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Ecclesiam suam

Imprimer Par Lettre encyclique de Paul VI

A NOS VÉNÉRABLES FRÈRES
PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES
ÉVÊQUES ET AUTRES ORDINAIRES,
EN PAIX ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE,
AU CLERGÉ ET AUX FIDÈLES DE L’UNIVERS,
AINSI QU’À TOUS LES HOMMES DE BONNE VOLONTÉ

Vénérables frères et chers fils,
Salut et bénédiction apostolique

1 – L’Eglise du Christ Jésus a été voulue par son Fondateur comme mère aimante de tous les hommes et dispensatrice du salut. Rien d’étonnant dès lors si elle a été l’objet d’un amour souverain et du dévouement le plus empressé de la part de tous ceux qu’animait le zèle de la gloire de Dieu comme du salut éternel de l’humanité. Parmi ces serviteurs diligents se sont signalés comme il convenait, les Vicaires du Christ sur la terre, un nombre incalculable d’évêques et de prêtres et une foule admirable de saints chrétiens.

La doctrine de l’Evangile et la grande famille humaine

2 – Ainsi on trouvera bien naturel que, dans une pensée d’amour et de vénération, Nous consacrions à la sainte Eglise cette Encyclique, la première que Nous adressions au monde depuis qu’un insondable dessein de Dieu Nous a appelé au pontificat suprême.

3 – Voilà donc notre propos : montrer de mieux en mieux à tout le monde combien, d’une part, il importe au salut de la société humaine et combien, d’autre part, il tient à cœur à l’Eglise qu’il y ait, entre l’une et l’autre, rencontre, connaissance et amour réciproques.

4 – Lorsque, l’an dernier, en la fête de saint Michel archange, à l’ouverture de la seconde session du second Concile œcuménique du Vatican, Nous avons eu par grâce de Dieu le bonheur de Nous adresser de vive voix à vous tous, réunis dans la basilique Saint-Pierre, Nous avons manifesté le dessein de vous adresser également par écrit, comme c’est l’habitude au début de tout pontificat, un message de frère et de père, pour vous manifester quelques-unes des pensées qui dominent les autres dans Notre esprit et qui Nous semblent utiles à guider pratiquement les débuts de Notre ministère pontifical.

5 – En vérité, il Nous est difficile de déterminer ces pensées, parce que Nous devons les puiser à la méditation la plus diligente de la doctrine divine, Nous souvenant Nous-même des paroles du Christ : « Ma doctrine n’est pas de moi, mais de Celui qui m’a envoyé » (Jn, 7, 16) ; Nous devons, en outre les confronter avec les conditions présentes de l’Eglise elle-même, en un moment où aussi bien son expérience spirituelle intérieure que son effort apostolique extérieur évoluent rapidement et laborieusement ; et Nous devons enfin ne pas ignorer l’état dans lequel se trouve aujourd’hui l’humanité au milieu de laquelle se déroule notre mission.

Triple engagement de l’Eglise

6 – Mais Nous n’avons pas l’ambition de dire du neuf ni d’être complet ; le Concile œcuménique est là pour cela ; son travail ne doit pas être troublé par cette simple conversation épistolaire, mais en recevoir plutôt comme un hommage et un encouragement.

7 – La présente Encyclique ne veut pas revêtir un caractère solennel et proprement doctrinal, ni proposer des enseignements déterminés, d’ordre moral ou social ; elle veut simplement être un message fraternel et familier.

8 – Nous voulons seulement, en effet, accomplir le devoir que Nous avons, de vous ouvrir Notre âme, dans l’intention de donner à la communion de foi et de charité qui existe si heureusement entre nous, une plus grande cohésion, une plus grande joie, dans le but aussi de fortifier Notre ministère, de mieux Nous appliquer aux fructueuses activités du Concile œcuménique lui-même et de donner une plus grande clarté à certains principes doctrinaux et pratiques. Ceux-ci peuvent utilement guider l’action spirituelle et apostolique de la hiérarchie ecclésiastique et de tous ceux qui lui prêtent obéissance et collaboration, ou même seulement une bienveillante attention.

9 – Nous vous dirons tout de suite, vénérables frères, qu’il y a trois pensées qui occupent Notre esprit quand Nous considérons la très haute charge que la Providence, contre Nos désirs et Nos mérites, a voulu Nous confier de gouverner l’Eglise du Christ, en Notre qualité d’évêque de Rome et, par le fait, de Successeur du bienheureux apôtre Pierre, porteur des clés souveraines du règne de Dieu et Vicaire de ce Christ qui fit de lui le premier Pasteur de son troupeau universel.

10 – C’est d’abord la pensée que l’heure sonne pour l’Eglise d’approfondir la conscience qu’elle a d’elle-même, de méditer sur le mystère qui est le sien, d’explorer, pour sa propre instruction et sa propre édification, la doctrine qu’elle connaît déjà et qui a déjà été en ce dernier siècle précisée et répandue, concernant sa propre origine, sa propre nature, sa propre mission, son propre sort final, doctrine cependant jamais assez étudiée et comprise, car c’est elle qui contient la « dispensation du mystère tenu caché en Dieu depuis les siècles… pour qu’il fût désormais connu… par le moyen de l’Eglise » (Eph.., 3, 9-10), en d’autres termes, la mystérieuse réserve des mystérieux desseins divins qui viennent à la connaissance des hommes par l’intermédiaire de l’Eglise ; car cette doctrine constitue aujourd’hui le sujet qui intéresse plus que tout autre la réflexion de qui veut suivre docilement le Christ, et combien plus de ceux que, comme Nous et comme vous, vénérables frères, le Saint-Esprit a établis comme évêques pour gouverner cette même Eglise de Dieu (cf, Ac, 20, 28).

