Spiritualité 2000 met à votre disposition 22 années d’archives, soit près de cinq mille articles. Un grand merci à tous nos artisans qui ont su rendre possible cette aventure ayant rejoint des millions d’internautes.

Documents récents,

Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.
Documents récents

Pour surmonter la polarisation dans l’Eglise

Imprimer Par Timothy Radcliffe

Timothy Radcliffe est dominicain, ancien Maître de l’Ordre des Prêcheurs (Dominicains) de 1992 à 2001. Il vit actuellement en Grande Bretagne, tout en sillonnant le monde pour prêcher et enseigner. Il a publié récemment aux éditions du Cerf : Pourquoi donc être chrétien ? (2005), Les Sept dernières paroles du Christ (2004) et Que votre joie soit parfaite (2002).

Ce qui suit est tiré d’un texte écrit et de paroles prononcées à l’occasion d’une conférence donnée le 1er Avril 2006 au Congrès de Los Angeles sur l’éducation religieuse.

Un luxe au dessus de nos moyens

Dans certaines parties du monde, l’Eglise est profondément polarisée. C’est en particulier le cas dans certains pays européens comme la Hollande et l’Autriche, comme dans quelques pays d’Amérique Latine. Et je ne sais pas pourquoi, mais je pense que c’est ressenti très vivement aux Etats Unis, plus que partout ailleurs. Il y a toujours eu des tensions dans l’Eglise. C’est inévitable et c’est même sain. Mais j’ai l’impression que cela atteint de telles proportions que nous avons le devoir urgent de guérir ces divisions. Un jeune théologien américain, Christopher Ruddy, a écrit : “La polarisation est un luxe que l’Eglise ne peut plus se payer et qu’elle ne doit plus tolérer. La polarisation a phagocyté la capacité de l’Eglise à être authentiquement évangélique ou missionnaire.”

J’ai consacré deux chapitres de mon dernier livre Pourquoi donc être chrétien ?, publié au début de cette année, à la guérison des divisions dans l’Eglise. L’essentiel de ma position dans ce livre est que nous pensons habituellement à cette polarisation en termes de dichotomie entre ceux qui sont de gauche et ceux de droite, les progressistes et les conservateurs. Or ces catégories sont contraires à la pensée Catholique. Elles viennent de la pensée des Lumières. Les philosophes des Lumières croyaient que la lumière avait commencé à poindre parce qu’ils avaient rejeté l’obscurité de la tradition, et particulièrement du dogme Catholique. Ils s’étaient libérés du passé. Mais cela suppose une opposition entre tradition et innovation, ce qui est contraire au Catholicisme. C’est la tradition que nous avons reçue, à savoir les Evangiles, saint Paul, les grands théologiens du passé, qui toujours nous renouvelle et fait naître de nouvelles manières de voir les choses. St. Thomas d’Aquin (J’ai à l’introduire, je sais que c’est mon devoir en tant que Dominicain) qui a été l’un des théologiens les plus créatifs qui soient, aurait été absolument sidéré si vous lui aviez dit qu’il était d’une manière ou d’une autre contre la tradition. Le Concile Vatican II, par exemple, a été un moment de renouveau incroyable, et simultanément un retour aux Evangiles et à la théologie de l’Eglise primitive.

Ce qui s’est passé, c’est que nous nous sommes permis de devenir prisonniers des manières de penser d’autres personnes. Nous devons, en tant que Catholiques, revendiquer nos propres spécificités. Comment devons-nous donc décrire cette division ? J’ai opté pour les termes de Catholiques du Royaume et Catholiques de la Communion. Je veux prouver que nous avons besoin des deux.

Par Catholiques du Royaumes, je désigne ceux d’entre nous qui ont un sens profond de l’Eglise comme le peuple en marche vers Dieu, sur le chemin du Royaume. Les théologiens qui ont été au centre de cette tradition sont des personnes comme les Jésuites Karl Rahner, et les Dominicains Edward Schillebeeckx et Gustavo Gutiérrez. Cette tradition prône l’ouverture au monde, la découverte de la présence de l’Esprit Saint travaillant en dehors de l’Eglise, la liberté et la recherche de la justice. Leurs idées se sont beaucoup retrouvées dans une revue appelée Concilium.

