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Une joie folie aux yeux du monde

Imprimer Par Pierre Létourneau

Comment définir la joie ? En quoi se distingue-t-elle du bonheur, du plaisir, ou de la gaieté ? Le dictionnaire la décrit comme « un sentiment de bonheur intense, de plénitude, limité dans sa durée, éprouvé par une personne dont une aspiration, un désir sont satisfaits » (Petit Larousse 2005) ou encore « une émotion agréable et profonde, un sentiment exaltant ressenti par toute la conscience» (Petit Robert 1990). S’agissant des sentiments et des émotions, l’expérience de la vie est un bien meilleur maître qu’une définition. À ce qu’on dit, une image vaut mille mots. Alors rappelez-vous l’un de ces réveillons de Noël de votre enfance, trop excités pour vous endormir, puis sautillant en recevant les présents, transportés d’un bonheur intense qui n’a pas d’équivalent. Voilà ce qu’est la joie.

Il n’y a guère de joie comparable pour les adultes, comme si la joie s’estompait avec l’âge. De fait, on a rarement l’occasion de voir les gens matures bondir de joie, sauf peut-être lorsqu’ils gagnent le gros lot, et encore ! La joie de l’adulte est sans doute d’un autre ordre. Plus profonde, elle s’épanche dans un bonheur plus durable. Pensons à la joie ressentie lors de son mariage, ou lors de la naissance de son premier enfant. Il y a aussi une joie si intense qu’elle provoque les larmes, comme à l’annonce de la rémission complète d’une maladie ayant pu entraîner la mort.

Il y a des moments où la joie est inappropriée et doit faire place à la tristesse et à la souffrance, comme lors d’un échec, de la perte d’un emploi, d’une maladie ou de la mort d’un être cher. À l’inverse, certaines occasions sont naturellement propices à la joie, telles les noces, les naissances ou les anniversaires : on s’empresse alors de fêter et de manifester sa joie.

Ces exemples de joie sont du domaine profane, pourrait-on dire, parce qu’ils portent sur un sentiment que tout être humain va ressentir à un moment ou l’autre de sa vie, qu’il soit croyant ou non. On trouve évidemment de tels exemples dans la Bible qui, pour une bonne part, nous laisse entrevoir les expériences bien humaines du peuple de Dieu et des fidèles au cours de l’histoire.

UNE JOIE « SPIRITUELLE » ?

Mais la Bible ne parle-t-elle que de cette joie terrestre ? N’existe-t-il pas aussi une joie sacrée ou religieuse, de nature spirituelle, une joie qui aurait quelque chose à voir avec Dieu et qui se vivrait uniquement dans l’expérience de foi ? Je crois que oui, et c’est vers Jean et son évangile que je me tournerai pour explorer la question.

Voyons d’abord la perspective de fond qui caractérise tout le quatrième évangile. Elle affleure dans cette parole de Jésus qui exhorte les Juifs à ne plus juger d’après l’apparence mais selon la justice (Jean 7, 24). Pour Jean, il y a deux façons de regarder le monde et ce qui s’y déroule. Il y a d’abord ceux qui voient le monde à partir d’en bas, avec un regard tout humain qui se butte aux apparences et ne dépasse pas l’aspect matériel et superficiel de la réalité. Tels sont ceux qui veulent faire de Jésus leur roi parce qu’il a miraculeusement nourri la grande foule (6, 14-15) : ils n’ont perçu que le pain, pas la nourriture spirituelle qu’il symbolise. Et il y a les autres, peu nombreux, dont le regard est aiguisé par la foi ; ceux-là voient les choses d’en haut, avec le regard de Dieu, pourrait-on dire. Ils peuvent discerner l’Esprit et les réalités spirituelles masquées par les apparences terrestres. Arrêtons-nous à quelques exemples. D’après Jean, la foi permet de percevoir la gloire du Fils de Dieu derrière la chair de Jésus (1, 14), et même de voir le Fils de l’homme remonter au ciel, là où il était auparavant (cf. 6, 62), tandis que les autres n’y verront qu’un blasphémateur exécuté sur une croix. Quant à l’Esprit de vérité, « le monde est incapable de le recevoir, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas ; mais vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous, et qu’il est en vous. » (14, 17-18)

Comment cela se peut-il ? Le mystère du salut veut que ceux qui croient en Jésus, le Fils de l’homme, soient radicalement transformés de l’intérieur par l’Esprit : ils sont nés de Dieu (1, 13), ils ne sont plus de ce monde, comme Jésus n’est pas de ce monde (17, 16). De fait, « ce qui est né de la chair n’est que chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. » (3, 6) Autrement dit, les croyants n’appartiennent plus à ce monde, ne perçoivent plus le monde de la même façon, ne vivent plus dans le monde de la même manière ; du moins, telle est la destinée du croyant : devenir dès maintenant des enfants de Dieu, selon un processus de perfection qui ne s’achèvera qu’après la mort : « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. Nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jean 3, 2) Bref, le croyant est encore dans le monde, mais n’est plus de ce monde, et ne vit plus comme le monde.