11 – De cette conscience éclairée et agissante, dérive un désir spontané de confronter à l’image idéale de l’Eglise, telle que le Christ la vit, la voulut et l’aima comme son Epouse sainte et immaculée. (Eph.., 5, 27), le visage réel que l’Eglise présente aujourd’hui. Celui-ci est fidèle, par la grâce de Dieu, aux traits que son divin Fondateur lui imprima et que le Saint-Esprit vivifia et développa dans le cours des siècles en une forme plus ample et correspondant mieux d’une part au concept initial, de l’autre à la nature de l’humanité qu’elle évangélisait et assumait ; mais, jamais, il n’est assez parfait, assez beau, assez saint et lumineux pour être conforme au concept divin qui constitue son modèle.

12 – De là, naît un désir généreux et comme impatient de renouvellement, c’est-à-dire de correction des défauts que cette conscience, en s’examinant à la lumière du modèle que le Christ nous en a laissé, dénonce et rejette. Quel est donc le devoir actuel de l’Eglise de corriger les défauts de ses propres membres et de les faire tendre à une plus grande perfection, et quelle est la méthode pour arriver avec sagesse à un renouvellement si important, telle est la seconde pensée qui occupe Notre esprit et que Nous voudrions vous exposer pour trouver, non seulement plus de courage à entreprendre les réformes nécessaires, mais aussi pour avoir, avec votre adhésion, conseil et appui dans une entreprise si délicate et si difficile.

13 – Notre troisième pensée, qui est certainement aussi la vôtre, naît des deux premières ci-dessus énoncées ; elle a pour objet les relations que l’Église doit aujourd’hui établir avec le monde qui l’entoure et dans lequel elle vit et travaille ;

14 – l’Eglise, comme chacun sait, est entourée d’une partie du monde qui a subi profondément l’influence du christianisme et l’a profondément assimilé, si bien qu’elle ne s’aperçoit souvent pas d’être beaucoup plus qu’elle ne croit débitrice au christianisme de ce qu’elle a de meilleur ; mais, par la suite, elle s’est distinguée et détachée durant ces derniers siècles du tronc chrétien de sa civilisation ; une autre partie, qui est la plus considérable de ce monde, s’étend jusqu’aux horizons les plus éloignés des peuples qu’on appelle nouveaux ; mais, l’ensemble forme un monde qui offre à l’Eglise non pas une, mais cent formes possibles de contacts, les uns ouverts et faciles, d’autres délicats et compliqués, un très grand nombre aujourd’hui malheureusement empreints d’hostilité et réfractaires à une conversation amicale.

15 – Là se présente ce qu’on appelle le problème du dialogue entre l’Eglise et le monde moderne. C’est le problème qu’il revient au Concile de décrire dans toute son ampleur et sa complexité, et de résoudre, dans la mesure du possible, dans les termes les meilleurs. Mais sa présence, son urgence sont telles qu’elles constituent un poids pour Notre esprit, un stimulant, presque une vocation, que Nous voudrions en quelque manière éclairer pour Nous-même et pour vous, frères, qui n’avez certainement pas moins que Nous expérimenté le tourment apostolique qu’il constitue. Nous serons ainsi mieux à même de suivre les discussions et les déterminations que dans le Concile nous jugerons tous ensemble convenables d’établir en cette matière si grave et si complexe.

Un zèle assidu et illimité pour la paix

16 – Vous remarquerez certainement que ce dessin sommaire de Notre Encyclique n’envisage pas certains sujets urgents et graves qui intéressent, non seulement l’Eglise, mais l’humanité, tels que la paix entre les peuples et entre les classes sociales, la misère et la faim qui affligent encore des populations entières, la montée de jeunes nations qui arrivent à l’indépendance et au progrès, les courants de la pensée moderne et la culture chrétienne, les conditions malheureuses de tant de gens et de tant de parties de l’Eglise à qui l’on conteste les droits qui appartiennent à des citoyens libres et à des personnes humaines, les problèmes moraux concernant la natalité et ainsi de suite.

17 – La grande et universelle question de la paix dans le monde, Nous le disons dès maintenant, retiendra particulièrement, non seulement Notre vigilante et cordiale attention, mais aussi l’intérêt le plus assidu et le plus efficace. Cet intérêt sera maintenu dans le domaine de Notre ministère, et pour cela étranger à tout intérêt purement temporel et aux formes proprement politiques, mais Nous aurons soin de contribuer au développement dans l’humanité de sentiments et de procédés opposés à tout conflit violent et homicide, favorables au contraire à tout règlement pacifique, civil et rationnel des rapports entre les nations ; Nous serons attentif également à soutenir la cœxistence harmonieuse et la collaboration fructueuse entre les peuples par la proclamation des principes humains supérieurs, capables de tempérer les égoïsmes et les passions dont procèdent les affrontements militaires ; Nous interviendrons, quand l’opportunité s’en présentera, pour aider les parties en opposition à trouver des solutions honorables et fraternelles. Nous n’oublions pas en effet que ce service de charité est un devoir que la maturation des doctrines d’une part, celle des institutions internationales, d’autre part, rend aujourd’hui plus urgent dans la conscience que Nous avons de Notre mission chrétienne dans le monde, car cette mission est de rendre les hommes frères comme le demande précisément le règne de justice et de paix inauguré par la venue du Christ au monde.

18 – Mais si Nous Nous limitons pour l’instant à certaines considérations de caractère méthodologique concernant la vie propre de l’Église, Nous n’oublions pas ces grands problèmes, à certains desquels le Concile consacrera son attention, tandis que Nous Nous réservons d’en faire un objet d’étude et d’action dans l’exercice ultérieur de Notre ministère apostolique, selon qu’il plaira au Seigneur de Nous en donner l’inspiration et la force.

I. La conscience de l’Eglise

19 – Nous pensons que c’est aujourd’hui un devoir pour l’Eglise d’approfondir la conscience qu’elle doit avoir d’elle-même, du trésor de vérité dont elle est l’héritière et la gardienne, et de la mission qu’elle doit exercer dans le monde. Même avant de se proposer l’étude de quelque question particulière, et même avant de considérer l’attitude à prendre en face du monde qui l’entoure, l’Eglise doit en ce moment réfléchir sur elle-même pour se confirmer dans la science des desseins divins sur elle-même, pour retrouver plus de lumière, une nouvelle énergie et une plus grande joie dans l’accomplissement de sa propre mission et pour déterminer les meilleurs moyens de rendre plus étroits, efficaces et bienfaisants ses contacts avec l’humanité à qui elle-même appartient, bien qu’elle s’en distingue par des caractères propres, sans confusion possible.

