Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

Pentecôte. Année B.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Une communication réussie

Quand arriva la Pentecôte (le cinquantième jour après Pâques), ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain il vint du ciel un bruit pareil à celui d’un violent coup de vent : toute la maison où ils se tenaient en fut remplie. Ils virent apparaître comme une sorte de feu qui se partageait en langues et qui se posa sur chacun d’eux. Alors ils furent tous remplis de l’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
Or, il y avait, séjournant à Jérusalem, des Juifs fervents, issus de toutes les nations qui sont sous le ciel. Lorsque les gens entendirent le bruit, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient dans la stupéfaction parce que chacun d’eux les entendait parler sa propre langue. Déconcertés, émerveillés, ils disaient : « Ces hommes qui parlent ne sont-ils pas tous des Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, des bords de la mer Noire, de la province d’Asie, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l’Égypte et de la Libye proche de Cyrène, Romains résidant ici, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons proclamer dans nos langues les merveilles de Dieu. »

Commentaire

L’univers est vaste. Tant de peuples y vivent, que nous côtoyons parfois lors d’un voyage ou que nous rencontrons ici dans nos milieux. Nous aimerions communiquer avec eux, mais le langage nous sépare et nous cherchons les mots, les gestes, les silences qui nous rapprocheraient. Parfois la rencontre advient, mais plus souvent chacun poursuit sa route, dans son propre monde. Et même quand une même langue est partagée, les malentendus, les peurs, les distances peuvent demeurer. En quel lieu, en quel temps de notre histoire sera-t-il possible de communiquer entre nous dans une certaine transparence? Et aussi de nous dire des choses vraies, qui nous tiennent à cœur, celles qui nous font vivre, mourir et ressusciter?

En Église, nous sommes maintenant, pour la première fois de l’histoire, une Église vraiment universelle, avec des croyants de tant de nations, ethnies, cultures et langues différentes. Unis par une même foi et espérance, cherchant à rayonner un amour plus grand que nous, nous vivons aussi les divisions, les méfiances, ou la simple difficulté de nous écouter et de nous comprendre. Mais tous, en des contextes si différents, nous sommes porteurs d’une mission, celle de témoigner de ce qui, et de qui, nous rassemble et nous envoie. Cette mission, elle se fait vers des gens qui cherchent, comme nous, une lumière apaisante, une maison accueillante, ou qui ne l’attendent plus. Des gens qui ont déjà leurs langages, leurs mentalités, sources de liens et d’écarts, d’incompréhension et de création.

Le défi est de communiquer entre nous et avec tant d’autres mais aussi de communiquer une bonne nouvelle, qui puisse vraiment être entendue et saisie, pour pouvoir être reçue ou écartée, ou laissée en suspens. Défi de transmettre aux générations et aux cultures autres que la nôtre ce qui nous fait vivre, défi à assumer de chaque côté, chez ceux de 20-35 ans ou de 50-60 ans, chez ceux du sud ou du nord, vivant dans des univers si éloignés, qui peuvent mettre à distance plus encore que les différences de langues. Défi de donner corps et parole à l’évangile, comme les autres époques l’ont fait avant nous, de le faire avec nos mots usés et neufs, nos mots fragiles et vifs, ceux du quotidien et ceux des grandes occasions. Défi qui appelle autant à l’inculturation qu’à la contre-culturation, pour garder une tradition religieuse vivante et surprenante, capable de continuité et d’invention.

Le texte de la Pentecôte, dans les Actes, témoigne d’un moment de grâce, quand cette communication se fait et que les convictions partagées sont entendues dans la langue de l’autre, dans son univers propre. Il y a là quelque chose d’unique, qui porte la marque du temps des fondations, avec son élan, son enthousiasme, aux origines de la suite du monde.

Cette communication réussie est liée à un don, venant du ciel, c’est-à-dire du Dieu vivant. Elle est située aussi dans un contexte précis, celui d’une assemblée qui a reconnu déjà le ressuscité et se recueille, mais dont la foi est naissante et n’ose pas encore ou ne sait trop comment se transmettre et à qui. L’événement unique, miraculeux, de cette Pentecôte n’est pas seulement que les langues de feu se posent sur chacun, avec ce qu’elles donnent de capacité de langage, de courage d’aller vers les autres et d’audace de parler. L’expérience de l’Esprit est autant l’audition, la capacité de réception dans sa propre langue, son propre univers. La communication a lieu, la rencontre advient, des deux côtés.

La parole qui unit les disciples et les auditeurs n’est pas un discours moral, une information factuelle ou une prédiction de catastrophes, mais l’annonce des merveilles de Dieu, une proclamation joyeuse qui étonne et réjouit, qui ouvre des temps nouveaux pour que circule une espérance et naisse une communauté. Parole de vie et parole vivante, elle rassemble des univers variés, elle brise des frontières étroites, elle élargit l’espace de la rencontre et de la reconnaissance de l’autre. Elle inaugure une universalité, qui prendra du temps à se dire et s’assumer et qui continue de chercher ses images et ses mots de communion, mais qui avance tenace, car l’enjeu de fraternité qu’elle porte est plus vaste que les étroitesses et les clôtures qui essaient de la limiter. Elle déjoue Babel et sa tour d’incompréhension, ses tours d’ivoire, pour poser un signe d’encouragement, sur la place, là où les gens se promènent et se retrouvent, dans l’espace commun de leur humanité.

En ce temps de mondialisation, quelle parole pourra nous rapprocher, sans éliminer nos différences ou sans simplement juxtaposer nos intérêts? Ne restera-t-il que l’échange des biens sur le marché et la consommation de l’identique, décidés dans les tours, pour qu’une communication advienne? Les malheurs peuvent nous rapprocher, un temps, mais plus encore les solidarités face à ces malheurs et le travail commun de construire, au fil des jours, une espérance ferme. Et le défi de l’exprimer et de la célébrer par tous les langages humains, pour qu’elle soutienne nos efforts et se transmette au-delà de notre espace et de notre temps, dans la fidélité aux origines joyeuses.

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