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Le psalmiste

Le Ps 25(24) Souviens-toi!

Imprimer Par Hervé Tremblay

Voici l’humble prière de celui qui a failli. Aux prises avec de nombreux ennemis, en proie à l’angoisse, abandonné de tous, il supplie son Dieu de pardonner ses fautes et de lui venir en aide. Si le psalmiste se reconnaît pécheur, il affirme aussi sa bonne volonté et répète sa confiance dans la miséricorde de Dieu. Bref, il s’agit d’un priant sincère, conscient de sa faiblesse, mais résolument tourné vers Dieu.

Le genre littéraire du psaume est une supplication individuelle, avec certains éléments de la structure habituelle : cri à l’aide (v. 1-3); situation du psalmiste (v. 18-19); protestation d’innocence en dépit des péchés du passé (v. 21); expression de confiance (v. 8-15); prière de justification (v. 16-20). Comme c’est toujours le cas, les circonstances difficiles du psalmiste ne sont pas précisées. Du point de vue littéraire, le Ps 25 est frappant car il s’agit d’un psaume alphabétique dans lequel chaque verset commence, en ordre, par une lettre de l’alphabet hébraïque (voir encore les Ps 9–10; 34; 37; 111; 112; 119; 145). Mais il y a ici quelques accrocs de transmission : au v. 5 il n’y a pas de mot commençant par la lettre waw (il se trouve dans quelques manuscrits ou est restauré par les spécialistes). Au v. 18 le mot qui devrait commencer par la lettre qoph en est un qui commence par la lettre suivante, le resh. Le v. 22, enfin, est en surplus puisqu’il vient après la dernière lettre de l’alphabet hébraïque, le tav. C’est pourquoi la plupart des commentateurs estime que ce dernier verset est une addition liturgique rendant le psaume plus facile à une application collective. On affirme généralement que l’alphabétisme était une espèce de carcan limitant la créativité littéraire ou l’expression artistique. La seule exception serait… notre psaume, dans lequel le développement de la pensée progresse bien et qui contient même des versets chargés d’émotion.

La récurrence de certains mots donne le sens général du poème. On remarque d’abord le substantif « chemin » (v. 4.8.9.12) et le verbe correspondant « cheminer » (v. 5.9), termes clés du vocabulaire sapientiel, ainsi que la terminologie de l’enseignement : « faire connaître, apprendre, enseigner ». On remarque aussi les nombreuses demandes de pardon des péchés (v. 6-7.11.15-18). Le psaume ferait donc alterner un motif didactique ou sapientiel (v. 4-5.8-10.12-14) avec un motif pénitentiel (v. 6-7.11.15-18). Grâce aux termes « bonté, amour, tendresse » on passerait de la bonté de Dieu qui pardonne à la bonté de Dieu qui enseigne. Le mouvement général de la pensée se développerait ainsi, dans la partie sapientielle d’abord : « Seigneur, enseigne-moi ton chemin » (v. 4-5), que tu enseignes aux pécheurs et aux humbles (v. 8-10) ainsi qu’à ceux qui te craignent (v. 12-14). Dans la partie pénitentielle, le vocabulaire du péché débouche non pas sur une demande de sagesse, comme aux v. 4-5, mais sur une demande de salut sous forme d’une libération morale progressive: « ne te souviens pas, pardonne, enlève » (v. 7.11.18). Si la partie sapientielle met en relief les trois vertus qui rendent une prière de demande digne d’être exaucée, à savoir l’espérance confiante (v. 4-5), le chemin d’obéissance à la loi (v. 8-10) et la crainte de Dieu (v. 12-14), la tranche pénitentielle fait ressortir trois aspects théologiques de Dieu : le souvenir du pécheur l’emporte sur le souvenir du péché commis (v. 6-7), il pardonne (v. 11); il fait sortir le pécheur des filets du péché (v. 15-19). Le psaume commence par une prière à la 2e personne (v. 1-7) suivie d’un exposé central à la 3e personne (v. 8-15) sous le double motif de la confiance du psalmiste et de la bonté de Dieu envers le pécheur. La fin (v. 16-21) reprend la prière du début à la 2e personne, mais avec une insistance accrue.