20 – Il Nous semble, en effet, qu’un tel acte de réflexion peut se référer à la manière même choisie par Dieu pour se révéler aux hommes et pour établir avec eux les rapports religieux dont l’Eglise est en même temps l’instrument et l’expression. Parce que s’il est vrai que la Révélation divine s’est accomplie « à plusieurs reprises et de façons diverses » (Hb., 1, 1) en des actes historiques et incontestables, elle s’est toutefois insérée dans la vie humaine par les voies propres de la parole et de la grâce de Dieu qui se communique intérieurement aux âmes par le moyen de l’audition du message du salut et par le moyen de l’acte de foi qui la suit et qui est à l’origine de notre justification.

Dans la docilité au Christ qui nous appelle à la vigilance

21 – Nous voudrions que cette réflexion sur l’origine et sur la nature du rapport nouveau et vital que la religion du Christ instaure entre Dieu et l’homme prenne le sens d’un acte de docilité à la parole du divin Maître à ses auditeurs et spécialement à ses disciples, parmi lesquels nous-mêmes aujourd’hui encore aimons à bon droit nous considérer. Nous choisirons parmi tant d’autres une des recommandations les plus graves et les plus répétées que leur adressa Notre-Seigneur et qui concerne encore aujourd’hui quiconque veut être pour lui un disciple fidèle, le rappel à la vigilance.

22 – Il est vrai que cet avertissement de notre Maître se réfère principalement à l’observation du destin final de l’homme, qu’il soit proche ou lointain dans le temps. Mais précisément parce que cette vigilance doit toujours être actuelle et opérante dans la conscience du serviteur fidèle, elle en détermine la conduite morale, pratique et actuelle, celle qui doit caractériser le chrétien dans le monde. Le rappel à la vigilance est formulé par le Seigneur également au sujet de faits proches et immédiats, à savoir les dangers et les tentations qui peuvent faire déchoir ou dévier la conduite de l’homme (cf. Mt., 26, 41). Il est ainsi facile de découvrir dans l’Evangile un continuel appel à la droiture de la pensée et de l’action : n’est-ce pas à elle que se rapportait la prédication du Précurseur, par laquelle s’ouvre la phase publique de l’Evangile, et Jésus-Christ lui-même n’a-t-il pas invité à accueillir intérieurement le règne de Dieu ? (Lc, 17, 21.) Est-ce que toute sa pédagogie n’est pas une exhortation, une initiation à la vie intérieure ? La conscience psychologique et la conscience morale sont appelées par le Christ à une plénitude simultanée, comme condition pour recevoir, comme il convient finalement à l’homme, les dons divins de la vérité et de la grâce. Et la conscience du disciple deviendra ensuite mémoire (cf. Mt., 26, 75 ; Lc, 24, 8 ; Jn, 14, 26 ; Jn, 16, 4) de ce que Jésus avait enseigné et de ce qui était arrivé autour de lui ; elle se développera et se précisera en comprenant mieux qui il était et de quoi il avait été le maître et l’auteur.

23 – La naissance de l’Eglise et l’illumination de sa conscience prophétique sont] es deux faits caractéristiques qui coïncident avec la Pentecôte, et ils progresseront ensemble : l’Eglise progressera dans son organisation et dans son développement hiérarchique et communautaire ; la conscience de sa vocation propre, de sa propre nature mystérieuse, de sa doctrine propre, de sa mission propre accompagnera graduellement ce développement, selon le vœu de saint Paul : « Et je demande que votre charité augmente de plus en plus en science et en tout sentiment. » (Phil., 1, 9.)

“Je crois Seigneur!”

24 – Nous pourrions formuler d’une autre manière cette invitation que Nous adressons aussi bien à chacune des âmes qui veulent l’accueillir – à celles donc de chacun de vous, vénérables frères, et de ceux qui, avec vous, sont à Notre école, qui est aussi la vôtre – aussi bien, disons-Nous, à ces âmes qu’à l’entière « réunion des fidèles » considérée dans son ensemble, qu’est l’Eglise. C’est-à-dire que Nous pourrions inviter tout le monde à faire un vivant et profond et conscient acte de foi en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Nous devrions caractériser ce moment de notre vie religieuse par une telle profession de foi, forte et convaincue, bien que toujours humble et tremblante, semblable à celle que nous lisons dans l’Evangile sur les lèvres de l’aveugle-né à qui Jésus-Christ, avec une bonté égale à sa puissance, a ouvert les yeux : « Je crois, Seigneur ! » (Jn, 9, 38.) ou bien à celle de Marthe dans le même Evangile : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui est venu en ce monde » (Jn, 11, 27) ; ou bien à celle qui Nous est si chère, de Simon devenu Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt., 16, 16).

25 – Pourquoi osons-Nous vous inviter à cet acte de conscience ecclésiale, à cet acte de foi explicite, bien qu’intérieur ?

26 – Les raisons sont nombreuses, à Notre avis, et elles dérivent toutes d’exigences profondes et essentielles du moment spécial où se trouve la vie de l’Eglise.

Vivre sa vocation

27 – Celle-ci a besoin de réfléchir sur elle-même ; elle a besoin de se sentir vivre. Elle doit apprendre à mieux se connaître, si elle veut vivre sa vocation propre et offrir au monde son message de fraternité et de salut. Elle a besoin d’expérimenter le Christ en elle-même, selon les paroles de l’apôtre Paul : « Que le Christ habite par la foi dans vos cœurs » (Eph.., 3, 17).

