Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

4e Dimanche de Pâques. Année C.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Voyages de la Parole

Paul et Barnabé étaient arrivés à Antioche de Pisidie. Le Jour du sabbat, ils entrèrent à la synagogue. Quand l’assemblée se sépara, beaucoup de Juifs et de convertis au judaïsme les suivirent. Paul et Barnabé, parlant avec eux, les encourageaient à rester fidèles à la grâce de Dieu.
Le sabbat suivant, presque toute la ville se rassembla pour entendre la Parole du Seigneur. Quand les Juifs virent tant de monde, ils furent remplis de fureur ; ils repoussaient les affirmations de Paul avec des injures. Paul et Barnabé leur déclarèrent avec assurance : « C’est à vous d’abord qu’il fallait adresser la Parole de Dieu. Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les païens. C’est le commandement que le Seigneur nous a donné :J’ai fait de toi la lumière des nations pour que, grâce à toi,le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »
En entendant cela, les païens étaient dans la joie et rendaient gloire à la Parole du Seigneur ; tous ceux que Dieu avait préparés pour la vie éternelle devinrent croyants. Ainsi la Parole du Seigneur se répandait dans toute la région.
Mais les Juifs entraînèrent les dames influentes converties au judaïsme, ainsi que les notables de la ville ; ils provoquèrent des poursuites contre Paul et Barnabé, et les expulsèrent de leur territoire. Ceux-ci secouèrent contre eux la poussière de leurs pieds et se rendirent à Iconium, tandis que les disciples étaient pleins de joie dans l’Esprit Saint.

COMMENTAIRE

Pour l’Église, en bien des pays comme le nôtre, l’évangélisation est le premier défi, la priorité. Nous cherchons des façons de faire, des voies de communication de la Bonne Nouvelle, qui touchent les gens. Parfois aussi, nous cherchons des recettes qui nous évitent l’effort de pensée, d’imagination et de courage que met en jeu l’évangélisation. Entre crainte et espérance, par-delà nos problèmes d’organisation, de restructuration et de crédibilité, nous cherchons à retrouver et à mettre en œuvre le sens de la mission.

Le premier texte de ce dimanche, celui des Actes, nous parle d’une telle entreprise, aux origines même de l’Église. Et il nous en apprend beaucoup sur cette mission, sur ses conditions et sa réalité, aujourd’hui comme hier. Nous y voyons Paul et Barnabé en plein travail d’évangélisation, dans une ville de Pisidie, Antioche. Et nous voyons que leur activité suscite des réactions fortes. On pourrait croire qu’ils sont les héros de cette histoire, mais en fait c’est un autre personnage qui est au centre de ce récit et qui est mentionné quatre fois : la Parole (v.44,46,48,49).

Cette Parole semble vivante : elle attire, elle est communiquée, on lui rend gloire, elle se répand. Une Parole qui circule, qui surprend, qui choque certains et en réjouit d’autres. Et cette Parole n’est pas n’importe laquelle, c’est celle du Seigneur : c’est pourquoi elle communique une Bonne Nouvelle. C’est elle, cette Parole du Seigneur, qui est ainsi au cœur de toute évangélisation.

Cette Parole, elle a des traits particuliers, un visage bien à elle. D’abord, elle n’aime pas voyager seule, elle préfère être en compagnie. C’est Paul et Barnabé qui l’annoncent. Il est rare, dans les Actes, qu’elle soit portée et communiquée par une seule personne. Ce sont des équipes, des groupes, des couples, des communautés qui peuvent la faire circuler d’une ville à l’autre.

Cette Parole, elle ne va pas de soi; elle n’est ni facile ni évidente. Elle pose question, elle appelle à changer, à s’ouvrir à un chemin de bonheur, un chemin nouveau, surprenant. Aussi il est normal qu’elle puisse être accueillie ou refusée, ou qu’elle laisse dans l’incertitude. Dans notre texte, comme aujourd’hui, elle suscite la joie des uns et l’hostilité des autres.

