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Le psalmiste

Psaume 104. Splendeur de la création et sagesse du Créateur

Imprimer Par Hervé Tremblay

Voici un psaume « franciscain » qui plaira à notre époque écolo. Dans le prolongement d’autres psaumes sur le même thème (Ps 8; 19; 29; 148; aussi Dn 3,51-90; Si 42,15–43,33), le psalmiste s’émerveille de l’univers que Dieu a créé et qu’il gouverne. La contemplation du psalmiste commence d’abord par les origines telles que racontées par les anciens mythes, mais il se libère vite du passé pour se fixer dans le présent où il admire l’ordre de la création et comment elle répond aux besoins de chaque vivant. En termes modernes, nous dirions que la création se poursuit toujours, ce que les théologiens ont appelé la « création continue ». Le genre littéraire du psaume est évident. Il s’agit d’un hymne, mais qui ne se borne pas à la simple énumération des merveilles de la création. Il les décrit pour mieux montrer la sagesse du Créateur.

Ce psaume est souvent rapproché de l’hymne au dieu solaire égyptien Aton du pharaon Aménophis IV, ou Akh[e]naton (~1375-1354), lors de sa célèbre mais éphémère « révolution monothéisante ». Son long poème parle du soleil, de la nuit, du lever du soleil et de la vie1. Mais au lieu d’une influence directe sur le Ps 104, on pense plutôt à un fonds commun d’inspiration. À l’intérieur de la Bible, il y a de nombreux rapprochements avec le livre de Job, mais surtout avec le premier récit de la création qui ouvre à la fois le livre de la Genèse et notre Bible (Gn 1). Il est en effet remarquable combien le psaume suit le même ordre ou comporte les mêmes éléments que Gn 1 même s’il n’en adopte pas nécessairement la même cosmogonie. À cause de ces parallèles. la datation n’est peut-être plus tellement difficile. En effet, si quelques spécialistes soutiennent encore aujourd’hui une datation préexilique, on comprend combien la dépendance littéraire avec Gn 1 (proche du Second-Isaïe, Is 40–55) et le livre de Job rendent le psaume postexilique.

Divers biblistes ont proposé une structure pour ce psaume où l’ordre paraît si important. C’est la bénédiction initiale ( v. 1a) et finale (v. 35c) qui saute d’abord aux yeux. Pour le reste, on a divisé le texte en strophes. Première strophe : le ciel (v. 1b-4); deuxième strophe : la terre (v. 5-9); troisième strophe (v. 10-18), subdivisée en la faune (v. 10-13), l’homme (v. 14-15), la faune et la flore (v. 16-18); quatrième strophe : les astres (v. 19-24); cinquième strophe : la mer (v. 25-26); sixième strophe : vie et mort (v. 27-30); septième strophe : gloire et joie (v. 31-35b). Comme les jours de la création dans Gn 1, les strophes se correspondent : la première à la quatrième grâce à la séparation lumière / ténèbres et la création des astres; la deuxième strophe à la cinquième grâce à la terre, l’océan et des eaux; la troisième strophe à la sixième sous l’angle des eaux inférieures et de la terre. Une partie de la troisième strophe, enfin, dans laquelle l’homme fait sa joie des produits du sol correspond à la septième strophe dans laquelle l’homme fait la joie de Dieu lui-même (v. 34b) qui manifeste sa gloire continuellement dans le cosmos et en tire une joie incessante (v. 31).

Voici un bref commentaire du Ps 104. Le psaume est « orphelin », c’est-à-dire qu’il n’a pas de titre en hébreu. Par contre, le texte grec de la Septante et la Vulgate latine portent : « De David ». Le texte syriaque ajoute que David le chantait lorsqu’il allait adorer le Seigneur devant l’arche d’alliance avec ses prêtres. Au v. 1a, on a la bénédiction initiale. Comme dans plusieurs psaumes, la première et la dernière ligne forment une inclusion : « Bénis le Seigneur, ô mon âme! » Cette invitation fournit le motif principal du psaume, la louange de Dieu. Il est notable que l’invitation de l’auteur s’adresse à lui-même.

Première strophe : le ciel (v. 1b-4)
C’est d’abord la grandeur divine que mentionne le psalmiste. Dieu s’habille d’un immense manteau de lumière, puis érige sa demeure princière et gigantesque au-dessus de la coupole du firmament. Ainsi, la salle du trône de Dieu est-elle installée au-delà des régions les plus élevées. Mais, contrairement aux dieux qui se tenaient immobiles dans leurs temples, lui vole sur les ailes du vent d’un bout à l’autre du cosmos dont il a la charge, sur un char dans les nuages (cf. Éz 1; Ps 68,5.34). Il faut rappeler que, selon la vision ancienne du monde, la terre était née de la division des eaux supérieures, qui restent en haut, et des eaux inférieures sous la terre, grâce au « firmament », sorte de coupole solide percée de fenêtres. C’est ce qui est dit au v. 2 où Dieu « déploie les cieux comme une tente ». Au v. 4, voici maintenant les ministres du roi : sa parole dans la tempête et la foudre.