28 – Tous savent que l’Eglise est plongée dans l’humanité, en fait partie, en tire ses membres, en reçoit de précieux trésors de culture, en subit les vicissitudes historiques, en favorise le bonheur. On sait également qu’à l’époque actuelle, l’humanité est en voie de grandes transformations, de bouleversements et de développements qui changent profondément non seulement ses manières extérieures de vivre, mais aussi ses manières de penser. Sa pensée, sa culture, son esprit sont intimement modifiés soit par le progrès scientifique, technique et social, soit par les courants de pensée philosophique et politique qui l’envahissent et la traversent. Tout cela, comme les vagues d’une mer, enveloppe et secoue l’Eglise elle-même : les esprits des hommes qui se confient à elle sont fortement influencés par le climat du monde temporel ; si bien qu’un danger comme de vertige, d’étourdissement, d’égarement, peut secouer sa solidité elle-même et induire beaucoup de gens à accueillir les manières de penser les plus étranges, comme si l’Eglise devait se désavouer elle-même et adopter des manières de vivre toutes nouvelles et jamais conçues jusqu’ici. Le phénomène moderniste, par exemple, qui affleure encore dans diverses tentatives d’expression hétérogènes à l’authentique réalité de la religion catholique, n’a-t-il pas été un épisode d’oppression exercée par les tendances psychologico-culturelles, propres au monde profane, sur l’expression fidèle et pure de la doctrine et de la règle de l’Eglise du Christ ? Or, il Nous semble que pour immuniser contre ce danger menaçant et multiple provenant de sources diverses, c’est pour l’Eglise un remède sain et tout indiqué que d’approfondir la conscience de ce qu’elle est vraiment, selon l’esprit du Christ, conservé dans la Sainte Ecriture et dans la Tradition et interprété, développé par l’authentique tradition de l’Eglise ; cette transmission est, comme Nous le savons, illuminée et guidée par l’Esprit-Saint, encore toujours prêt, si nous l’implorons et l’écoutons, à répondre sans faute à la promesse du Christ : « L’Esprit-Saint que le Père enverra en mon nom vous enseignera toute chose et vous rappellera tout ce que je vous aurai dit. » (Jn, 14, 26.)

La conscience dans la mentalité moderne

29 – Nous pourrions tenir des propos analogues au sujet des erreurs qui circulent également à l’intérieur même de l’Église et dans lesquelles tombent ceux qui n’ont qu’une connaissance partielle de sa nature et de sa mission et ne tiennent pas suffisamment compte des documents de la révélation divine comme des enseignements du magistère institué par le Christ lui-même.

30 – Du reste, ce besoin de considérer les choses connues dans un acte réflexe pour les contempler dans le miroir intérieur de son propre esprit est caractéristique de la mentalité de l’homme moderne ; sa pensée se replie facilement sur elle-même et trouve certitude et plénitude à la lumière de sa propre conscience. Ce n’est pas que cette habitude ne présente de graves dangers ; des courants philosophiques fameux ont exploré et exalté cette forme d’activité spirituelle de l’homme comme définitive et suprême, bien plus, comme la mesure et la source de la réalité, poussant la pensée à de conclusions abstruses, désolées, paradoxales et radicalement fallacieuses ; mais cela n’empêche que l’éducation à la recherche de la vérité réflexe, l’intérieur de la conscience, est en soi hautement appréciable et, aujourd’hui, pratiquement répandue comme une expression raffinée de la culture moderne ; de même, cela n’empêche que, dûment uni à une formation de pensée apte à découvrir la vérité là où celle-ci coïncide avec la réalité de l’être objectif, l’exercice de la conscience révèle toujours mieux à qui s’y livre le fait de l’existence, de son être propre, de sa propre dignité spirituelle, de sa propre capacité de connaître et d’agir.

Du Concile de Trente aux actuelles Encycliques

31 – On sait encore comment l’Eglise, eu ces derniers temps, a entrepris de mieux s’étudier elle-même, grâce au travail de savants remarquables, d’esprits élevés et profonds, d’écoles théologiques qualifiées, de mouvements concernant la pastorale et l’action missionnaire, d’expériences religieuses pleines d’intérêt et surtout d’enseignements pontificaux mémorables.

32 – Il serait trop long de faire, ne fût-ce qu’une simple allusion à l’abondante littérature théologique qui a pour objet l’Eglise et qu’elle-même a produite durant le siècle dernier et le nôtre ; de même il serait trop long de rappeler les documents que l’épiscopat catholique et ce Siège apostolique ont publiés sur un sujet si vaste et si important. Depuis que le Concile de Trente a cherché à réparer les conséquences de la crise qui, au XVIe siècle sépara de l’Eglise beaucoup de ses membres, la doctrine concernant l’Eglise elle-même a été cultivée par de grands noms et s’est par suite largement développée. Il Nous suffit ici de Nous référer aux enseignements du premier Concile œcuménique Vatican en la matière pour comprendre comment les études relatives à l’Eglise constituent un sujet qui force l’attention aussi bien des pasteurs et des maîtres que des fidèles et de tous les chrétiens à s’arrêter comme à une étape obligatoire dans le chemin vers le Christ et toute son œuvre ; si bien que, comme il a déjà été dit, le second Concile œcuménique du Vatican n’est qu’une continuation et un complément du premier, précisément à cause de l’obligation dans laquelle il se trouve de reprendre l’examen et la définition de la doctrine sur l’Eglise.

Et si Nous n’en disons pas davantage par souci de brièveté, en parlant à des personnes qui connaissent bien ce thème de la catéchèse et de la spiritualité aujourd’hui répandues dans l’Église, Nous ne pouvons cependant omettre deux documents dignes de mémoire particulière ; Nous voulons dire l’encyclique Satis Cognitum, du Pape Léon XIII (1896), et l’Encyclique Mystici Corporis, du Pape Pie XII (1943), documents qui nous offrent une vaste et claire doctrine sur l’institution divine par laquelle le Christ continua dans le monde son œuvre de salut et sur laquelle porte aujourd’hui Notre discours. Qu’il suffise de rappeler les paroles par lesquelles s’ouvre le second de ces documents pontificaux, qui est devenu, peut-on dire, un texte très autorisé pour la théologie de l’Eglise et riche de substance pour des méditations spirituelles sur cette œuvre de la miséricorde divine qui nous concerne tous. Voici donc les paroles magistrales de Notre grand Prédécesseur : « La doctrine du Corps mystique du Christ, qui est l’Eglise, a été reçue primitivement des lèvres mêmes du Rédempteur ; elle met en sa juste lumière le grand bienfait, jamais assez glorifié, de notre très étroite union avec un si noble Chef. C’est un enseignement qui, par son importance et son élévation, invite à la contemplation tous les hommes sensibles aux motions de l’Esprit-Saint qui illumine leurs esprits et les pousse fortement aux œuvres de salut qui correspondent aux commandements d’en-haut, » (A.A.S., XXXV, 1943, p. 193.)