De plus, ce premier accueil ou refus ne garantit pas la suite. La Parole revient s’offrir tout au long de nos vies, au moment de crise comme aux temps tranquilles. Paul lui-même l’a déjà refusée et combattue; et maintenant le voici qui en est le porteur et se consacre à son rayonnement. Cela dit aussi que pour annoncer cette Parole, il faut d’abord l’avoir accueillie, comme Paul et Barnabé, être devenus disciples, avoir reçu cette Parole comme une réponse à une vrai quête, l’avoir laissée toucher et bouleverser notre vie.

Un autre trait de cette Parole vivante, c’est qu’elle aime bien traverser les frontières. Elle n’aime pas être enterrée, être enfermée dans un monde restreint où tous sont pareils. Elle aime la diversité des visages humains et des cultures. Dans le texte des Actes, elle rejoint des juifs, puis des païens déjà convertis au judaïsme, et aussi des païens tout court : des gens qui sont très différents par leur mentalité et leur mode de vie. Il y a quelque chose d’universel dans cette Parole, qui rejoint l’être humain radicalement, au cœur de son désir. Aussi est-elle capable, si on lui en donne la chance, de parler tous les langages, de prendre toutes les expressions humaines pour se communiquer. Et rien ne lui plaît tant que de susciter des rapprochements, des rencontres entre ces gens différents. C’est ce qu’elle fait : elle crée des liens fraternels, elle bâtit des communautés.

Autre trait : cette Parole ne circule pas dans les airs, hors de la portée de chacun. Si elle réussit, dans ses trajets, à toucher des gens, c’est parce qu’elle passe par les réseaux humains les plus variés, les plus habituels. Ici dans les Actes, une assemblée, à la fois religieuse et ethnique, le jour du sabbat; ailleurs, des lieux de travail, des maisonnées, des places publiques, des associations, des groupes d’amis. Il n’y a qu’à lire le Nouveau Testament pour loir ces lieux, ces réseaux, où des gens se rassemblent, se rencontrent, communiquent entre eux. Paul et Barnabé l’ont très bien compris. Pour que la Parole se répande, l’élan enthousiaste ne suffit pas : il faut aussi une attention aux réseaux de relations humaines, propres à un milieu, une compréhension des dynamiques qui animent une société.

Voilà déjà plusieurs conditions pour l’évangélisation : équipe, diversité des réactions, traversée des frontières, langages variés, réseaux des relations,… Mais quel est le secret de cette Parole pour qu’elle soit si vivante et touche les gens? Si elle questionne, rejoint, appelle, c’est qu’elle est plus qu’une information à transmettre, même pertinente. Elle est plus qu’un sentiment personnel à exprimer, même profond. Elle est plus qu’une belle idée à saisir, même éclairante. Cette Parole, elle est Quelqu’un, le Verbe de vie, la Parole de Vie, qui a fait sa demeure parmi nous, qui continue d’y voyager et qui n’a d’autre moyen de se transporter que le mouvement de ceux et celles qu’habite son Esprit, i.e. nous-mêmes.

Cette Parole, le texte de l’Apocalypse nous en parle comme d’un Agneau, et un Agneau bien étrange puisqu’il sera leur Pasteur qui les conduira vers les eaux de la source de vie. Et l’Évangile de Jean nous en parle comme d’un Pasteur bon, qui a une voix unique, à écouter et à suivre. Cette Parole, cette voix, donne une vie qui demeure, une vie éternelle : jamais elles ne périront, nul ne les arrachera de ma main. Une Parole fiable, Quelqu’un qui nous tient, qui nous tient debout, qui nous soutient.

Cette expérience dont parle Jean : être connu par le Pasteur, écouter sa voix, le suivre, et entrer ainsi dans l’intimité du Père, c’est celle-là qu’ont vécue les gens qui ont accueilli l’annonce de la Parole par Paul et Barnabé. Et c’est cette expérience, aujourd’hui encore, cette rencontre, qui est l’unique sens de l’évangélisation. Pour que cette rencontre se réalise, la Parole du Pasteur bon a besoin de porteurs, de voyageurs, qui la fassent rayonner.

Quand nous regardons nos propres parcours, comment cette Parole est-elle venue jusqu’à nous, pour nous toucher et nous mettre en route? Et vers qui sommes-nous envoyés pour que cette Parole circule dans des réseaux humains et suscite encore questions et joie?

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