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Quatrième homélie sur saint Paul (1)

Imprimer Par Jean Chrysostome

PAUL AVEUGLE

1. Le bienheureux Paul, qui nous rassemble aujourd’hui, a illuminé la terre, et c’est lui justement qui, au moment où il fut appelé, fut aveuglé quelque temps. Mais cette cécité a été, et demeure, l’illumination du monde. Sa vision était défectueuse, en effet, et Dieu l’a rendu aveugle de manière très heureuse : c’était pour le ramener à une vision plus rigoureuse, et de plus, Dieu lui manifestait sa puissance en même temps qu’il lui donnait, dans cet accident, une image de ce qui l’attendait; il lui apprenait comment il aborderait la proclamation du message : il lui faudrait rejeter tout ce qui lui était propre, et fermer les yeux pour le suivre. D’où les paroles que Paul lui-même profère pour proclamer cette leçon : « Si quelqu’un parmi vous se figure être sage, qu’il devienne fou pour devenir sage. » (1 Co 3, 18) C’est qu’il ne pouvait retrouver la vision saine sans avoir été auparavant sainement rendu aveugle, sans avoir rejeté les vues gui lui étaient propres et ne servaient qu’à le jeter dans la confusion, sans avoir tout remis à la foi.

Mais que personne n’aille croire, à m’entendre, que c’était Fi un appel contraignant : car il aurait pu retourner à l’état dont il était sorti. Beaucoup d’hommes, mis devant des prodiges plus grands, ont fait volte-face, et c’est le cas dans le Nouveau comme dans l’Ancien Testament : pensez à Judas, Nabuchodonosor, au mage Elymas, à Simon, à Ananie, à Saphire, et au peuple juif tout entier, Paul excepté ; les yeux fixés vers la pure lumière, il poursuivit sa course et s’envola au ciel.

Voulez-vous savoir pourquoi il fut aveuglé ? Écoutez-le lui-même : « Vous savez que j’ai vécu autrefois dans le judaïsme, que je persécutais à outrance l’Église et que je la ravageais, et que j’avais une position extrême dans le judaïsme, au-delà de beaucoup de gens de ma génération, et j’avais pour les traditions qui me venaient des ancêtres un zèle démesuré. » (Ga 1, 13-14) Avec ce caractère extrême­ment énergique, inaccessible, il avait besoin d’un frein encore plus énergique : sinon, emporté par son ardeur comme par un torrent, il aurait fait la sourde oreille aux paroles qui lui étaient adressées. Aussi Dieu réprime-t-il ses emportements et commence-t-il par apaiser les flots démontés de sa colère en le frappant de cécité ; ensuite, il s’entretient avec lui, pour lui montrer le caractère inaccessible de sa sagesse, le carac­tère suréminent de sa science, et lui apprendre à connaître celui qu’il combat, dont il ne pourrait soutenir la vue quand il dispense la punition, bien sûr, mais aussi les gratifications. Et ce n’est pas l’obscurité qui le plongea dans les ténèbres, c’est la surabondance de la lumière qui l’enveloppa d’obscu­rité.

L’HEURE DE LA CONVERSION

2.Mais pourquoi me demanderez-vous, cela n’a-t-il pas eu lieu plus tôt ? Ah! ne vous posez pas de pareilles ques­tions, laissez donc ce genre d’indiscrétion ! Accordez plutôt à la Providence incompréhensible de Dieu qu’elle sait choisir le moment favorable. C’est ce que Paul lui-même fait en disant: « Lorsqu’il a plu à Dieu, qui m’a choisi dès le ventre de ma mère et qui m’a appelé par sa grâce, de révéler son Fils en moi.» (Ga 1, 15-16) Alors du moment que Paul s’exprime ainsi, qu’allez-vous perdre votre temps à ces ques­tions superflues ?
Oui, c’était bien le moment, si, dès lors, les raisons d’achopper disparaissaient. D’autre part, apprenons par cet exemple que jamais personne, ni lui-même, ni ceux qui l’ont précédé, n’a trouvé le Christ par ses propres forces : c’est le Christ qui s’est toujours manifesté. D’où cette parole : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis. » (Jn 15, 16) Car pourquoi ne croyait-il pas en voyant les morts ressusciter au nom de Jésus-Christ ? IΙ voyait les boiteux marcher, les démons prendre la fuite, les paralytiques retrouver une démarche ferme, et cela n’était d’aucune fécondité pour lui ; il n’ignorait rien de ces miracles, lui qui était si curieux de tout cc qui touchait aux apôtres. Etienne avait été lapidé, il était là, il voyait son visage semblable à celui d’un ange, et cela ne lui servait à rien du tout. Comment cela ne pouvait-il lui servir à rien? C’est qu’il n’était pas encore appelé !

