Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

7e Dimanche du temps ordinaire. Année B.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Une confiance porteuse

Jésus était de retour à Capharnaüm, et la nouvelle se répandit qu’il était à la maison. Tant de monde s’y rassembla qu’il n’y avait plus de place, même devant la porte. Il leur annonçait la Parole.
Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. Comme ils ne peuvent l’approcher à cause de la foule, ils découvrent le toit au-dessus de lui, font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : « Mon fils, tes péchés sont pardonnés. »
Or, il y avait dans l’assistance quelques scribes qui raisonnaient en eux-mêmes : « Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » Saisissant aussitôt dans son esprit les raisonnements qu’ils faisaient, Jésus leur dit : « Pourquoi tenir de tels raisonnements ? Qu’est-ce qui est le plus facile ? de dire au paralysé : ‘Tes péchés sont pardonnés’, ou bien de dire : ‘Lève-toi, prends ton brancard et marche’ ? Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre, je te l’ordonne, dit-il au paralysé : Lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi. »
L’homme se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde. Tous étaient stupéfaits et rendaient gloire à Dieu, en disant : « Nous n’avons jamais rien vu de pareil. »

Commentaire

Nous voudrions parfois que nos vies soient entièrement entre nos mains, que nous puissions en contrôler le parcours et ne rien devoir à personne. Du moins, est-ce un modèle qui nous est proposé et que nous essayons de réaliser. Ou au contraire, nous ressentons nos vies comme un destin sans prise, une suite de fatalités auxquelles nous n’avons qu’à nous résigner, paralysés par notre passé et nos blessures. Cela aussi nous est proposé de bien des manières. Nous oscillons entre ces deux voies, entre le sentiment de toute-puissance, qui nous exalte et nous enferme en nous-mêmes, et celui de l’impuissance, qui nous accable et nous rend passifs. Ces sentiments jouent dans notre vie de foi et notre perception de la présence de Dieu. L’exaltation de soi donne une spiritualité du mérite où tout dépend de ce que je fais; Dieu, tenu à distance, n’a qu’à donner son dû à ceux qui l’ont gagné. Le mépris de soi produit une spiritualité de l’inconsistance où nos efforts ne comptent pour rien; Dieu est si loin de nos misères sans rémission, sans importance.

Le récit de Marc vient questionner ces deux approches, qui nous déshumanisent et ignorent tant la vérité de notre condition que celle du don de Dieu. Pour que la vie du paralysé soit changée, il a fallu plusieurs intervenants: les gens qui l’amènent à Jésus, les quatre porteurs, puis Jésus, et enfin le paralysé. Les premiers, faisant face à un obstacle, trouvent une solution inventive pour que le paralysé rencontre Jésus personnellement. Le pardon, puis la guérison donnée par Jésus, ne sont pas ici rattachées à l’affirmation de foi du malade, mais à celle des gens qui l’ont amené et porté: “voyant leur foi”. Nous n’arrivons pas à Jésus tout seul, à force de nos poignets: d’autres souvent nous y conduisent, c’est leur confiance qui nous porte quand nous-mêmes ne pouvons plus bouger. Mais le paralysé prend aussi sa part dans cette transformation. Jésus l’appelle à se lever, à prendre son grabat et à marcher.

C’est à la fois l’action confiante de ses proches et la parole vivifiante de Jésus qui transforment la vie du paralysé. Il est maintenant capable d’aller et de réintégrer une vie normale, il se tient debout et marche. Cela dit la force de résurrection du Christ vivant, qui remet les gens dans leur dignité, et cela dit le rôle central des personnes qui font le relais pour rendre accessible la parole qui guérit. Ces actions conjuguées portent un fruit de vie renouvelée: l’homme prit aussitôt son brancard. Un élan de vie intense anime maintenant cet homme.

On pourrait croire que cette transformation va susciter l’étonnement joyeux de tous. Mais quelques scribes sont choqués par la parole de pardon de Jésus. Et pour cause! En pardonnant, Jésus rend Dieu très proche, tout prés de la vie des gens et la transformant. Tout n’est pas figé. Pour découvrir la présence libérante de Dieu dans nos vies, les médiations ne sont pas lointaines et inaccessibles. Dieu se montre attentif en des figures humaines, soucieuses de notre condition, porteuses de notre fragilité. Sa miséricorde recréatrice se donne à voir dans un visage, celui du Fils de l’homme, signe premier de la grâce de Dieu, le rendant accessible plus que tout système de rectitude. Ces scribes se sentent probablement menacés dans leur vision religieuse elle-même, où chacun a sa place précise et où celle de Dieu est bien au-dessus, ne pouvant quitter son éloignement sans risque de se dissoudre. Mais Jésus brise ici les frontières du sacré et ébranle un ordre du monde bien construit. Cette proximité du divin, qui remet debout, peut faire s’écrouler tout l’échafaudage de l’accès au sacré. Ces scribes seront conséquents avec eux-mêmes quand plus tard ils comploteront contre Jésus.

Nous aimerions parfois ne rien devoir à personne et pouvoir déterminer par nous-mêmes les chemins mêmes de la visite de Dieu; qu’il ne vienne que sur rendez-vous, fixé par nous, et par des chemins prévus. Mais l’essentiel nous est donné et nous vient par des voies inattendues, passant par d’autres, amis, proches, enfants, aînés, qui ont foi plus que nous et nous portent au-delà, vers une vie nouvelle. Ils ne prennent pas la place du Vivant mais ils nous y conduisent. La tentation peut être grande aussi de nous installer dans un monde rétréci et d’y rester immobile, consentant à la perte du goût de vivre et de marcher, renonçant à recommencer. Mais l’appel de Jésus retentit et nous provoque, il invite à se lever mais aussi à prendre ce qui était le signe même de notre impuissance, le brancard, et à le porter au lieu que celui-ci nous porte.

Dans ce récit, nous pouvons nous reconnaître dans le paralysé comme dans les scribes, mais peut-être aussi dans les gens et les porteurs qui ont amené l’homme à Jésus. Si nous-mêmes sommes portés par la foi des autres, nous pouvons à notre tour servir de porteurs, pour que d’autres accèdent à la parole qui transforme.

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