Par Catholiques de la Communion je désigne ceux qui, après le Concile, ont ressenti le besoin urgent de reconstruire la vie intérieure de l’Eglise. Ils suivirent des théologiens comme Hans von Balthasar et celui qui s’appelait à cette époque Joseph Ratzinger. Leur théologie soulignait souvent l’identité Catholique, et elle était méfiante à l’égard d’un accueil trop chaleureux de la modernité. Ils soulignaient la croix. Ils avaient aussi leur revue : Communio.

Bien sûr, tout cela est un peu caricatural. J’adopte une analyse plus nuancée dans mon livre. Beaucoup, parmi nous, ressentent de l’attrait pour les deux traditions, mais se retrouvent probablement plus dans l’une ou dans l’autre. Nous ne guérirons de nos divisions que si nous ouvrons notre esprit à la compréhension de la pensée et des sentiments des autres. Avant de parler, nous devons sympathiser, et ressentir comment avec leur manière de comprendre, l’Eglise leur offre une maison, un lieu de paix.

Les deux parties souffrent

A la fois les Catholiques du Royaume et ceux de la Communion souffrent de ce que Mindy Thomson Fullilove appelle “Le choc des racines (root shock )” dans son livre du même titre. Elle décrivait l’expérience traumatisante pour les communautés noires d’endurer la destruction de leur quartier. Des millions de personnes Noires, non seulement trouvèrent leur maison détruite au nom du développement urbain, mais aussi leur communauté dispersée. Donc le « choc des racines » est la perte de la maison. Fullilove écrit que « le choc des racines » est la réaction de stress traumatisante qui correspond à la destruction de tout ou partie de l’écosystème émotionnel de quelqu’un … Le « choc des racines » mine la confiance, accroît l’anxiété de laisser les personnes que l’on aime partir loin de soi, déstabilise les relations, détruit le social, les ressources émotionnelles et financières, et augmente le risque de maladie liée au stress, depuis la dépression jusqu’à l’attaque cardiaque. Le « choc des racines » rend les personnes chroniquement irritables, elles vocifèrent en des reproches rauques, que leur monde leur a été brutalement enlevé. Un des effets du choc des racines est que vous voulez vivre avec des personnes qui vous ressemblent. Vous devenez soupçonneux et nerveux avec les personnes qui sont différentes. Je soutiens que tous les Catholiques, spécialement ceux qui se trouvent aux Etats Unis, souffrent du « choc des racines ».

A la fois les Catholiques du Royaume et ceux de la Communion ont le sentiment que leur place dans l’Eglise est menacée. Les Catholiques du Royaume ont été remplis de joie par le Concile Vatican II, et se sentirent eux mêmes sur le chemin d’une Eglise profondément renouvelée et moins cléricale, signe d’espoir et de libération. Mais quand les années passèrent, ils ont eu l’impression d’être déçus et trahis. L’Eglise ne devenait pas la maison qu’ils avaient espérée. Les catholiques de la Communion se sentirent aussi trahis. Ils endurèrent la perte de traditions chéries, de manières ancestrales de célébrer la liturgie, la disparition d’un certain sens du monde catholique. Les religieuses délaissèrent leurs coutumes, et l’on a pu penser que l’on pourrait croire et faire comme bon il semblait. Ainsi chacun des deux rejeta sur l’autre la faute d’avoir détruit la maison. Vinrent la colère et l’insécurité que Fullilove a décrites. Chaque partie rendit l’autre responsable de son exil, cela entraîna colère et frustration.

La première chose à faire est donc de prendre conscience de la perte du « sentiment d’être chez soi », que “l’autre partie” ressent également. Nous devons ressentir sa douleur de se sentir exilée. Ensuite, nous devons saisir que l’Eglise a besoin des deux parties si elle veut porter du fruit.
Le pain et le vin

Ces deux manières de comprendre sa place au sein de l’Eglise sont présentes au Dernier Repas, la nuit même où Jésus partageait avec ses disciples son corps et son sang. Je soutiens dans mon livre qu’il est vital de percevoir la différence qu’il y a entre les mots prononcés sur le pain et les mots prononcés sur le vin. Cela diffère légèrement dans chacun des Evangiles synoptiques, mais la vérité est identique.

