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Responsable de la chronique : Jacques Sylvestre, o.p.
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Jean Chélini. Benoît XVI: L’héritier du Concile

Imprimer Par Pierre Gendron

CheliniLe livre de Jean Chélini sur Benoît XVI s’arrête en 2005, l’année de l’élection du pape (année qu’il couvre tout de même assez bien). Son rapport à l’actualité est donc indirect; mais son intérêt n’en est pas diminué pour autant : son but est de faire prendre du recul, d’expliquer l’évolution de Joseph Ratzinger en la situant dans l’ensemble de son parcours, et surtout, d’en restituer un portrait non polémique. L’ouvrage a le grand mérite de proposer un fil conducteur clair: comme l’indique son sous-titre, il veut montrer que Benoît XVI est bien, à sa façon, un héritier du Concile. Pour l’auteur, professeur d’histoire religieuse à l’Université d’Aix-en-Provence, le pape actuel doit être considéré d’abord et avant tout comme un ardent défenseur de l’héritage de Vatican II. C’est le principal point à retenir.

On trouvera dans cette biographie des éléments connus tirés de livres déjà publiés par Joseph Ratzinger lui-même : une autobiographie intellectuelle intitulée Ma vie, mes souvenirs, qui va de sa naissance en 1927 jusqu’à son accession à l’épiscopat en 1977; et deux livres d’interviews, intitulés respectivement Entretiens sur la foi et Le Sel de la terre. Ce n’est sans doute pas l’aspect le plus original du livre, mais cela apporte une documentation utile. L’auteur intègre ces éléments de manière harmonieuse à son travail et les complète par des analyses faites à partir d’autres sources, et notamment des textes officiels de la Congrégation pour la doctrine de la foi, des ouvrages d’histoire contemporaine sur l’Allemagne et sur Vatican II, sans oublier les références que l’auteur emprunte à ses propres travaux.

Les racines familiales et nationales (la Bavière, son histoire et son terroir), dont l’auteur souligne toute l’importance, font l’objet de la première partie du livre. L’expérience de la guerre y occupe une place centrale avec la grande figure du cardinal Faulhaber, archevêque de Munich, qui s’opposa au nazisme et qui plus tard ordonnera prêtre le jeune Ratzinger. La deuxième partie concerne les études, jusqu’au doctorat en théologie et la thèse d’habilitation. On voit prendre forme la figure de l’intellectuel. Dans la troisième partie, qui traite des responsabilités, on apprend à connaître davantage la personnalité du futur pape. On le voit évoluer comme théologien du cardinal Frings au Concile, comme professeur à Bonn et à Münster, comme collègue de Hans Küng à Tübingen, comme membre de la Commission théologique internationale, et enfin comme le chercheur dont l’oeuvre arrive à maturité à Ratisbonne. On le voit aussi faire l’apprentissage du métier de pasteur, au moment où il devient le cardinal Ratzinger, après sa consécration comme nouvel archevêque de Munich.

L’arrivée à Rome, alors qu’il entreprend une nouvelle carrière à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi, fait l’objet de la quatrième partie du livre. Elle montre le préfet au travail. On y apprend que le poste qu’il occupe est le plus ancien de la Curie romaine, que l’Inquisition, comme cela s’appelait depuis 1542, est devenue le Saint-Office en 1908, et que c’est Paul VI qui lui a donné son nom actuel en 1965, afin de donner suite à une recommandation du Concile. On apprend surtout que Paul VI, « corrigeant ses méthodes, lui fixa, outre son action disciplinaire, un but positif, celui de promouvoir la foi, concrètement de stimuler la réflexion et la recherche théologique ». Voilà qui ne pouvait que sourire à l’ancien universitaire et au penseur Joseph Ratzinger. Les cinquième et sixième parties sont plus proches de l’actualité, avec un aperçu du cheminement qui a conduit à l’élection du pape allemand, puis une présentation des chantiers de ce pape. Ces trois parties sont particulièrement instructives en ce qui concerne le fonctionnement de l’institution.

