Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

1er Dimanche de l’Avent. Année C.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Se tenir debout

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées par le fracas de la mer et de la tempête. Les hommes mourront de peur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde, car les puissances des cieux seront ébranlées.
Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans la nuée, avec grande puissance et grande gloire.
Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche.
Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans la débauche, l’ivrognerie et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste. Comme un filet, il s’abattra sur tous les hommes de la terre.
Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous serez jugés dignes d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de paraître debout devant le Fils de l’homme. »

COMMENTAIRE

En ce dimanche, nous entrons dans une nouvelle année liturgique, où l’Évangile de Luc sera notre guide. Nous entrons dans un temps d’attente, celui de l’Avent. Et nous y entrons de façon vigoureuse avec ces images et appels de Jésus en Luc, qui expriment ce que l’attente porte de peurs et d’espoirs, et aussi de risques et de tentations.

Être en attente : cela appelle à se situer dans un temps qui n’est pas court, immédiat, mais plus long. Ce n’est pas facile. Temps de l’attente, temps du long désir, qui reste ouvert sur ce qui va advenir, sur ce qui vient, à espérer. Mais ce n’est pas facile car c’est même contraire à notre manière spontanée de vivre le temps dans la culture actuelle. Tout est centré sur l’immédiat, le présent, sans passé où s’inscrire, sans avenir à préparer. Pour reprendre l’image de Jean-Claude Guillebaud dans son livre « Le goût de l’avenir » nous ne sommes pas dans une culture du sablier, avec le temps qui s’écoule, mais dans une culture de l’oeuf : deux très petites extrémités, le passé et l’avenir, et un gros centre : le présent. Quelle place peut alors y tenir l’espérance ?

Les paroles de Jésus évoquent le climat de crainte et de confusion, propre aux temps de crise, de passage : des événements qui ébranlent le ciel, la terre, la mer, tout le cosmos. Ces images sont bien actuelles : un climat où les saisons sont mêlées; une société qui connaît des transformations profondes et rapides; un monde marqué par des guerres et la terreur. Où allons-nous? Ces bouleversements annoncent-ils des catastrophes irrémédiables? Et ont-ils un sens? Sans compter les médias qui mettent ensemble tout ce qui va mal et accentuent notre sentiment de peur et d’impuissance.

Devant ces confusions, en ces temps de transitions qui durent, nous sommes tentés par la fuite : nous enfermer dans notre petit monde, dans les soucis et les plaisirs immédiats, pour ne pas avoir à nous questionner et à faire des choix; ou encore céder simplement à l’affolement, courant d’un maître à l’autre pour trouver des calmants, nous complaisant dans les catastrophes, cherchant ce qui peut les confirmer. En pratique, dans les deux cas, cela produit une résignation devant les forces à l’oeuvre qui nous dépassent et auxquelles nous nous en remettons comme devant des fatalités, des destins, sur lesquels nous sommes sans prise.

Nous ne sommes pas les premiers à vivre de telles situations, à nous interroger et à être tentés de plonger dans la spirale des craintes et du repli. Les chrétiens des premières communautés ont passé par là. Le monde qu’ils avaient connu s’écroulait. De plus, ils attendaient de façon très prochaine la fin définitive de l’histoire humaine, car la résurrection du Christ ne pouvait qu’annoncer la fin des temps. Des prophètes de malheur leur annonçaient que le pire s’en venait, alors que des sages leur disaient de jouir de l’instant, car il n’y avait rien d’autre à espérer. Les disciples des premières générations ont dû réfléchir sur le sens de tout cela et se demander, finalement, à quoi leur Seigneur Jésus de Nazareth les invitait en de tels temps de crises, de passages. Ils étaient tentés eux aussi de fuir dans les soucis quotidiens ou les plaisirs, sans vision, sans regard critique sur ce qui advenait, et sans prise en charge de leur vie, sans engagement pour refuser les fatalités et résister aux faux destins. Mais en faisant mémoire de la personne, des paroles et des pratiques vivifiantes de Jésus, en approfondissant l’horizon de sens qu’il ouvrait, d’autres possibles ont émergé, les invitant à réagir autrement.

C’est ce dont l’évangile témoigne. Dans les moments de crise, de bouleversements, oui, la peur est là et le goût de s’enfermer dans l’immédiat. Mais Jésus invite à trois attitudes pour résister à ces tentations.

– Jésus appelle à demeurer conscients, éveillés, à garder une distance critique face à tout ce qui est dit et proposé par la culture dominante. Rester en état de veille, c’est garder un horizon de sens plus large qui rend capable d’espérance, par-delà la crainte et l’enfermement dans la petite vie des plaisirs et soucis. Car pour nous comme pour les premiers chrétiens, l’histoire humaine a un avenir, qui se nomme salut, rédemption, libération.

– Jésus invite non pas à baisser la tête dans la résignation mais à la relever, et non à s’écraser mais à se tenir debout, dans la dignité, car nous sommes des êtres humains dignes, libres, responsables.

– Il invite aussi à prier, prière présente en Luc à tous les moments importants de sa vie; cette prière qui permet de rester lié aux autres, au Père et à l’univers, dans une alliance de vie; cette prière qui garde le coeur en attente et l’empêche de se replier sur lui-même.

Rester en état de veille, se tenir debout, prier. En ce début d’Avent, Luc nous propose une spiritualité de l’espérance et de la résistance. Elle est exigeante car elle va à contre-courant d’une culture de la mort et du spectacle, d’une culture de l’immédiat où il n’y a plus place pour le long désir et son attente confiante. Mais elle fait habiter et rayonner en nous une espérance, un goût de l’avenir, qui est un anti-destin et qui affirme la grandeur de notre condition et de notre vocation humaine.

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