Le pain est donné aux disciples. “Ceci est mon corps, livré pour vous.” Le partage du corps du Christ rassemble la communauté ensemble autour de l’autel. C’est la communauté du petit groupe des amis du Christ, qui ont partagé sa vie et bientôt sa mort. Mais la coupe de vin est bénie « pour vous et pour la multitude », comme on le dit dans l’Eucharistie. C’est la coupe que Jésus ne boira plus avant que n’advienne le Royaume. Cela anticipe le temps où l’humanité toute entière sera rassemblée en communion avec le Christ.

Travaillant parmi tous les peuples

On pourrait donc dire que le partage du pain est centripète. Il nous rassemble dans la communauté des amis et disciples du Christ. C’est le signe de la vie intérieure de l’Eglise, si importante pour les Catholiques de la Communion. Mais la coupe de vin est centrifuge. Elle exprime une confiance envers l’extérieur, si importante pour les Catholiques du Royaume : l’ouverture à toute l’humanité, car l’ Esprit Saint est à l’œuvre parmi tous les peuples.

Le sacrement central de l’Eglise, le signe de notre demeure partagée, a dès lors un double rythme, comme une respiration. Nous inspirons et nous expirons. Si nous vidions seulement nos poumons ou si nous les remplissions seulement, nous mourrions! Nous avons besoin des deux mouvements pour vivre, exactement comme l’Eglise a besoin d’une cette tension vivante qui porte fruit entre les Catholiques du Royaume et ceux de la Communion. Je crois que cette tension est présente dans le nom même de notre Eglise : « Romaine Catholique ». « Romaine » souligne clairement notre identité, en communion avec l’évêché de Rome, une communauté identifiable, avec ses manières particulières de parler et de prier. « Catholique » souligne en revanche l’ouverture à ce qui est « universel », et qui peut se sentir à l’étroit dans une identité trop fixe et trop stable.

Cette tension a toujours été présente dans l’Eglise. C’est, en quelque sorte, la tension entre l’Evangile selon Saint Matthieu et l’Evangile selon Saint Luc, entre Saint Pierre et Saint Paul. Elle est encore présente aujourd’hui. Nous devons vivre cette tension de manière heureuse, féconde, et non pas comme une lutte à mort. Et cela signifie que nous devons dialoguer.

Conversation

Commençons par une objection fondamentale à mon projet de dialogue. Quand le Cardinal Joseph Bernardin commença l’Initiative de la Terre Commune (Common Ground Initiative), son but était de créer un espace pour le dialogue, dans lequel les différents groupes à l’intérieur de l’Eglise pourraient parler aux autres. Mais beaucoup de ses confrères cardinaux rejetèrent cette initiative dès le début. En effet : s’il n’y a pas d’accord avec les vérités fondamentales de la foi, il n’y a pas besoin de dialogue, parce que les enseignements de l’Eglise sont clairs. Par ailleurs, si le désaccord porte sur ce qui n’est pas fondamental, quel besoin y-aurait-il à dialoguer de toute façon, puisque chacun est libre de croire ce qu’il souhaite? Le dialogue est, de fait, une idée de tendance libérale. Faire du dialogue une priorité équivaut à choisir le programme de ceux que j’ai appelés les Catholiques du Royaume.

Dans une conférence que donna John Allen du National Catholic Reporter au début de cette année à Washington sur la spiritualité de la communion, il dit, “Premièrement, le dialogue est un terme qui a une connotation politique, parce qu’on en est venu à le voir comme une caractéristique de la gauche. Habituellement les libéraux parlent de dialogue, les conservateurs de vérité. Que ceci soit exact ou non, la question est, pour le moment, hors de propos. Dans certains milieux catholiques, on pense que les demandes de `dialogue’ masquent un relativisme. N’importe quelle position théologique ou ecclésiale serait considérée comme aussi bonne qu’une autre. Le but serait de `s’arranger’, plutôt que d’établir précisément quelles positions sont cohérentes avec la foi des apôtres et quelles sont celles qui ne le sont pas. Par conséquent, dans ces milieux, le terme `dialogue’ est connoté comme idéologique et par conséquent inutile.