La science sur le Corps mystique

33 – Répondant à pareille invitation, que nous considérons comme agissant encore sur nos esprits, et de telle manière qu’elle exprime un des besoins fondamentaux de la vie de l’Eglise en notre temps, Nous la proposons aujourd’hui à Notre tour, afin que toujours mieux instruits de la science du même Corps mystique, nous sachions en apprécier les significations divines, nous assurant ainsi un réconfort incomparable et faisant en sorte de nous rendre toujours plus aptes à correspondre aux devoirs de notre mission et aux besoins de l’humanité, Et il ne Nous semble pas difficile de le faire quand Nous remarquons d’une part, comme Nous le disions, une immense floraison d’études qui ont pour objet la sainte Eglise et que de l’autre, Nous savons que le regard du second Concile œcuménique du Vatican est fixé sur elle. Nous tenons à adresser un éloge senti aux hommes d’étude qui, spécialement en ces dernières années, en toute docilité au magistère catholique, avec une géniale faculté de recherche et d’expression et au prix de laborieux efforts, ont consacré à l’ecclésiologie d’abondants et fructueux travaux et qui, aussi bien dans les écoles théologiques que dans la discussion scientifique et littéraire et dans l’apologie et la vulgarisation doctrinale, ou bien dans l’assistance spirituelle aux âmes des fidèles et dans la conversation avec les frères séparés, ont présenté de multiples illustrations de la doctrine sur l’Eglise, dont quelques-unes de haute valeur et de grande utilité.

34 – C’est pourquoi, Nous avons confiance que l’œuvre du Concile sera assistée de la lumière du Saint-Esprit et sera poursuivie et conduite à bon terme avec une telle docilité à ses divines inspirations, avec un tel sérieux dans la recherche la plus approfondie et la plus complète de la pensée originelle du Christ et de ses nécessaires et légitimes développements dans la suite des temps, avec une telle volonté de faire des vérités divines un thème d’union et non pas l’occasion pour les esprits de se diviser en contestations stériles ou en déplorables ruptures, non, mais un facteur de clarté et de concorde accrues, dont il résultera gloire à Dieu, joie pour l’Eglise, édification pour le monde.

La vigne et les sarments

35 – Nous Nous abstenons délibérément de prononcer en cette Encyclique quelque jugement personnel, que ce soit sur les points doctrinaux concernant l’Eglise qui sont actuellement soumis à l’examen du Concile lui-même que Nous sommes appelé à présider : Nous voulons actuellement laisser à cette assemblée si haute et autorisée la liberté d’étudier et de parler, réservant à Notre office de maître et de pasteur, mis à la tête de l’Eglise de Dieu, le moment et la manière d’exprimer Notre jugement, très heureux si Nous pouvons le présenter en tout conforme à celui des Pères conciliaires.

36 – Mais Nous ne pouvons taire quelque rapide allusion aux résultats qui, Nous l’espérons, seront le fruit soit du Concile lui-même, soit de l’effort dont Nous avons parlé plus haut et que l’Eglise devra accomplir pour avoir de soi-même une conscience plus pleine et plus forte. Et ces résultats sont les fins que Nous assignons à Notre ministère apostolique alors que Nous en abordons les labeurs écrasants et doux ; ils définissent pour ainsi dire le programme de Notre pontificat. A vous, vénérables frères, Nous l’exposons très brièvement mais sincèrement, afin que vous veuillez Nous aider à le mettre en œuvre par le concours de votre conseil, de votre adhésion, de votre collaboration. Nous pensons qu’en vous ouvrant Notre esprit, Nous l’ouvrons à tous les fidèles de l’Eglise de Dieu, bien plus, à ceux-là même auxquels peut arriver l’écho de Notre voix au-delà des confins sans démarcation du bercail du Christ,

37 – Le premier fruit d’une conscience approfondie que l’Eglise prend d’elle-même est une découverte renouvelée de son rapport vital au Christ. Chose très connue, mais fondamentale, mais indispensable, mais jamais assez connue, méditée et célébrée. Que ne devrait-on dire sur ce chapitre central de tout notre patrimoine religieux ? Par bonheur vous connaissez bien déjà ces points de doctrine ; et Nous n’y ajouterons pas un mot pour l’instant, sinon pour recommander de vouloir y penser comme à la partie principale de la doctrine catholique, celle qui doit orienter aussi bien votre vie spirituelle que votre prédication. Plus que Notre parole, écoutez l’exhortation de Notre Prédécesseur déjà nommé dans son Encyclique Mystici Corporis : « Nous devons nous habituer à voir dans l’Eglise le Christ lui-même. C’est le Christ, en effet, qui vit dans son Eglise, qui enseigne par elle, par elle gouverne et accorde la sainteté ; c’est le Christ aussi qui se manifeste de diverses manières dans ses divers membres sociaux. » (A.A.S., XXXV, 1943, p. 238.)

