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Méditation chrétienne

Vertu de la passion (Oraison XII)

Imprimer Par Catherine de Sienne

Catherine Benincasa naquit dans une famille de teinturiers. Elle se consacra très jeune à Dieu. À l’âge de quinze ans, elle entra chez les sœurs de la Pénitence de saint Dominique (tiers ordre). Auteur mystique (le Dialogue, les Oraisons), elle intervint publiquement dans la vie de l’Église en demandant au pape Grégoire XI de quitter Avignon pour Rome, puis en luttant pour mettre fin au grand schisme d’occident. Elle fut proclamée docteur de l’Église en 1970 et co-patronne de l’Europe en 1999.

Ô Dieu éternel, haute et éternelle grandeur, tu es grand et je suis petite, et donc ma petitesse ne peut atteindre ta grandeur, sauf dans le cas où l’amour, et l’intelligence avec la mémoire s’élèvent au-dessus de la bassesse de mon humanité, et avec la lumière que tu m’as donnée de ta lumière, je te connais. Mais si je regarde en ta hauteur, toute élévation que puisse faire mon âme en toi est comme une nuit obscure comparée à la lumière du soleil, ou encore combien est différente la lumière de la lune de la roue du soleil, parce que moi, bassesse mortelle, je ne puis atteindre ta grandeur immortelle. Bien puis-je te goûter par élan d’amour, mais je ne peux te voir en ton essence.

C’est pourquoi tu as dit que l’homme qui vit ne te voit pas, c’est-à-dire que l’homme qui vit dans sa sensualité et sa volonté ne peut te voir, toi, dans l’amour de ta charité. Et si en vivant avec raison il peut te voir à un certain point, néanmoins il ne le peut en ton essence, tant qu’il vit dans son corps mortel. Il est donc bien vrai que ma bassesse ne peut atteindre ta grandeur, mais seulement goûter et voir dans ton miroir, et cette vision est en parfaite charité, car l’amour de ta charité je peux le voir parfaitement, mais non l’essence, comme il est dit.

Et quand ai-je pu atteindre l’amour de ta charité, que je ne puis saisir comme font les vrais adorateurs, ayant vigueur en mon corps mortel ? Quand fut le temps, et que vint la plénitude du temps sacré, ce temps fut favorable pour que mon âme le connaisse annoncé en ta lumière ; alors quand vint le grand médecin dans le monde, c’est-à-dire ton Fils unique, quand l’Époux s’unit à l’épouse, c’est-à-dire la divinité dans le Verbe à notre humanité ; de cette union le moyen fut Marie qui revêtit l’époux éternel de notre humanité.

Mais cet amour et cette union étaient si cachés que peu les connaissaient, et pour cela l’âme ne considérait pas encore sa grandeur. Mais, comme je le vois dans ta lumière, l’âme arrive à la parfaite connaissance de ton amour de charité, dans la passion de ce Verbe, parce que alors le feu caché sous notre cendre commença à se manifester largement et pleinement ouvrant son corps très saint sur le bois de la croix. Et afin que l’amour de l’âme soit tiré vers ces choses hautes et que l’œil de l’intelligence contemple dans le feu, tu as voulu toi, Verbe éternel, être levé en haut d’où tu nous as montré l’amour dans ton sang : dans ton sang tu nous as montré ta miséricorde et ta largesse. En ce sang tu nous as montré encore combien est lourde et te pèse la faute de l’homme. Dans ce sang tu as lavé la face de ton épouse, c’est-à-dire de l’âme, avec laquelle tu t’es uni, par l’union de la nature divine avec notre nature humaine. En lui tu l’as revêtue quand elle était dépouillée et avec ta mort tu lui as rendu la vie.

Ô passion désirée! Mais toi, Vérité éternelle, tu dis qu’elle n’est désirée ni aimée par qui s’aime lui-même, mais par qui s’est dépouillé de soi, et vêtu de toi, s’élevant avec la lumière, dans ta lumière, à connaître la hauteur de ta charité. Ô aimable et tranquille passion, qui avec tranquillité de paix fait courir l’âme sur les eaux de la mer tempétueuse ! Ô délectable et très douce passion, ô richesse de l’âme, ô consolation des affligés, ô nourriture pour les affamés, ô port et paradis de l’âme, ô véritable allégresse, ô notre gloire et notre béatitude. L’âme qui se glorifie en toi acquiert son fruit. Et qui est celui qui se glorifie en toi ? Non celui qui a soumis la lumière de la raison à une affection sensitive, parce que celui-ci ne voit que la terre.