LA JOIE DES CROYANTS

Munis de cette clé de lecture, nous pouvons maintenant revenir à notre propos. Qu’en est-il donc de la joie pour les étrangers que sont les croyants dans le monde ? Comme on pouvait s’y attendre, Jean opère un renversement des valeurs mondaines. Prenons l’exemple des prédicateurs qui sèment leur message à tous vents et se font une grande joie d’accueillir des disciples en grand nombre. Cela est tout à fait normal dans le monde. Mais dans la perspective johannique, le semeur n’est là que pour laisser un autre (Jésus) moissonner, et il tire toute sa joie de celle du moissonneur, satisfait de sa récolte. C’est pourquoi Jean Baptiste se réjouit de voir ses disciples s’en aller vers Jésus, car l’épouse appartient à l’époux, non à l’ami de l’époux, qui tire toute sa joie du bonheur de l’époux (Jean 3, 29). En un sens, le semeur et le moissonneur partagent la même joie et doivent se réjouir ensemble, comme il est dit plus loin à propos de la moisson samaritaine (4, 36).

Peut-on se réjouir de la mort d’un être cher? Certainement pas selon le monde, dont l’horizon ne dépasse pas celui de la chair. C’est pourtant ce que Jésus demande à ses disciples : « Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi. » (14, 28) La foi aiguise le regard et permet de dépasser les apparences du monde. La mort de Jésus n’est pas un échec, ni la fin de sa présence auprès des siens. Sa mort a du sens. Elle représente son retour vers le Père, d’où il assumera un nouveau mode de présence aux siens, une présence beaucoup plus forte et intime grâce à l’Esprit qui logera au cœur des croyants. Cela, le monde ne peut le comprendre, encore moins s’en réjouir !

LA JOIE DU SALUT

Parlant de joie, l’évangéliste va jusqu’à concevoir une joie parfaite, la seule qui compte en fait, un état de plénitude qui vient du Christ et dont le monde ne suspecte même pas l’existence. « Amen, amen, je vous le dis : vous allez pleurer et vous lamenter, tandis que le monde se réjouira. Vous serez dans la peine, mais votre peine se changera en joie. » (16, 20) « Vous aussi, maintenant, vous êtes dans la peine, mais je vous reverrai, et votre cœur se réjouira ; et votre joie, personne ne vous l’enlèvera. » (16, 22)

Cette joie est celle du salut. Elle prend naissance dans l’expérience intense d’un lien de vie indéfectible et indestructible avec Jésus et son Père grâce à la présence intérieure du Paraclet, l’Esprit de vérité (14, 19-20.23). En d’autres termes, on pourrait comparer cette joie à un sentiment de bonheur et de légèreté qui vient de la conviction profonde d’être déjà uni au Père dans la vie éternelle (5, 24). Les événements de ce monde-ci, aussi pénibles soient-ils, y compris la maladie et la mort, ne peuvent en rien affecter ce lien éternel avec Dieu et son Fils.

Cette joie véritable n’est pas de ce monde et n’est donc pas engendrée par les événements de ce monde. On ne la ressent pas en se levant le matin, en mangeant un bon repas, ou en gagnant à la loterie. Elle habite le croyant dans des « moments de grâce », si on me permet l’expression, des moments d’ouverture à l’autre monde, comme dans la prière, la méditation et la liturgie. Il arrive, en ces occasions, que l’âme soit envahie d’une paix et d’une joie qui ne sont pas celles du monde, mais de l’Esprit. Ces expériences de foi donnent la force d’être étrangers dans le monde.

TÉMOIN DE LA JOIE

Car le croyant n’est pas pour autant retiré du monde. Parce qu’il porte en lui cette joie plénière du salut, il doit témoigner de ce don gracieux par un agir et un mode de vie qui dépassent la logique d’ici-bas et, de ce fait, manifestent la présence du Père et du Fils en lui (15, 9.11-12).

Cette plénitude de joie, dont parle l’évangéliste, reste désincarnée tant qu’elle ne s’exprime pas dans un amour qui correspond à celui manifesté d’abord par le Christ. D’ailleurs, la grâce du salut éternel se mesure à cet amour (1 Jean 3, 14). L’auteur de l’épître a manifestement en tête, ici. quelque chose d’extraordinaire, qui ne correspond pas aux valeurs de ce monde (1 Jean 3, 16).

Faut-il nécessairement donner sa vie pour satisfaire à l’exigence du Christ et être à la hauteur de cette joie qui nous habite en plénitude ? Il s’agit évidemment d’un cas limite, mais qui correspond à une situation souvent vécue dans les premiers temps du christianisme. Cette exigence du Seigneur signifie, en fait, qu’il ne faut jamais laisser le monde faire taire ou étouffer l’amour et la joie reçus d’en haut comme des grâces. Car il n’y a rien dans le monde, aucune force, aucune souffrance, ni même la mort, qui puisse détruire la vie donnée par Dieu. Le croyant doit aimer coûte que coûte, et même s’il devait y laisser sa vie humaine, sa joie demeure, car il possède la vie éternelle, infiniment supérieure. Cette conviction intérieure est source d’une joie qui n’a pas d’équivalent dans le monde.

LA JOIE, AUJOURD’HUI

Jean n’a pas fait sien le concept d’une joie eschatologique, qui ne serait pleinement vécue qu’à la fin des temps dans le Royaume éternel de Dieu. Du reste, il n’attend pas non plus le retour du Fils de l’homme avec ses anges sur les nuées du ciel pour rassembler ses élus. C’est que le Fils de l’homme a déjà rassemblé tous les siens du haut de la croix (12, 31-32) : ces élus n’ont pas besoin de passer par le Jugement, étant déjà transférés de la mort à la vie (5, 24). Il ne saurait y avoir meilleure nouvelle… et plus grande joie, même si cela est folie aux yeux du monde

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