Oh ! comme Nous aimerions Nous attarder aux réminiscences qui, de l’Ecriture sainte, des Pères, des Docteurs, des Saints, affluent à Notre esprit quand Nous repensons à ce point lumineux de Notre foi. Jésus lui-même ne nous a-t-il pas dit qu’il est la vigne et que nous sommes les sarments ? (Jn, 15, 1 s.) N’avons-nous pas présente à l’esprit toute la très riche doctrine de saint Paul, qui ne cesse de nous rappeler que « vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Gal., 3, 28), et de nous recommander «… croissons en lui à tous égards ; le Christ est notre tête ; à partir de lui, tout le corps… » (Eph., 4, 15-16), et de nous avertir : «… le Christ est tout et en toutes choses » (Col., 3, 11). Qu’il Nous suffise de rappeler parmi les maîtres, et pour eux tous, saint Augustin : « Réjouissons-nous et rendons grâces, pour être devenus non seulement chrétiens mais le Christ. Comprenez-vous, mes frères, saisissez-vous la grâce de Dieu pour nous ? Admirez, réjouissez. vous : nous sommes devenus le Christ. Si en effet il est la tête, nous sommes les membres ; un seul homme, lui et nous… La plénitude du Christ par conséquent, la tête et les membres. Qu’est-ce que la tête et les membres ? Le Christ et l’Eglise. » (In Jn tract., 21-8. – P. L., 35, 1568.)

Le Mystère de l’Eglise

38 – Nous savons bien que c’est un mystère. C’est le mystère de l’Eglise. Et si, avec l’aide de Dieu, nous fixons le regard de l’âme sur ce mystère, nous en obtiendrons de nombreux bienfaits spirituels, ceux, précisément, dont nous croyons que l’Eglise a actuellement le plus grand besoin. La présence du Christ, sa vie même, entrera en action dans chacune des âmes et dans l’ensemble du Corps mystique par l’exercice de la foi vive et vivifiante, selon la parole de l’Apôtre : « Que le Christ habite par la foi dans vos cœurs. » (Eph., 3, 17.) La conscience du mystère de l’Eglise est en effet le résultat d’une foi mûre et vécue. Elle produit dans l’âme ce « sens de l’Eglise » qui pénètre le chrétien grandi à l’école de la parole divine, nourri de la grâce des sacrements et des inspirations ineffables du Paraclet, entraîné à la pratique des vertus évangéliques, pénétré de la culture et de la vie de la communauté de l’Eglise et profondément joyeux de se sentir revêtu du sacerdoce royal qui appartient en propre au peuple de Dieu (cf. 1 Pierre, 2, 9).

39 – Le mystère de l’Eglise n’est pas un simple objet de connaissance théologique, il doit être un fait vécu dans lequel, avant même d’en avoir une notion claire, l’âme fidèle peut avoir comme un expérience connaturelle ; et la communauté de croyants peut trouver la certitude intime de sa participation au Corps mystique du Christ quand elle se rend compte que ce qui la fait commencer, l’engendre (cf. Gal., 4, 19 ; 1 Cor., 4, 15), l’instruit, la sanctifie, la dirige, c’est le ministère de la hiérarchie ecclésiastique instituée divinement, si bien que par ce canal béni, le Christ répand dans ses membres mystiques les communications merveilleuses de sa vérité et de sa grâce et confère à son Corps mystique, pèlerin dans le temps, sa structure visible, sa noble unité, le caractère fonctionnel de son organisme, sa variété harmonieuse, sa beauté spirituelle. Les images ne suffisent pas à traduire en concepts accessibles la réalité et la profondeur d’un tel mystère ; cependant après l’image que Nous venons de rappeler, du Corps mystique, suggérée par saint Paul, il y en a une autre dont nous devrons nous souvenir, parce que suggérée par le Christ lui-même, celle de l’édifice dont il est l’architecte et le constructeur ; édifice fondé, il est vrai, sur un homme naturellement fragile, mais transformé miraculeusement par lui en pierre, solide, c’est-à-dire doué d’une indéfectibilité prodigieuse et sans fin : « Sur cette pierre, je construirai mon église. » (Mt., 16, 18.)

Pédagogie du baptisé

40 – Si nous savons faire briller en nous et éduquer dans les fidèles, par une pédagogie profonde et vigilante, ce sens tonifiant de l’Eglise, beaucoup d’antinomies qui mettent aujourd’hui à l’épreuve la pensée de chercheurs qui s’occupent d’ecclésiologie – comment par exemple l’Eglise est à la fois visible et spirituelle, libre et disciplinée, communautaire et hiérarchique, sainte et toujours en voie de sanctification, contemplative et active, etc. – seront pratiquement dépassées et résolues dans l’expérience, illuminée par la doctrine, de la réalité vivante de l’Eglise elle-même ; mais surtout un profit sera assuré à l’Eglise elle-même, un enrichissement de son excellente spiritualité, alimentée par la lecture filiale de la Sainte Ecriture, des saints Pères, des Docteurs de l’Eglise et par tout ce qui fait jaillir en elle cette conscience, Nous vouions dire la catéchèse exacte et systématique, la participation à la liturgie, cette merveilleuse école de paroles, de signes et de divines effusions ; la méditation silencieuse et ardente des vérités divines et, finalement, la consécration généreuse à la prière contemplative. La vie intérieure demeure toujours la source principale de la spiritualité de l’Eglise, sa manière de recevoir les irradiations de l’Esprit du Christ, expression radicale et irremplaçable de son activité religieuse et sociale, inviolable défense et énergie nouvelle dans son difficile contact avec le monde profane.

41 – Il faut redonner au fait d’avoir reçu le saint baptême, c’est-à-dire d’avoir été inséré par ce sacrement dans le Corps mystique du Christ qui est l’Eglise, toute son importance. Le baptisé doit, en particulier, prendre conscience de la valeur de son élévation, mieux, de sa régénération, de son bonheur d’être réellement fils adoptif de Dieu, d’avoir la dignité de frère du Christ, de son privilège de grâce et de joie provenant de l’habitation de l’Esprit-Saint, de sa vocation à une vie nouvelle, qui n’a rien perdu d’humain, excepté les conséquences malheureuses du péché originel, et qui peut, au contraire, donner à ce qui est humain son expression la meilleure et lui faire produire les fruits les plus riches et les plus purs. Etre chrétien, avoir reçu le saint baptême ne doit pas être considéré comme une chose indifférente ou négligeable ; cela doit marquer profondément et heureusement la conscience de tout baptisé ; le baptême doit être considéré par lui, à l’exemple des chrétiens de l’antiquité, comme une « illumination » qui fait tomber sur lui le rayon vivifiant de la Vérité divine, lui ouvre le ciel, projette un jour nouveau sur sa vie terrestre, le rend capable de marcher comme un fils de lumière vers la vision de Dieu, source de béatitude éternelle.