Ô passion qui ôte toute infirmité, si le malade veut être soigné, parce que ton don ne nous a pas enlevé la liberté. Et encore, toi passion, tu rends la vie au mort ; si l’âme tombe malade par les tentations des démons, tu la libères ; si elle est persécutée par le monde, ou bien saisie par sa fragilité tu es son refuge, parce que l’âme a connu en toi, non seulement les actions du Verbe dans la passion qui ont été finies, mais encore elle a goûté la hauteur de la charité divine. Aussi par toi, passion, elle veut entendre et connaître la vérité, et s’enivrer et se consumer dans la charité de Dieu pour ton infirmité, qui paraît infirmité à cause de notre humanité qui a souffert en toi, mais néanmoins la hauteur est très grande par le mystère qui vient d’elle en vertu de ta déité avec laquelle elle s’élève elle-même à la hauteur de la déité même, et parvient ainsi à sa fin, car autrement elle ne pourrait pas.

Ô passion, l’âme qui s’est reposée en toi est morte à sa sensualité, et pour cela elle goûte l’affect de ta charité. Ô combien est douce et suave cette douceur que goûte l’âme qui entre sous cette écorce, elle y a trouvé la lumière et le feu de la charité en voyant l’admirable union de la divinité avec notre humanité. Et elle voit l’humanité disparaître, mais non la déité. Regarde, mon âme, et tu verras le Verbe en notre humanité devenue un nuage ; mais la déité n’est nullement blessée par le nuage ou ténèbres de notre humanité, mais reste cachée dans le soleil, splendeur divine, comme parfois le ciel serein est caché par un nuage. Et qui nous montre cela ? Parce que finie la peine, dans le corps du Verbe resta la déité et, après la résurrection, elle rendit lumineuse l’humanité qui alors était obscure, et la fit immortelle alors qu’elle était mortelle. Toi, donc, passion, tu montres la doctrine que doit suivre la créature douée de raison, et ils se trompent ceux qui veulent plutôt suivre les plaisirs que la peine ; car nul ne peut parvenir au Père que par le Fils, et toi Verbe, nous ne pouvons te suivre si nous ne te goûtons dans les peines. Et si l’âme ne veut pas souffrir les peines, il faut forcément qu’elle les souffre, mais si elle veut les porter avec le soleil de la lumière, alors l’âme ne sent aucune fatigue, de même que la déité dans le Verbe ne souffrit aucunement, bien que volontairement elle fût porteuse des peines.

Donc, manifestement, tu montres que depuis le temps favorable de la passion du Verbe, l’âme peut connaître l’affect de la charité avec la lumière de la grâce, et, avec cette lumière dans le temps fini nous arrivons à connaître ton essence dans le temps infini. Ainsi par cette infinité de passion nous connaissons ta hauteur, non que tes mystères soient infimes — ils sont au contraire sublimes — mais je dis infirmes pour la passion de ton infime humanité.

Ô Dieu doux et éternel, infinie sublimité ! Parce que nous ne pouvions élever l’affect, qui était infime, ni la lumière de l’intellect à ta hauteur à cause de la ténèbre de la faute, toi, suprême médecin, tu nous as donné le Verbe avec l’amorce de l’humanité et tu as pris l’homme et tu as pris le démon, non en vertu de l’humanité mais de la divinité. Et ainsi te faisant petit tu as fait l’homme grand, comblé d’opprobres tu l’as rempli de béatitude, ayant eu faim tu l’as rassasié dans le désir de ta charité, en te dépouillant de la vie tu l’as vêtu de ta grâce, rempli de honte tu lui as rendu l’honneur, étant obscurci quant à l’humanité tu lui as rendu la lumière, étant étendu sur la croix tu l’as embrassé, et tu lui as fait une caverne dans ton côté, dans laquelle il pouvait trouver refuge loin de la face des ennemis, dans cette caverne il peut connaître ta charité pour que par elle, tu montres que tu lui as donné le plus que tu pouvais en opération finie. Là il a trouvé le bain dans lequel il a lavé la face de son âme de la lèpre du péché.

