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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
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Familles de cinéma : TETRO de Francis Ford Coppola; LE PÈRE DE MES ENFANTS de Mia Hansen Løve

Imprimer Par Guy Bedouelle

Tetro de Francis Ford Coppola

Francis Ford Coppola est l’un des réalisateurs américains majeurs. Sa trilogie sur les familles de la mafia (Le parrain) et Apocalypse Now (1979) sont devenus des classiques. Son père était compositeur et sa fille Sonia, qui a réalisé Lost in Translation (2002), s’est également imposée par la subtilité et la maîtrise de ses films. Les Coppola sont « une famille d’artistes ».

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Son dernier film, Tetro, est une reconstruction lyrique, éclatée, dérangeante et finalement magnifique de rapports familiaux, qui mêle tous les arts, conférant au cinéma comme une fonction de réconciliation. Tetro, qui veut dire « sombre » en italien, est le nom qu’a choisi l’aîné des fils d’un chef d’orchestre, mondialement connu, Carlo Tetrocini. Il s’est réfugié en Argentine et vit avec une compagne qu’il a rencontrée à l’asile psychiatrique où il a été autrefois interné. Il se consacre à l’écriture, mais personne n’en a jamais pu lire la moindre ligne.

L’action commence au moment où il est rejoint par son jeune frère, qui travaille sur un paquebot faisant escale à Buenos Aires. A la veille de ses dix-huit ans, Bennie espère renouer avec celui qui peut l’éclairer sur leur famille, mais qui l’accueille de façon très hostile. Lentement, se met en place, par une série de retours en arrière, de rêves et de scènes violentes, le thème multiple de la dépossession, de la rivalité artistique, du vol de la renommée et même de la filiation. Le père, tyrannique et narcissique, qui se veut « le seul génie de la famille », avait dépouillé son propre frère de sa réputation musicale. De même Bennie va-t-il découvrir le manuscrit secret de Tetro et, après l’avoir déchiffré, l’adapter pour le théâtre par lui-même.

Ces variations sur Caïn et Abel peuvent apparaître compliquées, à la limite du mélo, mais Coppola en fait un drame puissant aux multiples ramifications. Il s’appuie sur deux acteurs étonnants. Tetro est interprété par le Français Vincent Gallo, dont le visage émacié et les yeux exorbités font penser à Antonin Artaud dans ses apparitions furtives au cinéma, tandis que Bennie est joué par Alden Ehrenreich, qui a l’âge du rôle et auquel un regard étonné et une bouche sensuelle confèrent une touchante vulnérabilité. Filmé en noir et blanc, sauf pour les évocations du passé, Tetro est une variation sur la lumière qui éclaire mais aussi éblouit.

Cette trame autobiographique avait déjà été utilisée par Coppola dans Rusty James (1982). Cette fois-ci, la rivalité fraternelle est redoublée par la concurrence artistique. Mais elle est transcendée par la complexité des personnages, entre haine et amour, solidarité familiale et égotisme du créateur, qui semble nourri d’un art appris, engendré, exalté par leur famille elle-même. Dans cet apprentissage familial, on peut s’appuyer sur le génie des autres, se voir révéler son propre talent mais aussi en douter, le comparer. La mise en scène baroque, ses fulgurances, donnent à ce thème un écrin de choix. Le réalisateur avait comme assistant son propre fils, Roman Coppola.

Le père de mes enfants de Mia Hansen Løve

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Le premier film de Mia Hansen Løve, Tout est pardonné (2006) avait été produit par Humbert Balsan qui était une figure remarquable du cinéma français et s’est suicidé en février 2005 à la suite de problèmes financiers très graves. Il avait été découvert par Robert Bresson, lui octroyant le rôle lumineux de Gauvain dans Lancelot du Lac en 1974. « Modèle » et non acteur, Humbert Balsan avait consacré toute sa vie au cinéma dans une des tâches les plus nécessaires et des plus ingrates, celle de producteur indépendant. Ardent défenseur du cinéma d’auteur, il avait soutenu quantité de jeunes cinéastes et aussi ceux qui avaient du mal à réaliser leurs œuvres en dépit de leur génie comme l’Egyptien Youssef Chahine ou le Hongrois Béla Tarr. C’est d’ailleurs le financement d’un film de ce dernier, L’homme de Londres, qui a occasionné l’angoisse du producteur.

Plus et mieux qu’un hommage, Mia Hansen Løve a fait un film, Le père de mes enfants, à la mémoire de Balsan, sans que son nom soit jamais prononcé. C’était une entreprise risquée. Mais c’est bien lui, avec un acteur qui lui ressemble (Louis-Do de Lencquesaing) : même discrétion aristocratique, sachant faire deviner une même passion mais aussi un même tourment.

Seule une femme, sans doute, pouvait avoir l’idée de raconter les choses du point de vue de la famille du producteur, appelé ici Grégoire Canvel. Sa femme, une Italienne racée, prendra à cœur de terminer le film que devait produire son mari. N’est-ce pas elle qui parle dans le titre du film ? Car il y a leurs trois filles qui occupent le centre de l’œuvre avec leurs jeux, leurs tristesses, et bientôt leur sentiment d’abandon. L’aînée est attirée par un jeune cinéaste débutant qui est interprété par le frère de Mia, Hansen Løve. On est vraiment en famille.

La beauté de cette œuvre insolite vient de l’authenticité qui se dégage d’une fiction qui doit tout à la réalité. On pouvait si facilement tomber dans la sentimentalité ! Ou bien sur la dénonciation du pouvoir de l’argent. Il n’en est rien, peut-être parce que le film est fondé sur l’estime et la reconnaissance, qualités rares et précieuses. Elles existent aussi dans la famille du cinéma. Et n’est-ce pas aussi prouver que l’amour du cinéma, qui a conduit Humbert Balsan vers son destin tragique, a bien pour mission, comme il le pensait, de faire revivre ?

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