Quelques exemples tirés du contenu de l’ouvrage illustrent comment l’expérience passée du pape éclaire sa position actuelle sur certains points. On prendra d’abord la question liturgique. Chez Ratzinger, la liturgie représente ce qui touche le plus près aux racines; le sentiment que la liturgie est une ouverture au mystère remonte chez lui à l’enfance. On sait que Benoît XVI partage la conviction que la liturgie constitue la forme la plus élaborée de la prière et qu’il a publié, quelques années avant son élection, un grand livre pour en définir l’essence : L’Esprit de la liturgie. Selon lui, la beauté est inhérente à liturgie, et « un théologien qui n’aime pas l’art, la poésie, la musique ou la nature peut être dangereux ». Pour Benoît XVI, l’héritage de l’art religieux européen a fourni à l’humanité des trésors qui resteront, et pour lui, « la richesse liturgique n’est pas la richesse de quelque caste sacerdotale; c’est la richesse de tous, des pauvres aussi, qui la désirent en fait et ne s’en scandalisent absolument pas ». Ici se manifeste toute l’influence de la culture allemande.

Les années de Joseph Ratzinger à Tübingen semblent avoir été particulièrement marquantes, et d’abord concernant la question du Jésus historique : « Comme tous les théologiens de sa génération, il avait subi l’influence du théologien protestant Rudolf Bultmann qui, voulant démythifier les origines chrétiennes pour dégager la radicalité du message du Christ, avait ouvert au milieu du siècle un vaste débat qui allait se prolonger une trentaine d’années et qui battait son plein à ce moment-là à Tübingen. Des historiens et des exégètes […] venaient de montrer que, dans sa critique, Bultmann avait majoré la part de mythe et que des recherches sur le Jésus de l’histoire restaient possibles ». On peut certainement voir là un des fondements de son livre important sur Jésus de Nazareth, dont on attend le second tome.

Beaucoup moins positif a été le choc émotionnel qu’a subi, sur un plan religieux, le professeur Ratzinger à Tübingen en mai 1968. Il s’est rendu compte que sa popularité comme théologien était fondée sur une méprise. Le marxisme avait pénétré l’enseignement de la théologie, la libération annoncée par le message évangélique était présentée comme la réalisation d’un royaume ici-bas. Le théologien Ratzinger assista alors à un brutal renversement de pensée. Il en donne une version dramatique : «Le schéma existentiel s’effondra pratiquement en une nuit pour laisser place au schéma marxiste. » Pour lui, la théologie ainsi instrumentalisée était un mensonge : « Le cours de Tübingen a toujours été très bien reçu, le contact avec les étudiants était très bon. Mais c’est vrai, j’ai assisté à l’intrusion d’un esprit nouveau où des idéologies fanatiques se servaient des instruments du christianisme, et là j’ai réellement décelé du mensonge ». Il ne l’oubliera pas.

Ce dernier exemple est évidemment lourd de conséquences en ce qui concerne la question dite sociale, et ce, au moment où Benoît XVI promet justement une encyclique sociale, troisième volet d’une série comprenant ses réflexions sur la charité et sur l’espérance. On peut imaginer que le pape souhaitera y faire la promotion d’un renouveau religieux et d’un recentrage de la foi s’opposant à toute démarche politique violente. Quoi qu’il en soit, cette question ne saurait être en aucun cas considérée comme secondaire à ses yeux. Dans la ligne de Paul VI, auteur de Populorum progressio, il a rappelé récemment que la doctrine sociale de l’Église est une priorité pastorale de l’Église dans le monde. Si le passé est garant de l’avenir, on peut supposer que la prochaine encyclique sera encore une fois l’expression de sa fidélité à Vatican II.

Il est clair que l’auteur dépasse la simple démarche biographique pour situer chaque étape de la vie de Joseph Ratzinger dans son contexte historique et pour dresser un état des lieux de l’Église actuelle. La leçon de cette biographie est qu’il faut d’abord chercher à comprendre, avant d’approuver ou de désapprouver. Cela dit, le ton général est assez élogieux, et en un sens, ce n’est que justice. Jean Chélini adopte un point de vue plutôt sympathique à son sujet, loin des excès d’une certaine critique pas toujours très constructive. À condition d’exiger de soi un minimum d’objectivité, effort que fait l’auteur comme tout historien qui se respecte, cette attitude est légitime et contribuera ici à rétablir un certain équilibre.

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