Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

Christ-Roi. Année A.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Le roi mendiant

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres : il placera les brebis à sa droite, et les chèvres à sa gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : ‘Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’ Alors les justes lui répondront : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?’ Et le Roi leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.’
Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : ‘Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.’ Alors ils répondront, eux aussi : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim et soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?’ Il leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait.’ Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »

Commentaire :

Fêter le Christ-Roi n’est pas évident à notre époque. La royauté est associée davantage au décorum et au pouvoir symbolique qu’à une autorité réelle. Par ailleurs, cette fête permet de contempler le mystère du Christ sous un angle différent, de porter attention au caractère unique de son visage. Et, du coup, nous invitant à être témoin de ce visage, elle nous appelle à une transformation de nos attitudes et à des pratiques pleines de sens pour notre époque.

Le grand personnage que Matthieu présente, dans cette scène des derniers temps, est impressionnant. Il siège sur un trône, accompagné de son intendance; la gloire l’entoure. L’univers entier est à ses pieds pour le grand discernement. Et, de fait, il prend position, il proclame son jugement. Mais c’est là que tout est viré à l’envers, que les codes habituels ne fonctionnent plus. Une nouveauté advient, celle de la Bonne Nouvelle de Jésus le Christ. Car c’est lui qui est revêtu de cette puissance divine; il faut alors se préparer à réviser son regard sur qui est Dieu et quelle est la vocation des humains.

Ce Fils de l’Homme, qui semble lointain, annonce qu’il est très proche. Il est déjà là parmi nous. Où chercher son visage? Comment le reconnaître? Dans les traits des grandes figures de ce monde, dans les expériences de puissance et de gloire? Le roi, au contraire, s’identifie à des gens qui ont faim, qui ont soif, qui sont étrangers, nus, malades, en prison. Le contraste est saisissant. Il se reconnaît lui-même dans le visage de personnes en détresse, en marge, en souffrance, ayant besoin d’être nourris, abreuvés, accueillis, vêtus, visités. Il les appelle même ses frères et sœurs. Il se place en communion avec ces petits, comme s’ils formaient son corps.

Quand on y pense bien, ce n’est pas si étrange. Ce roi est celui qui est passé par la Croix; elle fut le chemin de sa gloire. Il s’est fait le serviteur des exclus et des pécheurs, le pasteur des mal-portants et des brebis égarées, pour qu’ils aient la vie en abondance. Au dernier temps, il ne va pas changer de point de vue sur ce qui donne de la valeur, du poids de sens, à une existence humaine.

Ce regard sur le mystère du Christ vivant et de sa présence n’en reste pas à une contemplation et à un bouleversement de nos schémas et visions. Il invite à une action conséquente face à l’autre qui est blessé, en détresse, en qui le Seigneur reconnaît son propre visage. Cet accent sur une pratique envers autrui, sur un faire, parcourt tout l’évangile de Matthieu. Les Béatitudes (5, 3-11) proclament « Heureux » ceux et celles qui font œuvre de miséricorde, qui bâtissent la paix, qui cherchent la justice et sont persécutés pour cela. Pour entrer dans le Royaume, il ne suffit pas de dire : Seigneur, Seigneur : il s’agit de faire la volonté du Père (7,21). Ici, ce faire et cette volonté sont explicités.

Cet Évangile sur le jugement présente ainsi une position sur la religion et la rencontre de Dieu. Elle n’est pas décrochée de la vie quotidienne. Elle ne se vit pas d’abord dans des expériences spirituelles extraordinaires, réservées à quelques figures d’élite. Elle est accessible à tout être humain, dans ses relations avec les autres. Elle se vit à travers une attention à autrui et une action pour autrui, particulièrement quand l’autre est en situation difficile.

Autrui qui est pauvre de pain, de parole, de communauté, qui est mendiant de sens, d’affection, de beauté, de pardon. Autrui exposé dans sa faiblesse, son indigence, isolé ou méprisé, ou se méprisant lui-même. Autrui mis à nu dans une chambre de personnes âgées et qui n’est pas visité, dans une cellule de prison et se sait pas grand-chose. Autrui, jeune, qui traîne dans un centre d’achats et qui ne sait que faire de la violence, de la blessure, qui est en elle, en lui. Autrui qui vit sous les bombes et la peur en tant de pays. Autrui vulnérable qui est un réfugié, un immigrant, et ne comprend pas les mille paperasses de notre système.

Dans ces visages humain défigurés, le visage de Jésus le Vivant peut est entrevu. Nous pouvons fermer nos yeux pour ne pas voir mais il nous attend au détour d’une rue, d’une image à la T.V., ou d’une visite d’un proche de notre famille. Autrui en détresse nous dit aussi, et c’est là son côté inquiétant et libérateur, notre propre faiblesse car en son visage même défiguré, nous pouvons reconnaître le nôtre, en vérité, mis à nu, car nous partageons tous la même condition humaine; et nos masques, nos protections, sont fragiles.

Il vaut la peine de ré-écouter la chanson de Georges Brassens, « L’Auvergnat », qui dit si bien, en mots et musiques, le cœur de cet Évangile.

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