Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

3e Dimanche de Pâques. Année B.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Entre stupeur, mémoire et témoignage

Les disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment ils avaient reconnu le Seigneur quand il avait rompu le pain.
Comme ils en parlaient encore, lui-même était là au milieu d’eux, et il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Frappés de stupeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit. Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent en vous ? Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os, et vous constatez que j’en ai. » Après cette parole, il leur montra ses mains et ses pieds. Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisis d’étonnement. Jésus leur dit : « Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux.
Puis il déclara : « Rappelez-vous les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : Il fallait que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Alors il leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Écritures. Il conclut : « C’est bien ce qui était annoncé par l’Écriture : les souffrances du Messie, sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins.

Commentaire

En ce temps pascal, l’évangile de Luc nous parle aujourd’hui de la présence du Christ ressuscité, de l’expérience qu’en font les disciples au soir de Pâques. Tout d’abord, le contexte est celui d’un rassemblement et d’un repas : le Christ mange avec eux. Ce n’est pas une expérience que chacun vit isolément, juste pour soi et avec soi. Dans cette rencontre, trois éléments ressortent, comme trois étapes de la rencontre du Christ vivant.

La première est celle, fondamentale, du bouleversement, de l’expérience forte, de cette saisie que Jésus est vivant. Jésus, non un personnage mythique et lointain, un beau principe général, mais la personne de Jésus, dans son humanité transfigurée par la résurrection. Le même Jésus qui est passé par la croix, qui a pris le chemin du serviteur qui aime jusqu’au bout. Luc souligne cette dimension. Le Christ ressuscité est quelqu’un, l’homme dont il a montré la présence transformante dans son évangile. Les disciples ici le découvrent dans le premier enthousiasme et l’énervement, celui que crée toute expérience religieuse forte. Il est intéressant de noter le grand nombre d’expressions que Luc utilise à propos des disciples: frappés de stupeur et de crainte, bouleversés, doutes qui surgissent, joie, ils n’osaient y croire, étonnement… Tant de sentiments contradictoires.

Les disciples auraient pu en rester là, dans ce bouleversement intense qui piétine un peu. Une deuxième étape de la rencontre advient alors. Elle est d’un autre ordre que la première. Il s’agit d’une intelligence des événements, qui dépasse les premiers sentiments et cherche le sens des choses. Ce travail se fait avec les Écritures. Ici se déploie la signification et la portée de la mort et de la résurrection de Jésus le Christ. Nous n’en restons pas à la confusion de la première expérience. C’est le temps de l’approfondissement de la foi.

Là aussi, les disciples auraient pu s’arrêter là. Mais la rencontre du Christ ressuscité va plus loin. Elle comprend un troisième temps, qui n’est pas étranger aux deux autres mais les pousse à leur pleine réalisation: c’est l’étape du témoignage. La rencontre du Christ n’est pas qu’expérience personnelle et approfondissement de la foi, elle aboutit à une communication, à une transmission de ce qui a été vécu et du sens qui a été compris. Et c’est ce que les disciples feront par la suite.

En ce temps de nos pâques, l’expérience chrétienne, celle de la quête et de l’annonce du Christ ressuscité, est parfois morcelée, éclatée, en des chemins parallèles qui ne se rejoignent pas ou n’aboutissent pas.

Certains cherchent le visage du Christ, le découvrent et en éprouvent un sentiment qui les comble ou les inquiète, mais ils en restent là. L’expérience forte qu’ils vivent accapare leur attention et ils cherchent à la maintenir ou à la retrouver, concentrés sur leur expérience personnelle, qui s’enroule sur elle-même et ne réussit pas à aboutir, à porter des fruits, à s’investir dans une communauté et dans une parole qui communique leurs découvertes.

D’autres sont engagés clairement au service de l’Évangile, ils travaillent fort, mais se retrouvent souvent à bout de souffle, écrasés par les tâches et services à assumer. Au bout du compte, ils ont parfois l’impression de ne plus être là, accaparés qu’ils sont par les tâches multiples qui les occupent.

N’aurions-nous le choix qu’entre une contemplation qui se perd dans les tunnels intérieurs du sentiment religieux et un service pastoral qui s’épuise à courir dans les corridors de l’action? Entre d’une part, une expérience personnelle du Christ où l’on tourne en rond d’une découverte à l’autre et où l’on se retrouve seul, et d’autre part un engagement pour le Christ où l’on s’agite d’une activité à l’autre et où l’on se retrouve seul aussi?

Face à ces situations, l’évangile de ce dimanche nous rappelle qu’il n’y a pas de mission confiée, sans expérience personnelle du Christ, sans découverte bouleversante, et sans travail plus en profondeur sur la richesse de sens et d’espérance que le Christ vient ouvrir. La mission n’est pas seulement une tâche à accomplir, même si elle implique des choses à faire et organiser; elle est d’abord témoignage. Aussi, quand nous sommes essoufflés et perdons de vue l’horizon de notre mission, ou que nous la réduisons à une besogne et des occupations, peut-être nous faut-il alors revenir à sa source, qui est la rencontre du ressuscité et l’exploration de la Parole.

Mais aussi, cet évangile nous dit qu’il n’y a pas de découverte du Christ vivant sans recherche de compréhension et sans mission à recevoir. La rencontre du Christ ne peut enfermer sur soi et ses premières réactions, elle ne peut avancer qu’en dépassant les sentiments confus et en prenant la parole pour la communiquer.

Où que nous soyons dans nos cheminements, souvent à reprendre car jamais terminés, la salutation du Christ au milieu de ses disciples, la paix soit avec vous, vient nous donner la confiance de poursuivre, de recommencer, d’aller plus loin.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Parole et vie

Les autres chroniques du mois