J’aimerais défendre le dialogue. Ce n’est pas seulement une idée libérale, c’est à la base de toute la tradition intellectuelle occidentale. Parmi les textes les plus déterminants du monde antique figurent les dialogues de Platon, or Platon était tout sauf un libéral fade. Des philosophes païens comme Sénèque et Marc Aurèle ont écrit des dialogues et les Chrétiens ont suivi leur exemple. Les Actes des Apôtres décrivent Paul en train de dialoguer au sens propre du terme avec des gens de gauche, de droite et du centre. Saint Justin martyr a écrit ses dialogues au deuxième siècle, comme l’a fait St. Anselme of Canterbury au 12ème siècle. Si des catholiques traditionalistes rejettent l’idée, la simple idée de dialogue, comme étant une idée de tendance libérale, alors cela montre simplement qu’ils ne connaissent pas la tradition. Mais, réciproquement, si quelqu’un veut entamer un dialogue, il doit être très sensible à la manière dont les partenaires entendent les mots, et il faut éviter de prendre un mauvais départ. Essayons donc un autre mot, celui de « conversation ».

« Conversation » est un mot beau. Son sens original était “vivre ensemble,” “partager sa vie.” C’est resté dans le jargon juridique anglais comme “conversation criminelle,” ce qui veut dire avoir une relation sexuelle illégale, et nullement raconter des blagues de mauvais genre! « Conversation » a signifié progressivement parler l’un avec l’autre au 16ème siècle, parce que c’est en parlant l’un avec l’autre que nous construisons une communauté. Une vie partagée est synonyme de mots partagés. L’unité de l’Eglise se maintient par des millions de conversations qui traversent les frontières théologiques et qui guérissent les divisions.

Le dialogue est l’un des chemins pour s’insérer dans la conversation de la Trinité. Le Père parle au Verbe, qui est le Fils, et le messager qui procède des deux est l’Esprit Saint. Christoph Schwöbel, un théologien allemand, dit ainsi que “Dieu est conversation.”

Débattre à propos des vérités de la foi ?

Que dire de l’objection selon laquelle nous n’avons pas besoin de débattre des vérités fondamentales de la foi? Elles sont certes définies. Mais nous avons besoin de continuer à en parler, de même que des dogmes qui sont à la base de la foi. Nous avons besoin de continuer à les penser, à les argumenter, à essayer de trouver de nouvelles manières de les exprimer. Refuser ce point, c’est tomber dans un fondamentalisme très moderne, qui pense que l’on peut atteindre la vérité dans quelques formules enveloppées adroitement et cesser de penser.

Tout grand théologien sait que c’est en parlant que l’on atteint la moindre lueur du mystère de Dieu. Par exemple, l’Eglise a défini la Résurrection du Christ comme faisant partie de notre foi. Un catholique ne peut pas faire en abstraction dans sa foi. Mais nous ne cesserons jamais de lutter pour comprendre ce que cela veut dire. Nous lutterons toujours avec l’Evangile, comme Jacob luttait avec l’ange qui est Dieu, pour obtenir une bénédiction. Nous ne cesserons jamais d’essayer à fond de nouvelles hypothèses, de tester les différentes manières d’exprimer la foi telles que d’autres personnes la conçoivent, de chercher de nouvelles métaphores, jusqu’à ce que nous voyons Dieu face à face. Pensez à Saint Thomas d’Aquin. En tant que Dominicain j’y pense souvent! Il a écrit des centaines de milliers de mots, et le fruit de tous ces mots a été d’entr’apercevoir le mystère au-delà de tous les mots. Alors il s’exclama que tout ce qu’il avait écrit n’était que de la paille. Mais s’il n’avait pas lutté pour écrire, il n’aurait jamais eu ce moment de révélation.

Comme T.S. Eliot l’a écrit dans Four Quartets :

Le seul vrai combat, c’est rechercher ce qui a été perdu
Et trouvé et perdu, à nouveau et encore.
Cela peut sembler vain. Mais il n’y a peut être
ni perte ni gain
Pour nous, seul compte le fait d’essayer. Le reste,
il ne faut pas s’en soucier.

Débattre de notre foi, formuler des questions, argumenter avec chacun, discuter, n’est pas une fade activité libérale. Comment un catholique fidèle pourrait-il se contenter d’accepter seulement ce qui lui est donné ? Dès le commencement, l’Eglise a eu besoin du dialogue – appelons-le conversation – pour se rapprocher du mystère de Dieu. Dieu est, bien sûr, un mystère au delà de tous les mots, drapé dans le silence. Mais ce silence ne veut pas dire que nous n’ayons pas besoin des mots. Comme Schwöbel l’a dit, c’est un silence qui se glisse entre nos mots. Les mots forment un espace où le silence parle.

