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Cinéma d'aujourd'hui,

Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
Cinéma d'aujourd'hui

En famille. Regard français sur trois films québécois : CRAZY, FAMILIA, LA VIE SECRÈTE DES GENS HEUREUX

Imprimer Par Guy Bedouelle

Le cinéma québécois connaît une embellie. Ce regain d’originalité, que j’avais signalé ici même en parlant de La Neuvaine de Bernard Emond, se poursuit. On annonce que ce cinéaste a lancé le tournage du deuxième volet de sa trilogie sur les vertus théologales, qui s’appellera Contre toute espérance.

Entre-temps, quelques films québécois ont traversé l’Atlantique et obtenu un succès très estimable. C.R.A.Z.Y, de Jean-Marc Vallée, a été vu par plus de 400 000 spectateurs français, à l’intention desquels, à certains moments, des sous-titres, peut-être pas inutiles pour qui ne parle pas le joual, ont été prévus. Au moment où la société occidentale s’interroge sur la famille, inépuisable source de joies et nœud inextricable de problèmes, les réalisateurs du Québec apportent leur contribution plutôt grinçante sur ce sujet.

C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée

Révolution tranquille ?

Dans le titre de C.R.A.Z.Y, les points qui séparent les lettres ne font qu’individualiser les prénoms des cinq frères d’une famille de Montréal, que le réalisateur accompagne des années ‘50 aux années ‘80. On sait que le Québec a profondément changé au milieu du XXe siècle, passant d’une société conservatrice, ouvertement et même fièrement cléricale, à un monde qui s’est voulu et se veut toujours émancipé, libre de contraintes et d’entraves. Ce qu’on a appelé la « révolution tranquille », parce qu’elle s’est faite sans violence physique ou politique, n’en sembla pas moins, à la longue, gommer plus de trois siècles d’enracinement moral et religieux qui avait constitué et consolidé le Québec et faisait partie de son identité. Ce passé commence à être moins renié que relu.

C.R.A.Z.Y retrace ces changements à travers la description d’une famille, de façon très amusante mais aussi détachée. C’est cet alliage rare entre le comique et la liberté du regard qui fait la valeur du film. Zachary, dit Zac (le Z de C.R.A.Z.Y ), est le quatrième des cinq fils. Sa mère surtout, mais aussi un peu les autres, le considèrent comme l’exception qui confirme la règle (le destin médiocre attendant les rejetons d’une famille modeste québécoise des années 1950-60). Ne s’est-il pas avisé de naître un 25 décembre, signe d’une bonne étoile ? Mais l’enfant ne le ressent pas comme tel car cela le prive d’un autre cadeau d’anniversaire… Exceptionnel, il l’est aussi par le don de guérisseur que sa mère lui attribue et dont nous ne saurons pas s’il est le produit des attentes de son entourage ou une réalité. Disons que Zac s’en passerait volontiers, un peu comme le héros du film posthume de John Huston, Mr North, auquel son pouvoir thaumaturge rendait la vie impossible.

Ni sportif comme son frère aîné, ni amoureux de la lecture comme le deuxième, ni « petit dernier » comme celui qui le suit, ni surtout méchant comme son « ennemi » qui le poursuit de ses sarcasmes et de ses coups, Zac doit trouver sa place, de même que la famille doit repenser la sienne dans la société en proie à la « révolution tranquille ». Le film raconte cette recherche en des scènes tour à tour émouvantes, drôles, crues ou douloureuses. Comme tous les enfants, Zac vit dans un autre univers que le cinéaste met en images. Ainsi en va-t-il de la scène hilarante de la messe de minuit, belle et fervente peut-être, mais si longue… Zac imagine que le prêtre, ayant deviné ses sentiments, se lève et s’écrie : « Cela a assez duré, il est temps d’aller ouvrir nos cadeaux ! »

Zac doit aussi trouver son identité sexuelle dans un monde marqué par l’idéal populaire de la virilité et de la masculinité. Non seulement il développe des rapports difficiles et contradictoires avec le « frère ennemi », aliéné et détruit par le sexe, la drogue et l’alcool, mais aussi une maladroite relation avec son père, brave homme, un peu ridicule lorsqu’il veut pousser la chansonnette, et surtout dépassé par les événements. Et il y a le beau personnage de la mère dont le rêve impossible serait d’aller à Jérusalem.

