Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

8e Dimanche du temps ordinaire. Année B.

Imprimer Par Jacques Sylvestre

On repart à zéro

Un jour que les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnaient, on vient dire à Jésus : « Pourquoi, alors que les disciples de Jean et les disciples des Pharisiens jeûnent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » Jésus leur répondit : « Sied-il aux compagnons de l’époux de jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’époux avec eux, il ne leur sied pas de jeûner. Viendront des jours où l’époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront, en ce jour-là. Personne ne coud une pièce de drap non foulé à un vieux vêtement ; autrement le morceau rapporté tire sur lui, le neuf sur le vieux, et la déchirure s’aggrave. Personne ne met non plus du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, le vin fera éclater les outres, et le vin est perdu aussi bien que les outres. Mais à vin nouveau, outre neuves ! »

Commentaire :

L’évangile de Marc est ce que l’on pourrait considérer comme la première « Vie de Jésus ». Rien n’avait encore été écrit dans le genre. Il s’agit ici d’une narration et non d’une lettre comme celles de l’apôtre Paul. S’agit-il d’une catéchèse à la mode de Matthieu ou de Jean ? qui saurait le dire ? Il demeure que la lecture d’un évangile doit nous questionner et nous permettre de découvrir en nous-mêmes les aspirations profondes que nous portons. « Que cherchez-vous » avait demandé Jésus à ses premiers disciples (Jn.1,36) « Que cherchez-vous » nous demande-t-il aujourd’hui encore ? Une lecture suivie de questions personnelles connaîtrait un résultat identique à une rencontre de Jésus. 2000 ans plus tôt, une quête de sens habitait des hommes de ce temps-là, André, Simon, Nathanaël et tous les autres. Voilà ce qui a fait toute la différence entre leur désir de « demeurer » avec Jésus, et la contestation des Juifs dont l’évangile de Marc fait rapport dès le commencement.

Selon Marc, après des débuts enlevant, la relation entre Jésus et ses auditeurs semble se dégrader. Six ou sept discussions sur le pouvoir de Jésus se retrouvent dans les premières pages de l’évangile : pouvoir sur le péché et la maladie (2,1-12), pouvoir de réconciliation des pécheurs (2,15-17), pouvoir sur les institutions, le jeûne (2,18-2) et le sabbat (2, 23-27 et 3, 1-16) et enfin origine du pouvoir de Jésus (3, 22-30). Une autre contestation suivra sur le pouvoir de Jésus concernant le pur et l’impur (7, 1-23).
L’épisode, ce dimanche, concerne le jeûne. La contestation est suivie de deux petites paraboles qui semblent vouloir clore la discussion. Cet incident pourrait avoir eu lieu lors de l’appel de Lévi et du repas qui s’en suivit en compagnie des pécheurs et des publicains. Bien des difficultés entourent cette page d’évangile. Tout ce qu’il nous est possible de penser, c’est que le dialogue pourrait avoir été composé pour l’Église primitive de Marc dans le but de tirer les premiers croyants de certaines traditions héritées du judaïsme et susceptibles de paralyser leur adhésion entière à l’esprit de Jésus, les empêcher de se dépouiller du vieil homme pour revêtir l’homme nouveau, selon le mot de Paul ( 2 Co. 5, 4 ). Nous sommes portés à croire que cette communauté primitive se comportait déjà comme une communauté en deuil, alors qu’elle devrait vivre de la joie du Christ mort et ressuscité. Les deux petites paraboles du vêtement et du vin auraient été liées l’une et l’autre à le discussion sur le jeûne par une tradition antérieure. La portée de ces exemples complète la question du jeûne comme une invitation à la conversion : il importe de repartir à zéro et non de sauvegarder à tout prix quelques vieilles traditions. Traitons donc ces deux discussions séparément. Serait-t-il déjà question de ré-évangélisation ?

LE JEÛNE
Le terme évoque à prime abord une pratique ascétique, exercice de mortification. Dans l’Ancien Testament, le jeûne était lié à des circonstances particulières ; le jeûne était aussi expression d’humilité devant Dieu : jeûner signifiait « humilier son âme » (Lv.16, 31), on se privait pour préparer la rencontre avec Dieu (Is.58, 2-3) et voir sa lumière (Dn. 9, 13). Le lien entre prière et jeûne était habituel (Mt. 6, 5-18). Enfin certains allaient même jusqu’à jeûner pour susciter l’admiration des gens ( Mt.6, 16) : les Pharisiens avaient ajouté des jeûnes surérogatoires, ils se privaient deux fois la semaine, et aimaient étaler alors leur mine défaite pour susciter l’admiration (Lc 18, 12).