Deuxième strophe : la terre (v. 5-9)
Le v. 5 marque un changement de perspective et introduit un long développement sur le seul niveau terrestre. Les extrémités de cette strophe (v. 5 et 9) affirment que Dieu créateur a fixé les limites respectives de la terre et des eaux inférieures de sorte que ces eaux ne recouvrent jamais plus la terre (cf. Gn 9,11). Puis aux v. 6 et 8, l’eau émerge des montagnes. Selon la vision du monde de l’époque, Dieu forma la terre telle une immense plate-forme reposant sur des colonnes jetées sur l’océan primordial, de sorte que la terre demeure inébranlable à jamais. L’océan du chaos primitif s’opposait à l’apparition de la terre (Ps 74,13; 114,3-6), mais Dieu, par sa parole et sa force, contraignit les eaux à se retirer dans des réservoirs aux limites infranchissables, c’est-à-dire les mers, les forçant à renoncer à jamais à leur orgueilleux projet de recouvrir à nouveau les continents (Jb 7,12; 26,10; 38,8-10.16; Ps 65,7-9; 89,10-12; Pr 8,27-28; Jr 5,22; 10,12-13; Am 5,8; 9,6).

Troisième strophe : l’eau (v. 10-18)
Le palmiste contemple maintenant une autre des grandes merveilles de la création, l’eau maîtrisée qui donne les sources et la pluie pour nourrir les vivants. Et en effet, la vie va maintenant s’y épanouir en trois temps : aux v. 10-13, la faune et la flore; aux v. 14-15, l’homme à qui l’eau et la pluie procurent aussi les produits qui assurent sa subsistance, essentiellement végétale (comme en Gn 1,29) : le pain (blé), le vin (vigne) et l’huile (oliviers), les trois éléments de base du régime méditerranéen. C’est le travail de l’homme qui le met en possession des produits de la terre. Ainsi, Dieu a mis à sa disposition non seulement ce qui est nécessaire à la vie mais encore ce qui peut la rendre agréable : le vin réjouit, l’huile adoucit et le pain fortifie. Enfin, aux v. 16-18, la faune et la flore. Si l’eau des sources n’atteint pas la cime des montagnes, Dieu y fait pleuvoir pour y abreuver les animaux qui en ont besoin. Le v. 16 parle des arbres dont la grandeur est telle que seul Dieu paraît capable de les planter, spécifiquement des cèdres qui poussent dans les hautes montagnes du Liban. Au v. 17 la cigogne représente, par opposition avec les passereaux (v. 12) le groupe des gros oiseaux sur lequel l’homme n’a aucun pouvoir. Au v. 18, les bouquetins représentent le groupe des « grimpants » qui séjournent dans la haute montagne palestinienne. Quant aux damans, ce sont de petits mammifères ressemblant à des marmottes grimpant aux rochers. Ces versets traitent des abris propres aux diverses espèces animales : nids dans les branches pour les oiseaux (v. 17), cimes élevés pour les bouquetins (v. 18a), les rochers pour les damans (v. 18b), les tanières pour les bêtes sauvages (v. 22).

Quatrième strophe : les astres (v. 19-24)
L’alternance du jour et de la nuit. Selon le calendrier lunaire en vigueur chez les sémites, le psalmiste fait commencer le jour au coucher du soleil et il considère la lune comme le signe des mois et des saisons (Gn 1,14-18; Ps 89,38; Si 43,6-7). Le v. 20 fait allusion au fourmillement des créatures nocturnes qu’on entendait sans voir dès que le soleil était couché. Dieu, lui, ne connaît pas de sommeil et exerce son activité bienfaisante de nuit comme de jour. La nuit il veille sur sa création et donne leur nourriture aux petits des animaux qui la lui réclament (v. 21). Ce beau verset dit que chaque créature, dans son langage, fait sa prière à Dieu qui lui fournir sa nourriture. Les v. 22-23 indiquent que le lever du soleil signifie aux animaux nocturnes, repus, de regagner leur tanière pour s’y reposer, tandis que l’homme, reposé de sa nuit de sommeil, reprend son travail. Par l’alternance des jours et des nuits, Dieu concède aux animaux et aux hommes des temps différents de travail et de repos.Tandis que, la nuit, l’homme dort, le jour il s’impose à la nature et la domine par son travail, achevant ainsi l’œuvre de la création (cf. Gn 1,28). À la vue de ces merveilles qui manifestent la puissance et la sagesse du créateur, le poète a un cri d’exclamation, tant sur la diversité que sur le nombre des créatures (v. 24).

