Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

21e Dimanche du temps ordinaire. Année B.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Quand la Parole scandalise

Jésus avait dit dans la synagogue de Capharnaüm : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. » Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, s’écrièrent : « Ce qu’il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l’écouter ! »
Jésus connaissait par lui-même ces récriminations des disciples. Il leur dit : « Cela vous heurte ? Et quand vous verrez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ?… C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. »
Jésus savait en effet depuis le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas, et celui qui le livrerait. Il ajouta : « Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père. »
A partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en allèrent et cessèrent de marcher avec lui. Alors Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu. »

COMMENTAIRE

En Jean, Jésus a parlé de pain de vie, de vie éternelle. Et certains disciples sont choqués, scandalisés. Sa parole est intolérable. Et Jésus au lieu d’arranger les choses, de tout réconcilier, en remet. Alors, beaucoup de ses disciples s’en allèrent et cessèrent de marcher avec lui.

Il ne s’agit pas ici d’opposants à Jésus, de Pharisiens stricts ou de Sadducéens puissants, mais de ceux et celles qui avaient choisi de suivre Jésus. Maintenant, ils tournent de bord. Ils ne sont plus capables de marcher à la suite de ce prophète qui dérange, qui bouleverse leur vision de Dieu, de la vie humaine, et de leur propre identité. Tous ne l’abandonnent pas, certains choisissent de rester avec lui, mais la suite montrera aussi leur fragilité.

Cet évangile est intéressant car il nous présente un autre visage de Jésus que celui que souvent nous privilégions. Nous aimons bien un Jésus doux, qui aime tout le monde, qui réconcilie tous et tout, et que nous pouvons suivre avec plus de facilité car c’est peu risqué. Mais son visage ici est différent : c’est Jésus comme Parole qui scandalise, qui provoque et nous appelle ainsi à faire des choix qui ne sont pas évidents, qui ne seront pas appuyés par l’opinion commune, ou qui nous marginaliserons par rapport à la culture dominante. Et cela tant dans l’Église elle-même que dans la société.

Que la parole du Christ, aujourd’hui comme hier, soit choquante, cela est normal. Autrement, il n’y aurait pas de quoi appeler à se convertir, à vivre et penser autrement. Et lui-même n’aurait pas fini en croix, s’il s’était contenté de répéter des paroles conformes et de plaire à tous.

Cependant, selon les époques, selon les personnes et les milieux, ce n’est pas la même chose qui choque dans les paroles de Jésus. Il y a des parties de l’évangile que certaines époques et personnes mettent davantage dans l’ombre car elles semblent trop bizarres, ou impossibles. En même temps, cela permet de mettre davantage en lumière des morceaux d’évangile que d’autres temps et individus ont négligés. Cela joue dans les deux sens. Mais à l’occasion de cet évangile aujourd’hui, nous pouvons nous demander, nous de ce début du 21ème siècle, nous de tel milieu et de telle communauté chrétienne : dans les évangiles et les paroles de Jésus, qu’est-ce qui demeure pour nous plus rébarbatif et nous scandalise? Qu’est-ce qui nous donne le goût de laisser tomber tout cela, ou de dire : c’est intolérable, cela n’a pas de sens?

Peut-être, tout ce qui fait mention d’un jugement, comme aussi de la fin des temps et de ses bouleversements. Ou ce qui est dit de Dieu, le tout-puissant qui se révèle dans un serviteur en croix; c’était scandaleux au premier siècle et cela le demeure encore, car c’est toute notre image spontanée de Dieu et de la religion qui est ainsi débâtie. Ou ce qui touche l’eucharistie, comme en Jean 6, ou encore la résurrection elle-même : il est tellement plus simple de croire en aucun au-delà ou en la réincarnation. Ou ce qui touche les biens, le partage des biens, le souci des plus pauvres, plutôt radical dans les évangiles. Ou ces appels à prier sans cesse, alors qu’on a tant d’autres choses à faire et que tant de techniques de relaxation et méditation sont offertes, plus pratiques. Ou cette filiation compliquée de Jésus avec son Père, auquel s’ajoute en plus un Esprit saint : le Dieu de l’Islam est plus clair. Ou simplement la miséricorde, le pardon : ce n’est pas ainsi que le monde fonctionne, on va passer pour des mous dans ce monde dur et efficace. Et bien d’autres éléments. En fait, pas mal de choses dans les paroles de Jésus peuvent choquer!
Il peut être bon, pour revigorer nos choix, de nous placer en toute honnêteté devant ce qui nous choque, nous dérange, nous heurte dans Jésus et sa parole. Et de nous demander pourquoi, qu’est-ce que cela touche en nous? Et essayer d’entrevoir dans quel mystère plus large, dans quel horizon de sens de notre vie, à travers cela, Jésus nous invite-il à entrer. Et de porter cela un temps. Et de refaire nos choix, sans tout saisir, mais avec une conscience plus vive du risque, du dérangement. Cela peut nous faire redécouvrir, comme pour Pierre, que Jésus a les paroles de la vie éternelle. Et vers qui irions-nous ?

Cela joue aussi pour l’histoire de nos vies, dans le cheminement de notre expérience croyante. Car peut-être ce qui nous choquait il y a dix ans nous semble maintenant presque évident. Mais d’autres paroles, qui autrefois nous laissaient indifférents, viennent maintenant nous surprendre, nous saisir du dedans.

Les jours passent et la vie continue. Mais parfois, la Parole nous arrive comme une surprise, qui déstabilise nos certitudes, nos habitudes, et nous invite à nouveau à choisir, à nous convertir. Moments de vérité dans nos démarches.

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