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Le psalmiste

Psaume 122. Pèlerinage vers Jérusalem

Imprimer Par Hervé Tremblay

Finalement arrivé aux portes de Jérusalem après une longue marche, un pèlerin exprime sa joie d’entrer bientôt dans la cité de David et dans le temple de Dieu. Puis il exprime son admiration devant la ville magnifique, son attachement pour la cité, à la fois centre de la vie religieuse et de l’activité nationale. Finalement montent des prières pour la paix et la prospérité de la ville et de ses habitants, que le pèlerin étend à ses frères dispersés et au temple lui-même. Il faut se rappeler, en effet, que Jérusalem n’était pas seulement la capitale politique du royaume, mais qu’elle avait aussi une signification religieuse, tant les deux domaines étaient imbriqués pour les anciens. Le Ps 122 invite donc à une expérience de convivialité avec Dieu et avec d’autres croyants.

Selon le genre littéraire, le Ps 122 est généralement classifié dans les cantiques de Sion (on en compte cinq autres : Ps 46; 48; 76; 84; 87). Toutefois, à l’intérieur du psautier, il fait partie des 15 « chants des montées » ou « cantiques des degrés » (Ps 120–134), qui seraient des chants de pèlerinage chantés sans doute pendant la montée à Jérusalem (cf. Is 2,3; Jr 31,6; Ps 84). On a aussi suggéré qu’il s’agissait de chants de pèlerinage repris par des lévites placés sur les « quinze degrés » ou marches, de l’entrée du temple, ou encore d’une suite de chants pour couvrir « graduellement » l’ensemble des célébrations du pèlerinage.

Le texte du psaume comporte deux difficultés. Au v. 3b, on a littéralement : « qui est liée à elle ensemble ». On traduit habituellement : « ville où tout ensemble ne fait qu’un », « ville d’un seul tenant ». L’idée serait celle d’une ville bien construite où toutes les parties sont liées entre elles, qui associe tout en elle. On peut aussi comprendre, d’après les versions anciennes, qu’il s’agit de la cohésion des personnes (« où la communauté est une »). Au v. 6b, pour respecter le parallélisme avec le v. 7a (« Que la paix règne dans tes murs ») certains corrigent « paix à ceux qui t’aiment » par un mot semblable en hébreu « paix à tes tentes ».

La structure du poème, en trois strophes, est assez évidente. La première strophe (v. 1-2) oppose un hier (v. 1) à un aujourd’hui (v. 2). Quelqu’un, parti à Jérusalem avec un groupe de pèlerins après un cri de ralliement, exprime sa joie d’arriver enfin à destination. On y passe de la perception auditive (le cri) à la perception visuelle (la beauté de la ville). La deuxième strophe (v. 3-5) contient un approfondissement théologique sur Jérusalem symbole d’unité dans deux domaines : religieux d’abord, à cause du temple, lieu de rassemblement cultuel (v. 4) ; politique, ensuite, à cause du palais royal, lieu du pouvoir central (v. 5). La troisième strophe (v. 6-9) se répand en souhaits et prières pour le bonheur et la paix (v. 6-9).

Sur le plan littéraire, le psaume est un chef-d’œuvre. On note immédiatement la répétition de certains mots soulignant les thèmes centraux : « Jérusalem » (v. 2-3.6), l’adverbe « là » (v. 4-5), « à cause de » (v. 8-9), mais surtout la reprise des termes avec un complément différent : « tribus » (v. 4); « trônes » ou « sièges » (v. 5); « paix, prospérité » (v. 6-8). Aux v. 4-5 la séquence des formes est la même : adverbe, verbe, substantif redoublé pour l’emphase : « C’est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur. C’est là le siège du droit, le siège de la maison de David ». Ce n’est pas tout. Dans l’hébreu, il y a également des allitérations et des jeux de sonorité plutôt uniques (v. 4c; v. 4d-5a), surtout la cascade de syllabes chuintantes du v. 6 : « demandez » (sha’alu), « la paix » (shalôm), « Jérusalem » (yerûshalaïm), « que la paix règne » (yishlayû).