Donc parler de dialogue — oups, je veux dire conversation — ce n’est pas prendre parti pour la cause libérale. Ce n’est pas une manière alternative d’adhérer à la vérité. C’est constitutif de l’accès à la vérité en sa plénitude. C’est en parlant, spécialement avec ceux avec qui nous ne sommes pas d’accord, que nous construisons une maison pour Dieu, le Dieu qui est la conversation éternelle au sein de la Trinité. Comment le vivre concrètement aujourd’hui?

Cesser d’avoir peur les uns des autres

La première chose est de cesser d’avoir peur les uns des autres. Nous avons tous l’impression que notre place dans l’Eglise semble menacée. Ce n’est ni le peuple de Dieu en marche vers le Royaume, dont rêvent certains catholiques, ni non plus la solide institution dont pensent les autres. Pour certains catholiques une simple allusion à l’Opus Dei, à Mère Angélique ou aux Légionnaires du Christ produit un frisson d’horreur. La vue d’un col romain sombre ou d’une barrette peut les faire paniquer. (J’ai pensé porter une barrette pour ces conférences, juste pour voir vos réactions!). Ils sont perçus comme précisément le type de personnes qui font régresser l’Eglise, sapant les rêves de renouveau. A ces catholiques du Royaume, je dis : « Ne soyez pas effrayés. Dieu a promis le Royaume. Nous sommes sur le chemin. Nous ne savons pas ni comment ni quand il viendra, mais un jour toute injustice et oppression seront abolies et nous nous réjouirons dans la liberté parfaite du Christ. Nous atteindrons la maison que nous désirons, même si chaque évêque du monde appartenait à l’Opus Dei. »

J’étais jeune et j’avais des cheveux longs

Les catholiques de la Communion n’ont pas rien à craindre non plus. Ils peuvent se sentir menacés par chaque religieuse féministe libérée, chaque prêtre barbu en sandales. Quand j’étais jeune prêtre avec des cheveux longs, vers le début de mes trente ans, je me rappelle que qu’une grande dame m’avait dit d’un ton méprisant : « Vous n’avez pas l’air d’un prêtre. » A cela je pouvais seulement répondre : “A quel type de prêtre particulier est-ce que je ne ressemble pas?”

A ces catholiques, nous pouvons dire aussi : « N’ayez pas peur. L’Eglise n’est pas sur le point de s’écrouler. Même si chaque évêque dans le monde était un hippie, l’Eglise survivrait ! » Quarante ans après le Concile de Nicée, au quatrième siècle, la plupart des évêques étaient Ariens, mais l’Eglise ne s’est pas écroulée. Jésus a dit à Pierre, “Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle.” Voir dans son frère catholique une menace pour sa maison, en l’étiquetant à gauche où à droite, est un manque de foi.

Si nous regardons l’autre sans avoir peur, nous pouvons le reconnaître et lui exprimer de la reconnaissance. Dans beaucoup de sociétés africaines la salutation traditionnelle est “Je vous vois.” Quand vous êtes à la maison dans une communauté, alors vous savez que vous êtes vus. Les femmes se plaignent souvent de la douleur qu’elles éprouvent d’être invisibles à l’intérieur de l’Eglise, cette grande institution patriarcale. Si elles crient fort parfois, c’est dans l’espoir que quelqu’un remarquera qu’au moins elles existent.

William James a écrit, “Il n’y a pas de pire punition diabolique qui puisse être imaginée, qu’être réduit au silence et n’être remarqué par absolument personne. Si nul ne se retourne quand nous entrons, ne répond quand nous parlons, ou ne se soucie de ce que nous faisons, si ceux que nous rencontrons `nous tiennent pour morts’ et agissent tout comme si nous n’existions pas, une sorte de rage et de désespoir impuissant sourd en nous, à côté de laquelle la torture la plus cruelle serait un soulagement.” C’est précisément cette douleur que beaucoup ressentent dans l’Eglise : les femmes, les homosexuels, les minorités ethniques. Nous avons besoin en tant qu’Eglise de trouver de nouvelles façons de dire : “je vous vois. Je ne vous vois pas juste comme un objet, comme un pratiquant docile, quelqu’un qui met de l’argent à la quête, mais je vous vois comme un sujet, qui me voit.”

