Lang, il entreprend, au péril de sa vie, de faire éclater la vérité.

La mise en scène maîtrisée, mesurée, subtile, ménage un suspense prenant, qui doit beaucoup à la puissante trame musicale d’Alexandre Desplat. Dans des rôles fortement inspirés de Tony et Cherie Blair, Pierre Brosnan et Olivia Williams brillent, aux côtés du toujours fiable Ewan McGregor, excellent en écrivain apolitique malgré lui dans une machination qui le dépasse.

SHUTTER ISLAND

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Le réputé réalisateur Martin Scorsese ne s’était pas frotté d’aussi près aux conventions du thriller depuis CAPE FEAR. Il s’en donne à cœur joie avec cette adaptation très fidèle du roman de Dennis Lehane, un auteur qui a déjà inspiré MYSTIC RIVER et GONE BABY GONE. Bien que ce projet s’éloigne du créneau habituel du réalisateur, le sujet renferme des préoccupations éminemment «scorsesiennes» (schizophrénie, hallucinations) en lien direct avec TAXI DRIVER et THE KING OF COMEDY.

En 1954, le policier fédéral Teddy Daniels enquête avec son nouveau partenaire sur la mystérieuse disparition d’une patiente de l’hôpital psychiatrique Ashecliffe. Tous les malades de cet établissement, perché sur une île au large de Boston dont il est impossible de s’échapper, sont des criminels dangereux. Teddy soupçonne que le pyromane responsable de la mort récente de son épouse se trouve parmi eux. Les deux psychiatres qui dirigent l’institution semblent collaborer à son enquête, mais plusieurs incidents poussent le policier à douter de l’honnêteté de tout un chacun. Il part explorer l’île à la recherche d’indices d’un complot impliquant à la fois les docteurs et les employés. Ce qu’il découvre remet en question son enquête et ses chances de pouvoir quitter l’île un jour.

S’appuyant sur un montage chirurgical et des décors angoissants, la réalisation vigoureuse, inventive et sur le fil, oppose savamment les faits avérés et les passages fantasmés issus de l’esprit tourmenté du policier, qui confond réalité et mensonge. Dans la peau du personnage principal, Leonardo DiCaprio oscille brillamment entre la vulnérabilité et la férocité, un art qu’il a su développer dans ses quatre films avec Scorsese. Ce dernier emploie d’ailleurs le reste de sa formidable distribution comme autant d’instruments de haute précision, avec des résultats épatants.

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