42 – Et quel programme pratique cette considération pose en face de Nous et de Notre ministère, il est facile de le voir. Nous Nous réjouissons en voyant que ce programme est déjà en voie d’exécution, dans toute l’Eglise, et promu avec un zèle sage et ardent. Nous l’encourageons, Nous le recommandons, Nous le bénissons.

II. Le renouveau dans l’Eglise

43 – Un autre désir Nous presse : que l’Eglise soit telle que le Christ la veut, une, sainte, totalement orientée vers la perfection à laquelle il l’a appelée et dont il lui donne les moyens. Oeuvre parfaite, l’Eglise l’est dans l’idée par laquelle Dieu la pense ; à cette perfection elle doit tendre dans la réalité où elle s’exprime et dans son histoire terrestre. Voilà la grande affaire d’ordre moral qui domine la vie de l’Eglise ; c’est cette exigence qui la juge, la stimule, la met en accusation, la soutient, la fait gémir et prier ; elle lui inspire repentir et espérance, effort et confiance ; elle la charge de responsabilités et l’enrichit de mérites. La perfection de l’Eglise : problème lié aux réalités théologiques qui commandent l’existence humaine. Impossible de former un jugement sur l’homme lui-même, sa nature, sa perfection originelle et les suites désastreuses du péché d’origine, sans faire appel à la doctrine enseignée par le Christ et au magistère de l’Eglise, dépositaire de cet enseignement ; sans cette référence, pas de jugement non plus sur l’aptitude de l’homme à faire le bien, sur le secours dont il a besoin pour désirer ce bien et pour l’accomplir, sur le sens de la vie présente et son but, sur les valeurs qui sollicitent l’adhésion de l’homme et qu’il est capable d’atteindre, sur la norme de la perfection et de la sainteté et sur les moyens de porter la vie humaine à son degré suprême de beauté et de plénitude. Le souci de découvrir les voies du Seigneur ne cesse pas et ne doit pas cesser de hanter l’Eglise. L’étude controversée des questions relatives à la perfection se renouvelle au sein de l’Eglise, d’un siècle à l’autre, avec une inépuisable fécondité et une infinie richesse d’aspects : Nous voudrions lui voir reconquérir l’intérêt souverain qu’elle mérite. Cela moins pour la mise au point de théories neuves que pour l’éclosion d’énergies nouvelles qui s’appliquent précisément à cette sainteté que le Christ nous a enseignée et dont la connaissance, le désir et l’accomplissement sont mis à notre portée par l’exemple du Seigneur, sa parole, sa grâce et sa pédagogie ; la tradition de l’Eglise nous les transmet ; ils reçoivent de l’action divine à travers la communauté un regain de vigueur et la figure exemplaire de chaque saint projette sur eux son éclairage particulier.

Perfectibilité des chrétiens

44 – Ce zèle de progrès spirituel et moral trouve un stimulant de plus dans les conditions où se déroule la vie de l’Eglise. Celle-ci ne saurait demeurer inerte et indifférente aux changements du monde qui l’environne et qui de mille manières influence sa conduite pratique et la soumet à certaines conditions. L’Eglise, on le sait, n’est point séparée du monde ; elle vit dans le monde. Les membres de l’Eglise subissent l’influence du monde ; ils en respirent la culture, en acceptent les lois et en adoptent les mœurs. Ce contact intime avec la société temporelle crée pour l’Eglise une situation toujours pleine de problèmes ; aujourd’hui ceux-ci sont particulièrement aigus. D’une part la vie chrétienne, que l’Eglise sauvegarde et développe, doit sans cesse et courageusement se défendre de toute déviation, profanation ou étouffement ; il lui faut comme s’immuniser contre la contagion de l’erreur et du mal. Mais d’autre part la vie chrétienne ne doit pas simplement s’accommoder des manières de penser et d’agir présentées et imposées par le milieu temporel, tant qu’elles sont compatibles avec les impératifs essentiels de son programme religieux et moral ; elle doit de plus tâcher de les rejoindre, de les purifier, de les ennoblir, de les animer et de les sanctifier : voilà encore une tâche en vue de laquelle l’Église est tenue de contrôler continuellement sa propre attitude et de garder sa conscience éveillée : requête particulièrement pressante et grave de notre temps.

45 – De ce point de vue aussi la tenue du Concile est un événement providentiel. L’allure pastorale par quoi il entend se caractériser, ses objectifs pratiques de mise au point des dispositions canoniques, son désir de ménager aux fidèles autant de facilité que possible pour la pratique de leur vie chrétienne sans détriment de la note surnaturelle propre à celle-ci : par tout cela ce Concile s’est acquis un mérite à part, d’ores et déjà, avant que ne soient arrêtées la plupart des décisions que Nous en attendons. En effet, chez les fidèles comme chez les pasteurs, le Concile réveille le désir de préserver et d’accentuer dans l’existence chrétienne le caractère d’authenticité surnaturelle ; à tous, il rappelle le devoir d’imprimer fortement à leur conduite personnelle ce cachet positif ; il aide les chrétiens trop mous à devenir vraiment bons, les bons à s’améliorer, les meilleurs à se montrer généreux, les généreux à devenir des saints. A la sainteté, il suggère des façons nouvelles de se manifester ; il donne à l’amour un génie inventif ; il suscite des élans nouveaux de vertu et d’héroïsme chrétien.