Pour Jean Baptiste et ses disciples, le motif du jeûne n’était nul autre qu’une préparation à la rencontre messianique. La réponse du précurseur prend de ce fait tout son sens. Pour Jésus, le jeûne devient signe de communion. Le festin messianique est ouvert ( Is. 25, 6 ; Pr. 9, 1-16) et Jésus se présente comme l’Époux, ses disciples sont les compagnons de l’Époux. Mais un jour, l’Époux leur sera enlevé ; allusion intentionnelle aux prophéties du Serviteur de Yahvé (Is.53, 8). La réponse de Jésus constitue une annonce à peine voilée de sa mort et de sa séparation d’avec les disciples, elle dénonce aussi une violente hostilité de la part des Pharisiens.
Jésus adopte vis-à-vis du jeûne une attitude de liberté. Il fait ce qu’il veut, ce qu’il pense être le plus profitable au Royaume des cieux qu’il annonce. Il n’est pas contre le jeûne qu’il a observé lui aussi pendant quarante jours avant de commencer sa mission. Dans la prédication de Jésus, le jeûne gardait sa raison d’être : chasser les démons (Mc.9, 29), il précise même la manière de l’accomplir (Mt. 6, 16-18). Mais là, pourquoi jeûner, prendre une mine déconfite alors que l’Époux est là, au milieu d’eux. Jeûner en préparation de l’attente et de la venue du Christ n’est plus de mise une fois que l’Époux est là ; lorsqu’il ne sera plus, tristesse et jeûne seront au rendez-vous. Le Seigneur demeure le Seigneur de la joie et de la danse. Il arrive trop souvent hélas ! que l’on identifie vie chrétienne avec tristesse, vendredi saint, etc…

VÊTEMENT ET OUTRE
Marc accroche à l’épisode sur le jeûne deux petites paraboles délicieuses. Jésus, leur auteur, devait bien se rappeler l’expérience de Nazareth et la sagesse Marie sa mère alors qu’elle réparait les vêtements, ou lorsque Joseph mettait le vin en réserve dans des outres. Ces deux paraboles se complètent. Le psalmiste compare le monde à un vêtement usé ( Ps.102, 26-28). Isaïe utilise également la comparaison lorsqu’il parle d’une nouvelle création (51, 6). L’apôtre Paul et Pierre utiliseront eux-mêmes le même exemple (Ac. 10, 11-12 ; 11, 5-10 et Ga.5). D’autre part, le vin dans la Bible est associé à la joie, au bonheur (Ps.104) et l’absence de vin est signe de tristesse (Os. 9, 2) ; dans le Cantique, on l’associe à l’amour. (1,24 ; 4,10).

Marc tente ici de convaincre les premiers croyants de l’incompatibilité entre le légalisme des Pharisiens et l’esprit de Jésus. De « vieilles outres », il y en avait déjà dans l’Église primitive et il en subsiste toujours. Combien parmi nous assimilent de vieilles traditions dont ils ne savent se défaire à la religion du Christ : prières habituelles du bout des lèvres, observance dominicale routinières ou simplement motivées par l’observance du précepte. Que d’us et coutumes sauvegardées durant des siècles au nom de la tradition, obstacles à certaines innovations préconisées par le concile Vatican II, et ce autant dans la vie de l’Église que de simples chrétiens fermés à toutes innovations. « Outres enfumées » selon l’expression du psalmiste (119 :83) Le jeûne, question sans intérêt pour nous sans doute, mais réponse inattendue qui interpelle notre foi. L’alliance nouvelle n’est pas celle de la lettre de la loi comme le souhaitaient les Pharisiens, mais celle de l’Esprit du Dieu vivant. Alliance fondée sur la parole et l’engagement de Dieu qui s’est choisi un peuple pour se l’attacher comme Époux. On repart à zéro, devait rappeler l’évangéliste ; Dieu ne revient jamais en arrière, il est venu innover, « parfaire la loi ». Et c’est là le défi quotidien d’une mentalité vraiment chrétienne. Que de réalités nous tentons de sauvegarder au nom de la tradition !

Repartir à zéro ou presque, quel défi !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Parole et vie

Les autres chroniques du mois