Le v. 1 du psaume s’ouvre sur la joie. En communion avec tous ses prédécesseurs, le psalmiste fait sien l’enthousiasme qui soulevait les Israélites à la pensée de voir Jérusalem et son temple (Ps 16,9-11; 27,4; 42,3-7; 43,3-4; 48,12; 84,2-8; Dt 12,18; 14,26; 1 Ch 12,41; 15,16.25; 2 Ch 30,21-26; Is 30,29; Jr 31,12-13; So 3,14-15). À l’annonce du pèlerinage qu’il va entreprendre, il se remémore les paroles des prophètes « Levez-vous et montons à Sion, vers le Seigneur notre Dieu » (Jr 31,6; cf. Is 2,1; 30,29). Dès le v. 2 le psalmiste s’adresse directement à la ville (« tes portes »). Sa marche dans la poussière et sous un soleil de plomb a pris fin, ses pieds foulent maintenant la terre sacrée. Au v. 3 le pèlerin admire Jérusalem solidement reconstruite, avec ses douze portes monumentales, remplie d’une nombreuse population. Pour un provincial habitué aux villages aux petites maisons isolées et sans ordre, c’est un émerveillement de découvrir l’ordonnance harmonieuse des habitations en pierre et des palais. Nous avons parlé du problème textuel de ce verset. Le verbe est au passif, qui pourrait être interprété d’un passif divin au sens où c’est Dieu qui a réalisé l’unité du peuple autour de la ville sainte. Mais rapidement cet enthousiasme esthétique s’élève au niveau des valeurs nationales et religieuses qu’évoque la ville. Elle est le signe de la présence de Dieu au milieu de son peuple, le gage de sa prédilection, le centre des tribus où toutes viennent prendre conscience de leur solidarité et resserrer leur unité nationale. Le v. 4 évoque les tribus montant trois fois par année à Jérusalem, pour la Pâque, Pentecôte et la fête des Tentes (Ex 23,17; 34,23; Dt 12,4-14; 16,16). Le v. 5 parle des « sièges », une référence aux rois d’Israël qui jugeaient au nom du Seigneur tout citoyen faisant appel à eux (Dt 7,8; 1 R 3,7-11; 7,7; Pr 20,8; Ps 9; 43,1-3; 118,9-21; Is 11,3; 16,5; 26,1-3; Jr 21,12). C’est que, à côté du temple, résidence de Dieu, s’élevait le palais des rois, symbole de la dynastie davidique et représentation visible de la présence de Dieu sur terre. C’est pourquoi le psaume parle de la « maison de David », la dynastie choisie par le Seigneur qui a reçu les promesses divines (2 S 7; 1 R 12,28; 2 R 2,45; Ps 89,5.30.37; 132,11). Comme le psaume est probablement postexilique, les grandes traditions royales cèdent le pas à un messianisme plus spiritualisé. Depuis le retour d’exil, Jérusalem garde le trône vacant pour le nouveau David promis.

Dans un changement de tonalité assez net, la dernière étape (v. 6-9) se développe tout entière sous le mode volitif avec des prières et des souhaits. Le psalmiste s’adresse successivement aux autres pèlerins (v. 6a), puis encore à Jérusalem (v. 6b-9). D’autres ont supposé un dialogue entre un prêtre (v.6a.7a.8a) et les fidèles (v. 6b.7b.8b), terminé par la prière du prêtre (v. 9). Que rien ne vienne troubler le calme de la ville, de ses tentes, de ses palais et de ses murailles! En jouant sur l’étymologie populaire du nom de la ville (« cité / vision de paix »), le psalmiste souhaite paix et bonheur à la ville. La salutation s’exprime selon la formula bien connue: « Shalôm! Paix à toi! ». C’est un souhait non seulement d’absence de trouble et de malheur, mais encore d’obtention des biens les plus importants comme la santé et le bien-être (Gn 29,6; 43,7; 2 S 11,7; 2 R 20,9; Ps 84,5). En effet, la racine hébraïque signifie d’abord « intégrité » : que Jérusalem garde toujours son intégrité territoriale, morale, religieuse et politique. Il faut donc que la ville voit la réalisation intégrale de tout ce que signifie son nom, qu’elle demeure, à travers toutes les tragédies, la patrie de la paix où l’on vit en bonne entente dans l’amour du vrai Dieu. Une dernière considération achève de donner à ces vœux pour Jérusalem leur plénitude de sens, à savoir le rôle communautaire que la cité exerce à l’égard de ceux qui se recommandent d’elle. Jérusalem est la ville de tous. Le psalmiste étend ses prières à tous ses frères de race et de religion, à tous ceux qui participent au pèlerinage, à ceux qui ont dû rester chez eux, à ceux qui résident ailleurs dans le pays et même à ceux qui sont dispersés dans la diaspora.

La relecture chrétienne permet, pour une rare fois, une application littérale du psaume. En effet, la coutume des pèlerinages semble plus vivante que jamais : Rome, la terre sainte, Compostelle, Fatima, Lourdes, etc. Depuis des siècles, des milliers de pèlerins ont marché de grandes distances afin d’aller vers ces lieux significatifs où Dieu s’est manifesté au monde, signifiant du coup leur cheminement intérieur vers lui. Même s’il est vrai que « les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité » (Jn 4,21), il reste que les hommes ont besoin de ces signes visibles qui pointent vers une autre cité et donnent un sens à leur marche vers elle.

Certains auteurs ont imaginé Jésus récitant ce psaume lors de ses montées à Jérusalem (Lc 2,41; Jn 2,23; 5,1; 7,2-10). Il faut noter spécialement Lc 19,41-44 qui joue aussi sur « Jérusalem » et « paix » (cf. Hé 7,2). À un autre niveau, le Ps 122 pointent vers l’Église, nouvelle fondation de paix. De même que Jérusalem signifiait l’unité de tout Israël, ainsi l’Église fait l’unité de tous les croyants en Jésus Christ. « Il a voulu tout réconcilier […] en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1,20). C’est pourquoi tous les cantiques de Sion sont généralement interprétés de l’Église, Jérusalem nouvelle (Ap 21,2-27), que toutes les nations de la terre sont appelées à construire (Ép 2,20-22; Hb 12,22-24), où tout se tient uni par le lien de la charité (Col 3,14) et de la paix (Ép 4,3; Ph 4,7). On a aussi développer l’image de Jésus temple nouveau (Jn 2,19-22) ainsi que les textes apostoliques sur le temple vivant de Dieu composé des fidèles (1 Co 3,11-17; 1 P 2,5). Ainsi donc, si la motivation politique du Ps 122 est d’une application plus délicate dans le monde d’aujourd’hui, sa motivation religieuse, au service de l’unité, reste toujours valide.

Fr. Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa

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