C’était précisément ce sentiment d’être invisible qui a tourmenté tant de Catholiques traditionnels dans les années 70 et 80, ressentant que leur sensibilité était purement et simplement ignorée, ou que les catholiques progressifs prenaient plaisir à les choquer. Maintenant que le cours des événements a changé, ce n’est pas une surprise s’ils aiment parfois se faire entendre, après de si nombreuses années où ils ne se sont pas sentis regardés ou regardés de travers. Le Pape Benoît a écrit dans Dieu Est Amour “Je vois avec les yeux du Christ et je peux apporter à l’autre bien plus que les choses qui lui sont extérieurement nécessaires; je peux lui donner le regard d’amour dont il a besoin.”

Reconnaître les autres va bien plus que voir seulement qu’ils existent et ont des opinons différentes. Il s’agit de les reconnaître comme des frères qui sont aussi en recherche de Dieu, à leur manière. Ils sont en route aussi, même s’ils semblent marcher dans une direction opposée. J’ai grandi dans une famille fortement catholique, avec un nombre sans fin de cousins et d’oncles et de tantes catholiques. Nous sommes allés à la même école de Bénédictins pendant quatre générations. J’ai grandi fier d’avoir du sang de martyrs dans mes veines. Pour des personnes comme moi, la grande aventure des années 70 a été l’ouverture sur un monde plus grand, rempli de Protestants, de Juifs et même d’athées, avec lesquels je pouvais partager beaucoup de choses. Nous avons passionnément rejeté nos habitudes, et pour exprimer notre individualisme, mis tous les mêmes polos noirs et les mêmes blue jeans. Nous sommes allés aux pubs et aux manifestations. Nous étions, vous pourriez dire, des Romains ouvrant leur esprit pour être plus catholiques, universels.
Ce que cela veut dire d’être Romain

Beaucoup de jeunes aujourd’hui ont grandi sans un sentiment d’identité fort. Souvent ceux que je rencontre se sont convertis, ou viennent peut être de milieux non pratiquants. De ce fait, le voyage excitant pour eux est de découvrir ce que cela veut dire d’être Romain. Ils se réjouissent de ce qui est distinct, et mettent des photos du pape sur leur portes. Ils sont eux aussi des frères en recherche. Nous devons entendre ce qu’ils disent et voir ce qu’ils font comme faisant partie d’un autre voyage, menant aussi au Royaume.

Accordez moi de regarder finalement très brièvement vers deux zones de tension, et voir à quoi un dialogue – je veux dire “une conversation” – peut ressembler. Mon point de vue est que quand il y a un désaccord, il faut approfondir. Plutôt que de juste se cogner au niveau où vous n’êtes simplement pas d’accord, allez vers une profondeur à laquelle vous pouvez transcender votre différence. Vous pouvez finir encore par ne pas être d’accord, mais au moins vous voyez la différence dans une nouvelle lumière. Je prendrai la liturgie et l’éthique sexuelle, deux points chauds.
La liturgie

Cela a toujours été un terrain miné. Je suis sur que vous savez tous la vieille blague à propos des liturgistes? Comment pouvez-vous dire la différence entre un liturgiste et un terroriste? Vous pouvez négocier avec le terroriste. Il y a quelque chose à propos de l’organisation des liturgies qui fait que des personnes raisonnables deviennent toutes rouges et sortent de la salle en claquant la porte. J’espère que même si je soulève le sujet, la salle de conférence ne se videra pas.

La différence fondamentale ici est souvent entre ceux qui voient la liturgie comme quelque chose qui est donné, et ceux qui croient que nous sommes appelés à être créatifs dans la liturgie. C’est la différence entre ces prêtres qui commencent l’Eucharistie en disant, “Que le Seigneur soit avec vous,” et ceux qui disent, “Bonjour. C’est merveilleux de vous voir tous ici aujourd’hui.” Il y en a qui croient que les rubriques doivent être suivies avec attention et sans aucune déviation. Et il y a ceux qui croient que la liturgie est ennuyeuse et mécanique à moins d’être personnalisée. Ceci est un peu une caricatural, mais je suis sûr que vous voyez le tableau.