C’est précisément à Jérusalem et dans un improbable désert où il manque, allégoriquement sans doute, de mourir de soif, que s’accomplira une sorte de réconciliation de Zac avec lui-même et sa famille. On peut y voir aussi une manière pour le réalisateur d’intégrer la dimension religieuse qui pourrait venir à manquer dans les transformations d’une société dans laquelle, autrefois, le transcendant se vivait, modestement et même naïvement, au quotidien. Sans anticléricalisme facile, sans complicité non plus, le film pose, avec discrétion, la question du sens des mutations advenues. Le monde est-il devenu fou, crazy ? Peut-être, mais chacun peut encore, en étant lui-même, contribuer à composer ou à recomposer un corps, famille, société, nation, qui aide à en traverser les contradictions.

Familia, de Louise Archambault

Une descente aux enfers

Le film de Louise Archambault s’appelle, lui, carrément, Familia, donnant un état actuel et ironique de la situation. Il met en scène des femmes de trois générations, des adolescentes aux grands-mères, même si sa cible est celle des épouses de la quarantaine. Les hommes sont singulièrement inexistants, absents ou même carrément lâches.

Janine, dans l’aisance matérielle que lui donnent « sa job » dans la décoration et la belle situation de son mari, a choisi l’ordre dans sa maison et dans sa vie, et le pousse jusqu’à la maniaquerie. Pourtant, c’est avec une certaine sincérité, peut-être aussi pour correspondre à l’image altruiste qu’elle veut donner d’elle-même, qu’elle accueille Michèle, une amie d’autrefois. C’est peu de dire qu’elles ne se ressemblent pas. Michèle a quitté son mari violent et odieux, en emmenant sa fille avec elle. Expansive et sensuelle, elle est possédée par le démon du jeu. Dans les premiers jours, tout se passe assez bien, mais les choses se gâtent lorsque la fille, fort délurée, de Michèle entreprend d’émanciper celle de Janine, adolescente qui ne demande que cela.

Nous allons assister à la descente aux enfers de la pauvre Janine, découvrant que son mari adoré, que son travail absorbe tellement, est tout simplement bigame, et ne supportant plus le désordre apporté par Michèle ni surtout les emprunts répétés d’argent qu’elle n’ose refuser. Le monde actuel résiste à l’organisation matérielle et morale qu’elle voudrait lui donner, avec le goût exquis qu’elle met à choisir des rideaux ou harmoniser les couleurs. Il est rebelle et anarchique, mais il faut s’en accommoder, et le film semble préférer la solution que Michèle met en œuvre : toujours espérer que cela ira mieux et qu’on finira par gagner…

La vie secrète des gens heureux, de Stéphane Lapointe

Le cerf-volant

La vie secrète des gens heureux, premier long métrage de Stéphane Lapointe, est une réussite. Tout semble parfait dans la famille de Thomas. Un père dans l’industrie prospère de la conserverie ; une mère excellente maîtresse de maison, mais surtout vedette de concours de télévision ; une fille qui va étudier aux Etats-Unis, une maison magnifique, une piscine, un jardin soigné, etc. Au fond, il n’y a que Thomas lui-même qui ne va pas. Etudiant en architecture, assez peu motivé, timide à en être malade, maladroit comme on en fait peu, triste et renfermé, que faire d’un tel personnage qui détone tellement dans le bonheur citadin que donnent richesse et réussite ?

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Les parents vont s’en occuper et lui faire rencontrer une ravissante jeune femme, Anna, qui, moyennant finance pour arrondir son salaire de serveuse, va prendre Thomas en main, si l’on ose dire. La chose réussit dans un premier temps et Thomas se transforme, toujours maladroit et inexpérimenté, mais découvrant l’amour avec un ravissant sourire. Anna, qui d’ailleurs a la charge d’une petite fille, trouve le rôle trop ingrat et la situation va se dégrader selon une progression dramatique, dévoilant les turpitudes de certains gens heureux.

Pourtant, nous allons comprendre que dans le désastre ambiant, Thomas va être sauvé par son esprit d’enfance. Naïf mais pas idiot, c’est avec la petite fille de son amie qu’il se sent à l’aise. Il la fait jouer, et c’est elle qui le conduit à la vérité. Il est désormais prêt à aimer. A cet égard, la scène où il manie le cerf-volant pour elle apporte la dimension d’innocence et de liberté sans laquelle il n’est pas de bonheur familial ni de bonheur tout court.

Guy-Th. Bedouelle o.p., Fribourg, Suisse.

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