Voici un bref commentaire de quelques versets du psaume. Le titre porte simplement « De David ». Au v. 1 on traduit traditionnellement « j’élève mon âme », mais le mot hébreu est rendu autrement dans les traductions modernes (par exemple : « je suis tendu vers toi »; « je m’élève entièrement »). La mesure irrégulière de ce verset semble indiquer qu’il manque des mots, que certains commentateurs restituent : « Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme; vers toi, mon Dieu, [je crie] ou [j’espère] ». Les v. 2-3 sont ponctués d’un triple emploi de « avoir honte » appliqué d’abord au psalmiste lui-même, puis à deux groupes : pas de honte pour ceux qui espèrent en Dieu mais honte pour ses ennemis. Le psalmiste met toute sa confiance dans le Seigneur et souhaite ne pas voir son espérance déçue. Il a déjà la certitude d’être entendu et pardonné.

Aux v. 4-7 une suite de sept impératifs attire l’attention, les quatre premiers sur les sentiers de Dieu (aspect sapientiel), les trois autres sur le souvenir et l’oubli du péché (aspect pénitentiel) : v. 4a « enseigne-moi tes voies »; v. 4b « fais-moi connaître ta route »; v. 5a « dirige-moi »; v. 5a « enseigne-moi ». Puis : v. 6a « rappelle-toi, Seigneur »; v. 7a « oublies les révoltes »; v. 7b « ne m’oublies pas ». C’est en le guidant lui-même dans ses voies que Dieu accomplira le salut de son serviteur. Fragile dans sa fidélité, le croyant ne peut que miser sur la bonté de Dieu pour assurer sa persévérance. Si Dieu ne se conçoit pas sans bonté et sans miséricorde, l’être humain, lui, ne se conçoit pas sans sa misère et sa faiblesse. Le v. 6 fait preuve d’une certaine audace en demandant à Dieu de se souvenir de qui il est. Ultime habileté pour se rendre Dieu plus favorable, le psalmiste fait état de son jeune âge, comme une excuse supplémentaire à sa fragilité morale et à son inconstance (cf. Jb 13,26).

Les v. 8-11 abordent deux thèmes : le chemin et l’alliance. En style indirect (sauf le v. 11), le thème de la bonté divine pour les pécheurs se déploie sur un mode plus didactique. Dieu se fait miséricordieux envers ceux qui s’égarent par faiblesse et les remet avec bonté sur le droit chemin, celui de la conformité à sa volonté. Le psalmiste dit pourquoi, malgré son péché, il ne désespère pas, puisque le Seigneur « montre aux pécheurs le chemin » (v. 8) et « enseigne aux humbles son chemin » (v. 9). À l’égard du pécheur repentant, le Seigneur se comporte avec « amour et fidélité », les deux grandes vertus de l’alliance (v. 10). Si le psalmiste demande pardon au Seigneur « à cause de son nom » c’est que le pardon constitue la manifestation de la vraie nature de Dieu. Au fond, les v. 8-10 assoient la prière sapientielle des v. 4-5 sur des fondements théologiques et anthropologiques, la bonté de Dieu et la pauvre condition humaine en lien avec le péché. Non seulement Dieu ne s’arrête pas au péché mais il donne au pécheur de ne pas s’arrêter en chemin. Il faut donc que les faibles pécheurs fassent profession sincère de soumission et d’obéissance à Dieu et qu’ils se montrent soucieux d’observer les préceptes de Dieu. Aux v. 9-10, les sentiers de Dieu désignent non plus ce que Dieu exige des siens, mais la manière dont il agit à leur égard. Dieu a pris envers son peuple des engagements qu’il entend tenir. Voilà l’objet de sa fidélité si chanté par les psalmistes (Ps 30,10; 31,6; 36,6; 40,11-12; 43,3; 54,7; 57,4.11; 61,8; 69,14; 71,22; 85,11-12; 88,12). À l’égard de ceux qui lui demeurent attachés, même s’ils s’écartent momentanément de ses chemins, non seulement Dieu tient ses promesses, mais il a des délicatesses de bonté qui surpassent ses engagements de l’alliance. Cette « déviation » divine dans le sens de la miséricorde par rapport aux strictes exigences de la justice constitue l’un des points les plus solides de la foi judéo-chrétienne.