Cette tension entre deux manières de célébrer la liturgie est la cause d’une grande douleur dans l’Eglise. Cela repose sur l’opposition entre la liturgie comme donnée, reçue de nos ancêtres, avec laquelle on ne doit pas bricoler, et la liturgie comme une célébration créative, qui est préparée pour des personnes précises, celles qui sont présentes et pas d’autres, en un temps donné, à un moment unique. La réponse, je la suggère, est d’approfondir et trouver des manières de transcender cette dichotomie entre ce qui est donné et ce que nous faisons de manière créative.

Le pape actuel a un sens profond de la liturgie comme un cadeau. Il déteste les personnes qui bricolent avec elle. Il a écrit que “quand la liturgie est faite par soi même … elle ne peut plus nous donner ce vrai cadeau : la rencontre avec le mystère qui n’est pas notre produit mais plutôt notre origine et la source de la vie.” En écrivant sur son enfance et son amour grandissant de l’Eucharistie il dit, “Il m’a semblé de plus en plus clair qu’ici [dans la liturgie] je rencontrais une réalité que personne n’avait simplement imaginée, une réalité qu’aucune autorité officielle ou grande personnalité n’avait créée. Cet agencement mystérieux de textes et d’actions avait grandi à partir de la foi de l’Eglise pendant des siècles. Elle portait le poids entier de l’histoire elle même, et cependant, en même temps, c’était beaucoup plus que le résultat de l’histoire humaine.” Donc on ne peut pas juste bricoler avec elle comme il nous plaît.

Difficulté de savoir que dire

C’est durant des temps difficiles en Afrique que j’ai moi même découvert un sens plus profond de ce qu’est recevoir l’Eucharistie comme un cadeau dû. Par exemple, le Burundi était déchiré par une guerre civile entre les Hutus et les Tutsis. Pendant quelques jours j’ai traversé le pays avec deux de mes frères dominicains, l’un Hutu et l’autre Tutsi. Nous recherchions des membres de l’Ordre et leurs familles dans les camps de réfugiés dans tout le pays. Tout était plongé dans le chaos. Nous ne voyions presque personne sauf des groupes de soldats et de rebelles, se recherchant pour le combat. L’un et l’autre groupe souffraient de pertes effrayantes. Mais chaque soir, nous célébrions l’Eucharistie ensemble. Souvent c’était dur de savoir que dire à l’autre, mais l’Eglise nous a donné quelque chose à faire, ce que Jésus fit lui-même la nuit avant qu’il meure. C’était une libération où nous n’avions rien à inventer. L’Eglise nous a donné un rituel avec lequel nous pouvions faire face à la situation, et il était puissant parce qu’il avait été donné et non pas inventé.

Mais je voudrais suggérer qu’il n’y a pas de conflit ultime entre voir la liturgie comme quelque chose qui est donnée par l’Eglise, et la créativité. C’est là toute la différence entre le bricolage de la liturgie, spécialement quand le prêtre veut faire son one man show, et la créativité réelle, qui est une manière d’accepter avec respect ce qui est donné. Recevoir un cadeau n’est pas seulement un acte passif.

Il est intéressant de remarquer que le mot anglais “inventer” a changé de sens. A l’origine cela voulait dire : trouver quelque chose. Nous avions l’habitude de fêter la Fête de l’Invention de la Croix par St. Hélène. Des personnes pensaient qu’elle l’avait inventée! Mais ici invention veut dire découvrir. Plus tard, le mot a évolué vers son sens actuel, à savoir une chose que l’on créée soi même. Si j’invente une machine à laver, cela veut dire que je ne l’ai pas trouvée dans une boutique. Mais la pensée chrétienne nous fait dépasser cette opposition. Les écrivains créatifs – les poètes, les romanciers – nous montrent ce qu’est le vrai sens de l’existence de l’Homme. Leur inventivité nous montre que c’est le cas. Tout comme les théologiens accueillent de manière créative le cadeau du nom de Dieu.