Mais, en m’entendant, n’allez pas croire que l’appel soit une contrainte. Loin, en effet, d’exercer une quelconque contrainte, Dieu nous laisse maîtres de nos décisions, une fois qu’il nous a appelés. Ainsi, il s’est révélé aux Juifs, et au moment propice, mais ils ont refusé de le recevoir à cause de la gloire qu’ils en attendaient aux yeux des hommes. Et si quelque incroyant venait me dire : « D’où tenez-vous cette idée, évidente pour vous, que Dieu a appelé Paul depuis le ciel, et que cet appel le détermina ? Et pourquoi ne pas m’avoir appelé, moi à mon tour? », je lui répondrais ceci: « Croyez-vous à cet appel, oui οu non? Si vous y croyez, cela même est une preuve qui doit vous suffire. » Car si vous doutez qu’un appel soit venu du ciel, comment pouvez-vous dire : « Pourquoi ne m’a-t-il pas appelé à mon tour ? » Et si vous croyez à cet appel, cela même est une preuve qui doit vous suffire. » Ayez donc la foi, car Dieu vous appelle, vous aussi bien, du haut du ciel, mais à une condition, que vous soyez disposés à l’obéissance ; dites-vous que si vous n’êtes pas enclin à obéir, si vous détournez votre regard ailleurs, même une voix descendue du ciel pour vous ne suffira pas à vous sauver. Combien de fois, donc, les Juifs n’ont-ils pas entendu une voix d’en haut sans pour autant faire confiance à Dieu ? Combien de fois n’ont-ils pas vu de signes, aussi bien dans le Nouveau que dans l’Ancien Testament sans se corri­ger ? Prenez l’Ancien Testament : ils avaient vu d’innom­brables prodiges, et ils fabriquèrent leur veau d’or! Mais la courtisane de Jéricho, qui n’avait rien vu d’admirable comme eux, a montré une foi prodigieuse s’agissant des espions de Josué (Jos 2, 1-21 et 6, 22-25). Et dans cette terre de la Pro­messe, les signes avaient beau apparaître, ces Juifs restaient plus insensibles que des pierres ! Mais les habitants de Ninive, eux, n’eurent qu’à voir Jonas pour avoir la foi et opérer leur conversion (Jon 3), et c’est ainsi qu’ils détournèrent d’eux la colère de Dieu. Dans le Nouveau Testament, maintenant, et avec la présence même du Christ, le larron, le voyant cru­cifié, l’adora, mais les Juifs, eux, l’ayant vu ressusciter les morts, ne l’en firent pas moins prisonnier et le crucifièrent.

SIGNES DE DIEU ET IMPIÉTÉ DU PRINCE

3. Et de notre temps, que s’est-il passé ? N’a-t-on pas vu le feu jaillir du temple à Jérusalem, de ses fondements mêmes, et s’abattre sur les constructeurs, et n’y avait-il pas là de quoi les détourner de leur entreprise sacrilège ? Eh bien, croyez-vous qu’ils aient changé pour autant, qu’ils aient renoncé à leur endurcissement ? Et combien de prodiges, encore, sans profit aucun pour les témoins? Par exemple, la foudre qui s’abattit sur le sommet du temple d’Apollon οu le geste de l’oracle lui-même d’Apollon, forçant le souverain d’alors à déplacer les restes du martyr enseveli à côté, car il ne pouvait, disait-il, émettre la moindre parole quand il voyait son tombeau tout à côté. » Et les restes du martyr, en effet, reposaient tout près de là. Je vous citerai aussi le cas de l’oncle de ce souverain : il s’était comporté de manière outrageante avec les objets sacrés du culte, il fut la proie de la vermine, et il rendit 1’âme : mais il y a aussi le cas de l’intendant des biens impériaux, qui s’était permis un autre sacrilège au regard de l’Église. et qui périt, éclaté par le milieu Les fontaines, chez nous, dont le débit jusqu’alors était supérieur à celui des rivières, ont fait refluer leurs eaux, toutes en même temps, et elles se sont retirées, ce qui jamais ne leur était arrivé avant que l’Empereur ait souillé la région par ses sacrifices et ses libations Unis-je rappeler la famine qui s’abattit partout, sur toutes les cités, avec cet Empereur, sa mort, aussi, en territoire perse, le piège dans lequel il tomba, avant de mourir, quand son armée était complète­ment isolée, au milieu des barbares, enfermée comme dans un filet, une nasse, et, chose incroyable et inattendue, le retour de cette armée? A ce souverain impie, mort d’une façon pitoyable, succéda un homme pieux, et du coup toutes les calamités disparurent : les soldats blοqués dans ces filets, n’ayant plus aucun moyen de se faire i n passage pour en sortir, avec la permission, désarmais, de Dieu, furent déli­vrés des barbares et opérèrent leur retour en toute sécurité.