Aux v. 12-19 les fidèles instruits par Dieu reçoivent la promesse de bonheur matériel et de la possession tranquille d’un coin de terre. En vertu de la foi en la rétribution terrestre, il s’agit bien évidemment du bonheur sur terre (v. 12-13). Davantage encore, le Seigneur confie ses secrets à ceux qui le craignent, il leur est un ami intime qui les tire du filet des ennemis (v. 14-15). Au v.14 il faut comprendre l’intimité avec Dieu (Ps 73,28; Ex 33,20; Jb 29,5; Pr 3,32) et la connaissance des choses divines (Jb 16,21; 31,34; Os 6,6). À ses fidèles, Dieu signale son amitié en leur faisant découvrir dans les faits, par des interventions en leur faveur, les ressources inépuisables de sa bonté.

Aux v. 16-19 on retrouve les ennemis de la strophe précédente qui sont répartis en deux camps : ceux de l’extérieur, nombreux et remplis de haine violente (v. 19), et ceux de l’intérieur, plus dangereux, qui sont le péchés et le remords. Il y a un retour au thème imprécatoire en style direct mais avec une insistance accrue dans la supplication. Aux sept impératifs des v. 4-7 correspondent maintenant sept nouveaux impératifs : v. 16 « regarde »; v. 16 « prends pitié de moi »; v. 17a « desserre l’angoisse de mon cœur »; v. 17b « tire-moi de ma détresse »; v. 18a « vois ma misère et ma peine »; v. 18b « enlève tous mes péchés »; v. 19a « vois mes ennemis si nombreux ». En outre il y a de nombreuses expressions qui décrivent l’état du pécheur tourmenté par le remords : « seul et misérable » (v. 16); « l’angoisse » (v. 17a); « ma détresse » (v. 17b); « ma misère et ma peine » (v. 18a); « mes péchés » (v. 18b).

Au v. 20 les trois impératifs de la finale portent jusqu’à Dieu la supplication tout entière : « garde mon âme » (v. 20a); « délivre-moi » (v. 20a); « épargne-moi la honte » (v. 20b). Au v. 21 il est possible que « droiture et perfection » soient des attributs de Dieu plutôt que des qualités du psalmiste. Là, devant le trône de Dieu, la droiture et la perfection, comme deux avocates, prennent la défense du pécheur repentant.

Ce psaume, on le voit, évoque la profonde théologie judéo-chrétienne de la défaillance morale, de ses conséquences et de son pardon. La Bible ne connaît pas le désespoir. Même dans les situations les plus difficiles, quand l’être humain est brisé par l’épreuve, l’inquiétude ou le poids de ses péchés, il y a toujours une issue. Tous les chemins des hommes, même les pires, peuvent finalement déboucher sur un amour plus fort que toutes les autres forces de ce monde.

Le Ps 25, jamais cité dans le Nouveau Testament, n’a presque pas besoin de relecture chrétienne tant son enseignement est universel, abordable et facilement compréhensible. La liturgie ancienne s’en est servie comme antienne d’ouverture de certains dimanches de l’année liturgique : deux dimanches du carême, le 2e Reminiscere (v. 6 « Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse »), le 3e Oculi (v. 15 « J’ai les les yeux tournés vers le Seigneur »), ainsi que le 1er dimanche de l’avent Ad te levavi (v. 1« Vers toi j’élève mon âme »).

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