Cinéma d'aujourd'hui,

Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
Cinéma d'aujourd'hui

En mémoire d’elles : POLYTECHNIQUE et LE LISEUR

Imprimer Par Gilles Leblanc

Le cinéma sait rappeler des événements qui ont marqué l’Histoire. Deux films récents présentent des situations qui concernent le sort injuste et horrible réservé à des femmes: POLYTECHNIQUE de Denis Villeneuve sur la tuerie à Montréal de quatorze étudiantes en génie civil et LE LISEUR de Gus Van Sant traitant du sort d’une femme impliquée dans la mort d’autres femmes au cours de la Seconde Guerre mondiale.

POLYTECHNIQUE

S’appuyant sur une rigoureuse recherche auprès des survivants et des témoins de la tragédie de l’école Polytechnique de Montréal, qui continue à hanter l’inconscient collectif québécois, POLYTECHNIQUE s’avère à la fois respectueux et percutant dans sa façon d’effectuer un douloureux mais nécessaire devoir de mémoire.

polytechnique

Le 6 décembre 1989, un étudiant dans la vingtaine, qui voue une haine farouche aux féministes, surgit à l’institution universitaire armé d’un fusil semi-automatique et abat froidement quatorze jeunes femmes avant de s’enlever la vie. Ces événements tragiques sont racontés du point de vue du tireur fou, puis de Jean-François, un étudiant qui a assisté impuissant à la tuerie en tentant de venir en aide à diverses victimes, et enfin de Valérie, une survivante dont l’existence a été transformée à jamais par ce crime haineux.

Denis Villeneuve (MAELSTRÖM) signe ici une mise en scène impressionniste, dont les images en noir et blanc raffinées créent une salutaire distanciation lors des éprouvantes scènes de violence. Reste que la comparaison avec le ELEPHANT de Gus Van Sant, tant pour le sujet que pour le traitement (travellings élégants et lancinants, points de vue fragmentés) devient inévitable et pas nécessairement à l’avantage du présent film. Le scénario de Jacques Davidts et de D. Villeneuve, plutôt mince, a recours à un symbolisme pas toujours subtil (insistantes représentations de la fracture, du chaos) et la conclusion, bien que porteuse d’espoir, devient surexplicative.

Dans le rôle du tireur (jamais nommé), l’excellent Maxim Gaudette fait montre de beaucoup de présence malgré un regard vide, détaché, qui devient proprement glaçant. Endossant des personnages fictifs, amalgames d’étudiants ayant vécu le drame, Karin Vanasse et Sébastien Huberdeau offrent des performances très senties.

LE LISEUR

liseur-bernhard-schlink-L-lr96gj

Est-il possible d’aimer sans juger et de comprendre sans condamner ? Ces questions, fondatrices du remarquable best-seller de l’Allemand Bernhard Schlink, sont aussi partie intégrante de l’adaptation délicate et retenue qu’en a tiré l’Anglais Stephen Dalpry (BILLY ELLIOT, THE HOURS). Tout comme le livre dont il est le reflet fidèle, le film se veut moins un appel à la réconciliation historique qu’une réflexion sur la rupture de communication entre deux générations consécutives, celle d’après-guerre cherchant à savoir et à comprendre l’implication de la précédente dans l’horreur qui s’est jouée avec sa complicité implicite ou explicite.

Allemagne, 1966. Étudiant en droit, Michael Berg est amené à suivre en direct, dans la salle d’audience, le procès de criminels nazis. À sa grande stupéfaction, il reconnaît parmi les accusées Hannah Schmit, une ouvrière qui, ayant le double de son âge, l’a dépucelé huit ans plus tôt et fait vivre, le temps d’un été, sa première histoire d’amour. Alors que le procès avance et que les preuves accablantes s’acharnent contre cette femme qui avait disparu de sa vie sans crier gare, Michael se remémore son passé auprès d’elle, ainsi que les longues séances de lecture à haute voix qu’elle lui réclamait à chacune de ses visites. Ces réminiscences amènent l’étudiant à se demander s’il ne serait pas lui-même détenteur d’un élément de preuve susceptible d’alléger la sentence d’Hannah, qui s’annonce sévère.

Avec une grande pudeur et une générosité d’esprit rare, Dalpry dépeint Hannah sous des contours contrastés, comme pour amplifier cette idée selon laquelle aucune explication satisfaisante ne peut accompagner son aveu. La mise en scène raffinée, un brin éthérée, ainsi que la musique délicatement narrative (comme celle de Philip Glass dans THE HOURS) enveloppent le film, relevé par le jeu tout en nuances de Kate Winslet (oscarisée pour ce rôle), Ralph Fiennes et David Kross. En jeune bourgeois innocent démonté par son face-à-face avec l’Histoire, ce dernier est la révélation du film.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cinéma d'aujourd'hui

Les autres chroniques du mois