LA CROIX DU CHRIST, PRODIGE ENTRE LES PRODIGES

4. Tous ces prodiges ne suffisent-ils pas pour entraîner qui­conque à des sentiments religieux? Et n’en avons-nous pas, actuellement, de plus étonnants encore sous les yeux? Voyez: on prêche la croix, et la terre entière accourt ; on annonce une mort ignominieuse, et tout le monde bondit à la nouvelle ! Or des gens mis en croix, n’y en a-t-il pas eu des milliers ? Et avec le Christ lui-même n’y avait-il pas aussi deux brigands attachés aux poteaux? Et des sages, n’en a-t-on pas vus par milliers ? Et des hommes puissants? Mais quel nom s’est donc jamais imposé comme celui du Christ ? Et à quoi bon parler de gens sages ou puissants? Voyez les souverains les plus illustres. Quel est donc celui d’entre eux qui a conquis la terre en un temps si rapide? Oh! ne m’objectez pas les hérésies, avec leur infinie variété : toutes proclament le Christ chaque fois et même si elles n’en parlent pas sainement, c’est bien ce crucifié mort là-bas en Palestine, sous Ponce-Pilate, qu’on adore.

Tous ces faits ne vous paraissent-ils pas démontrer de manière plus nette encore la puissance de Dieu que la voix, dans l’épisode fameux, descendue du ciel ? Comment expli­quer que pas un souverain n’ait assis son pouvoir comme le Christ, qui s’est imposé, malgré les obstacles qui n’ont pas manqué ? Les rois lui ont fait la guerre, les princes lui ont livré des batailles, tous les peuples se sont déchainés contre lui, et cela n’a pas réussi à écraser notre cause; au contraire, son prestige est devenu plus éclatant.

Alors, dites-moi, d’où vient une puissance si extraordinaire ? C’était un mage, dira-t-on. Voilà donc le seul mage qui ait eu un tel pouvoir ! Vous avez bien entendu parler des mages qui ont peuplé la Perse et l’Inde (et qui la peuplent encore) ; mais leur nom même ne compte plus pour rien, et nulle part. Ah! mais il y a cet imposteur de Tyane, ce fameux magicien, qui a eu un grand éclat, lui aussi, me direz-vous. Où donc? Et à quel moment? Dans un coin de notre monde, tout petit, et pour un temps très bref, et il a vite fait de s’éteindre, il a disparu sans laisser d’église, sans avoir consti­tué un peuple, rien qui y ressemble. Mais assez parlé de mages et de magiciens disparus. D’où vient que les dieux ont perdu leurs cultes, tous, le dieu de Dodone, le dieu de Claros, et que tous ces mauvais lieux, ces lieux infâmes, sont silen­cieux, sans voix aucune ?

D’où vient que non seulement le crucifié, mais les osse­ments mêmes des gens qui ont été égorgés pour lui font fris­sonner d’épouvante les démons ? D’où vient qu’au seul nom de la croix ils font un bond en arrière ? Et assurément la croix devrait amener la dérision plutôt : est-ce une réalité si bril­lante, si noble? Au contraire c’est quelque chose de honteux, d’ignoble. C’est une mort infligée à un condamné, c’est une mort comme il n’y en a pas de pire, malédiction chez les Juifs, abomination chez les Grecs. D’οù vient donc la terreur qu’elle inspire aux démons, si cc n’est de la puissance du Crucifié ? Car si c’est l’objet même qu’ils redoutent dans la croix voilà, bien plutôt, une réaction indigne de leur nature divine. Sans compter qu’avant le Christ i1 y eut de nombreux crucifiés, il y en eut beaucoup après lui, et deux avec lui ; or, on pourrait me dire qu’en invoquant le nom du brigand crucifié, de telle οu de telle autre personne mise en croix, on mettra en fuite le démon ; mais pas du tout, il en rira! Mais ajoutez à l’invocation de la croix le nom de Jésus de Nazareth et les démons s’enfuient, comme pour échapper au feu. Alors, que pouvez-vous objecter ? D’où vient qu’il s’est imposé ? Direz-vous que c’était un charlatan ? Mais les préceptes qu’il nous a laissés n’ont rien à voir avec cela, et de plus des charlatans, on n’en a jamais manqué ! Direz-vous que c’était un magicien ? Mais ce qui nous est demandé de croire à son sujet ne va pas dans ce sens. Et des magiciens, la cargaison en a été maintes fois abondante! Direz-vous que c’était un sage ? Mais le monde n’en a jamais manqué ! Qui, parmi eux tous, s’est imposé de cette façon ?

Personne, jamais, n’a approché d’un tel pouvoir, si peu que ce soit. Alors, c’est bien clair, ce n’est ni comme un magi­cien, ni comme un charlatan, c’est plutôt comme celui qui remet charlatans et magiciens dans le droit chemin, c’est comme investi d’une force divine et invincible, c’est pour cette unique raison qu’il a lui-même triomphé de tout, et qu’il a insufflé sur ce fabricant de tentes, Paul, une force dont l’ampleur est attestée par ses faits et gestes.

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