Ô aimable amour, ô feu, ô abîme de charité. Ô hauteur incompréhensible, plus je regarde ta hauteur, dans la passion du Verbe, plus mon âme misérable, misérable de honte, parce qu’elle ne t’a jamais connu et cela parce que toujours j’ai été vivante d’affect de la sensualité, et morte à la raison. Mais qu’il plaise aujourd’hui à la hauteur de ta charité d’éclairer l’œil de mon intelligence et aussi celle de ceux que tu m’as donnés pour enfants, et de toutes les créatures douées de raison.

Ô déité, mon amour, je te demande une chose : au temps où le monde gisait infirme, tu lui as envoyé ton Fils unique comme médecin, et je sais que tu l’as fait par amour. Maintenant je vois le monde qui gît totalement dans la mort, et si grandement que mon âme en cette vision défaille. Quelle façon sera maintenant celle de ressusciter encore une fois ce mort, toi Dieu étant impassible, et que tu dois venir non plus pour racheter le monde mais pour le juger ? De quelle façon donc, sera rendue la vie à ce mort ? Je ne crois pas, ô bonté infinie, que te manquent les remèdes, au contraire je confesse que ni l’amour te manque, ni ta puissance n’est affaiblie, ni ta sagesse n’est diminuée, et donc tu veux et peux et sais envoyer le remède nécessaire, c’est pourquoi je te supplie, si cela plaît à ta bonté, de me montrer ce remède, pour que mon âme soit encouragée à le saisir virilement.

Réponse

II est vrai que ton Fils ne doit plus venir qu’en majesté pour juger, comme il est dit. Mais comme je le vois tu appelles christs tes serviteurs, et ainsi tu veux ôter la mort et rendre la vie au monde. Et de quelle façon ? Qu’ils marchent virilement par la voie du Verbe, avec sollicitude et un ardent amour procurant ton honneur et le salut des âmes, et pour cela supportant patiemment tourments, opprobres, reproches, qu’ils leur soient faits par quiconque ; avec ces peines finies, tu veux donner réconfort à leur désir infini, c’est-à-dire exaucer leurs prières et accomplir leur désir. Mais s’ils souffraient seulement dans leur corps, dans le désir susdit, cela ne suffirait ni à eux ni aux autres, de même que la passion dans le Verbe, sans la vertu de la déité, n’aurait pas satisfait au salut de la génération humaine.

Ô excellent remédiateur, donne-nous donc à nous de ces christs qui vivent continuellement en veilles, en larmes et en oraisons pour le salut du monde. Tu les appelles tes christs parce qu’ils sont conformés à ton Fils unique. Ah ! Père éternel, accorde-nous que nous ne soyons ignorants, aveugles ou froids, ni de vue si obscure que nous ne voyions nous-mêmes, mais donne-nous de connaître ta volonté.

Peccavi Domino, miserere mei.

Je te remercie, je te remercie, parce que tu as réconforté mon âme, tant par la connaissance que tu m’as donnée de la façon dont je peux connaître la hauteur de ta charité étant encore dans mon corps mortel, tant aussi pour le remède que, je le vois, tu as ordonné pour libérer le monde de la mort.

Donc ne dors plus, ô mon âme, toi qui as dormi tout le temps de ta vie. Ô amour inestimable, la peine corporelle de tes serviteurs aura pouvoir par la vertu du saint désir de leurs âmes, ce désir aura pouvoir par la vertu du désir de ta charité. Ô mon âme misérable qui n’as pas embrassé la lumière mais la ténèbre ! Lève-toi, lève-toi au-dessus de la ténèbre, éveille-toi toi-même, ouvre l’œil de ton intelligence et regarde l’abîme dans l’abîme de la charité divine, parce que si tu ne vois pas tu ne peux pas aimer : autant tu verras autant tu aimeras et en aimant tu suivras, et tu vêtiras sa volonté.

Peccavi Domino, miserere mei. Amen.

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