Si l’on descend à ce niveau plus profond d’analyse, alors les liturgistes peuvent se mettre en colère l’un contre l’autre. Certains s’en tiendront aux rubriques et d’autres expérimenteront. Mais la dispute peut porter plus de fruit, parce que les deux tendances sont amenées à voir qu’il ne s’agit pas du choix entre recevoir un cadeau et le fabriquer. Nous pouvons progresser.
L’éthique sexuelle

L’autre domaine que j’évoquerai en quelques mots est celui de l’éthique sexuelle. L’Eglise fait face à une sorte de crise dans l’éthique sexuelle. Nous proposons un bel idéal, à savoir des unions sexuelles dans le contexte d’un engagement pour la vie avec une autre personne de l’autre sexe, ouvertes à la génération d’enfants. Et cependant cet idéal est rarement compris, encore moins pratiqué, par la plupart des personnes de notre société. Un grand nombre de personnes sont divorcées et remariées, ou vivent avec des partenaires, ou même pratiquent la contraception ou ont des relations avec des personnes du même sexe. Les pourcentages, au moins en Angleterre, ne sont pas très différents pour les catholiques. Il y a donc un gouffre entre l’enseignement de l’Eglise sur la manière de vivre la sexualité et ce que vivent effectivement les catholiques.

Les Catholiques de la Communion réagissent en insistant sur l’enseignement. Il serait malhonnête d’abandonner l’enseignement de l’Eglise à travers les siècles, et de se compromettre avec une société corrompue. Si notre enseignement est vrai, alors nous devons le défendre, même si cela offense des personnes. Beaucoup de catholiques du Royaume s’attristent de cela. Des millions de bons catholiques se sentent exclus de la communauté parce qu’ils vivent dans ce qu’on appelle des « situations irrégulières ». Ce peut être par hasard, faiblesse, ou désaccord sincère avec l’enseignement de l’Eglise. C’est pour ces personnes là que le Christ est venu, comment pouvons-nous agir de manière qu’ils se sentent bienvenus ?

C’est un réel dilemme. Souvent ce qui se passe, c’est que l’enseignement officiel est dit mais que nous fermons les yeux et faisons savoir que tout le monde est bienvenu. C’est ce que nous appelons la “solution pastorale,” mais cela peut sembler malhonnête. Alors, devrions-nous affirmer l’éthique traditionnelle sexuelle au risque d’éloigner les pauvres que le Christ affectionne? Ou bien devons-nous être accommodants, et risquer d’abandonner la vision morale?

Ce que l’Evangile dit sur la sexualité

Nous devons creuser jusqu’à ce que nous atteignions le débat de fond qui puisse éclairer le désaccord superficiel. Dans mon livre, pour enfoncer le bouchon, je suggère que nous devons explorer une compréhension chrétienne de notre sexualité. Que dit l’Evangile sur la sexualité dans son sens le plus grand ? Et je propose de méditer la dernière Cène, quand le Christ nous donne son corps : “Ceci est mon corps et je vous le donne.” Nous ne pouvons comprendre notre sexualité qu’à la lumière de ce don total du Christ. Donc plutôt que de se battre au niveau de la permissivité ou de l’insistance sur les règles, essayons, à la lumière du mystère eucharistique de comprendre ce que signifie vivre la sexualité comme un cadeau inestimable et accepter nos corps.

C’est un raccourci, je le reconnais. Il faudrait une conférence entière pour présenter clairement ce que l’eucharistie peut signifier pour la sexualité. Mais comprenons simplement que lorsque la conversation s’enlise et que le dialogue semble impossible, si nous creusons plus profondément, jusqu’à atteindre les bases de l’Evangile, alors nous pouvons nous comprendre mieux. Nous ne seront pas forcément d’accord mais nous pourrons nous parler.

Nous ne pouvons plus tolérer la polarisation. Elle blesse la vie et la mission de l’Eglise. Pour guérir nos divisions, il nous faut comprendre la détresse des catholiques qui ne sont pas comme nous. Nous devons prendre conscience qu’ils ont subi le « choc des racines », le sentiment de ne plus se sentir dans l’Eglise comme chez eux. Nous devons ouvrir nos esprits et notre imagination à ce qu’ils endurent. Et quand la conversation semble ne mener nulle part, alors nous devons aller plus profondément, pour atteindre un niveau où nos manières de voir fondamentales et nos intuitions sont réconciliables.

Fr. Timothy Radcliffe est l’ancien maître de l’Ordre des Prêcheurs (Dominicains).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Documents récents

Les autres thèmes