Cinquième strophe : la mer (v. 25-26)
Tandis que la deuxième strophe présentait l’océan primordial pas encore maîtrisé, la cinquième fait contempler la surface de la mer immense, calme, sillonnée de bateaux sous lesquels grouillent des nombreux animaux marins. L’un d’eux, monstrueux, porte le nom connu de Léviathan, symbole des puissances maléfiques hostiles à l’ordre établi par Dieu dans la création (Jb 3,8; 40,25; Ps 74,13-14; 89,10-11; Is 27,1). Le verset évoque ici les étranges créatures de la mer qu’on entrevoyait rarement et qu’on ne pouvait qu’imaginer. La fin du v. 26 est difficile à traduire. Selon les uns, Dieu aurait fait Léviathan pour qu’il serve à ses jeux; selon d’autres, Dieu l’aurait créé pour en rire; selon d’autres encore, Dieu maîtrise la plus redoutable de ses créatures comme en se jouant.

Sixième strophe : vie et mort (v. 27-30)
Comblés par le créateur, les vivants expérimentent quand même qu’ils ne peuvent se maintenir dans l’existence par eux-mêmes; pour survivre, il leur faut tendre vers Dieu dans l’attitude du mendiant et Dieu ouvre sa main généreusement. Ici encore, le v. 27 représente le monde animal dans une attitude de prière, les mains tendues vers Dieu. Ainsi s’instaure entre Dieu et ses créatures une sorte de relation qui évoque celle d’un père avec ses enfants. Cette relation prend une dimension plus profonde encore aux v. 29-30 où le mot « souffle / esprit » évoque le souffle de vie donné par Dieu (Gn 1,2; 2,7; Jb 12,10; 34,14-15; Ps 90,3; Qo 12,7). Grâce à ce souffle mystérieux, l’élan vital qui a suscité la création à l’origine continue mystérieusement. Mais quand Dieu le retire, les créatures meurent et « retournent à la poussière » (Gn 3,19; Ps 146,4). Dieu, en quelque sorte, ôte le souffle de vie qu’il a donné en les appelant à l’existence (Jb 12,10; Ps 33,6; 146,4; 150,6). La sérénité avec laquelle le psalmiste aborde ici la mort est remarquable.

Septième strophe : gloire et joie (v. 31-35b)
L’idée de joie est commune au spectacle de la création : joie de Dieu au début (v. 31b; cf. Gn 1,10.12.18.25.31), joie du psalmiste à la fin (v. 34b). Dieu est invité à contempler son œuvre qui subsiste à jamais et qu’il gouverne puis à tirer de cette contemplation un motif sans cesse renouvelé de gloire et de joie, un motif de satisfaction toujours plus grand. Quant au psalmiste, il ne peut devant l’œuvre de Dieu que devenir un adorateur. Tout aboutit à un chant de louange pour la vie. De ce fourmillement de vie, le psalmiste participe en consonance parfaite avec le cosmos, motif dominant de sa joie et de sa louange. Toutefois, il y a une ombre au tableau : les pécheurs : « puissent-ils disparaître de la surface de la terre! » (v. 35). Voilà un cri d’indignation inattendu. Dans l’œuvre si parfaite de Dieu s’est introduit comme une discordance, les pécheurs qui troublent cet équilibre merveilleux. Puisque Dieu a juré de ne plus détruire sa création par un déluge, il lui faudra trouver un autre moyen.

Bénédiction finale (v. 35c)
L’inclusion des deux bénédictions (v. 1a et 35c) met le psaume tout entier sous le signe de la bénédiction : bénédiction descendante de Dieu sur son œuvre, bénédiction ascendante des vivants vers leur Dieu.

Dans le Nouveau Testament, l’épisode de Jésus menaçant et maîtrisant la mer (Mt 8,26//) se comprend bien en relation avec la façon dont le Ps 104 parle de la création. De plus, le Ps 104,4 est cité en Hé 1,7 selon le texte grec qui parle des « anges » au lieu des « vents pour messagers ». L’auteur y voit une description de la nature des anges, subtile, mobile, et donc inférieure à celle du Fils de Dieu. La tradition chrétienne et liturgique a interprété les v. 29-31 du Saint-Esprit, surtout à partir du texte latin : Emitte Spiritum tuum et creabuntur, et renovabis faciem terræ.

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