En quel sens entendre la réforme

46 – Naturellement, c’est au Concile qu’appartiendra le soin de suggérer les réformes à introduire dans la législation de l’Eglise, et les Commissions post-conciliaires – spécialement celle que nous avons déjà formée pour la révision du Code de droit canonique – traduiront en termes concrets les décisions de l’assemblée œcuménique. C’est à vous, par conséquent, vénérables frères, qu’il appartient de Nous indiquer les mesures à prendre en vue de purifier et de rajeunir le visage de l’Eglise. Mais, une fois de plus, Nous tenons à marquer Notre résolution de concourir à cette réforme. Combien de fois dans les siècles passés ne trouve-t-on point pareille volonté du Pape associée à l’histoire des Conciles ?

Eh bien, que ce soit le cas, cette fois encore, maintenant, il ne s’agit plus d’extirper de l’Eglise telle ou telle hérésie déterminée ou certains désordres généralisés – grâce à Dieu, il n’en règne point au sein de l’Eglise ; – il s’agira d’infuser au Corps mystique du Christ, visible en tant que société, des forces spirituelles neuves, en éliminant les défauts de nombre de ses membres et en provoquant de nouveaux efforts de vertu.

47 – Pour que ce vœu puisse se réaliser avec l’aide de Dieu, permettez-Nous de vous proposer ici quelques considérations préliminaires. Elles sont de nature à faciliter le travail de renouvellement et à inspirer le courage qu’il requiert, – car ce renouveau ne saurait s’accomplir sans sacrifice ; – ces réflexions serviront aussi à tracer quelques lignes suivant lesquelles il peut, semble-t-il, aboutir de façon plus heureuse.

48 – Tout d’abord, il Nous faut rappeler quelques principes qui nous fixent sur les objectifs de la réforme à promouvoir. Celle-ci ne saurait concerner ni l’idée à se faire de l’essence de l’Eglise catholique ni ses structures fondamentales. Nous ferions du mot réforme un emploi abusif si nous lui donnions pareil sens. Nous ne pouvons accuser d’infidélité cette sainte Eglise de Dieu, notre Eglise bien-aimée ; nous considérons comme une grâce suprême de lui appartenir ; d’elle nous recevons en notre esprit l’attestation « que nous sommes enfants de Dieu » (Rom., 8, 16).

Oh ! ce n’est point orgueil ni présomption, ni entêtement, ni folie, mais certitude lumineuse et joyeuse conviction, de nous savoir promus vrais membres vivants du Corps du Christ, héritiers authentiques de l’Evangile du Christ, continuateurs directs des apôtres, et de trouver en nous-mêmes, dans le riche patrimoine des vérités et de conduites propres à l’Eglise catholique telle qu’elle est aujourd’hui, l’héritage inaltéré, toujours vivant, de la tradition apostolique des origines. Tel est le sujet de notre fierté, ou mieux, le motif qui nous oblige à « rendre grâces à Dieu sans cesse » (Eph., 5, 20) ; mais telle est du même coup notre responsabilité devant Dieu lui-même, à qui nous devons compte d’un tel bienfait, notre responsabilité à l’égard de l’Eglise, à qui nous devons transmettre, avec cette assurance, le désir et la ferme volonté de sauvegarder son trésor – le « dépôt » dont parle saint Paul (1Tim., 6, 20), – notre responsabilité enfin envers les frères encore séparés de nous et envers le monde entier : ils sont tous appelés à partager avec nous le don de Dieu.

49 – Ainsi, en ce domaine, s’il est permis de parler de réforme, celle-ci ne doit pas s’entendre comme un changement, mais plutôt comme l’affermissement de la fidélité qui garde à l’Eglise la physionomie donnée par le Christ lui-même et qui, mieux encore, veut ramener constamment l’Eglise à sa forme parfaite. Celle-ci répondra au dessein primitif et tout à la fois s’avérera harmonieusement développée selon les lois du progrès nécessaire qui, comme il mène de la semence à l’arbre, a conduit l’Eglise, à partir du dessein premier, jusqu’à sa forme légitime, historique et concrète. Ne donnons donc pas dans l’idée illusoire de réduire l’édifice de l’Eglise, maintenant devenu, à la gloire de Dieu, ample et majestueux comme un temple magnifique, aux dimensions minuscules de ses débuts, comme si les mesures d’alors étaient les seules justes et bonnes. N’allons pas nous enthousiasmer pour un renouvellement qui réorganiserait l’Eglise par voie charismatique comme si pouvait naître une Eglise véritable et neuve de conceptions particulières, généreuses sans doute et parfois subjectivement persuadées qu’elles procèdent d’une inspiration divine, mais qui aboutiraient à introduire dans le plan de l’Eglise des rêves sans fondement d’un renouveau fantaisiste. C’est l’Eglise telle qu’elle est qu’il nous faut servir et aimer, avec un sens averti de l’histoire et dans une humble recherche de la volonté de Dieu ; c’est Dieu qui assiste et guide l’Eglise alors même qu’il permet à la faiblesse humaine d’altérer plus ou moins la pureté de ses traits et la beauté de son action. Cette pureté et cette beauté, voilà tout l’objet de notre effort, voilà ce que nous voulons rendre plus réel.

Méfaits et dangers de la conception profane de la vie

50 – Nous avons besoin de cette conviction bien arrêtée pour parer à un autre danger capable de surgir du désir même de réforme, non pas précisément chez les pasteurs, tenus en éveil par le sens des responsabilités, mais dans l’opinion de bon nombre de fidèles. Au jugement de ces derniers, la réforme de l’Eglise devrait consister surtout à régler ses sentiments et sa conduite sur ceux du monde. Si puissante est aujourd’hui la séduction exercée par la vie profane ! A bien des gens le conformisme apparaît comme inévitable et même sage. Aisément, quiconque n’est pas solidement enraciné dans la foi et dans l’observation de la loi de l’Eglise croit le moment venu de s’adapter à la conception profane de l’existence comme à la meilleure et à celle qu’un chrétien peut et doit faire sienne. Ce phénomène d’assimilation se manifeste dans le monde de la philosophie : que ne peut la mode, même en ce domaine de la pensée, qui devrait être autonome et libre, réservant un accueil avide et docile à la seule vérité et à l’autorité de maîtres éprouvés ! Pareil phénomène s’observe au plan de la pratique, où l’on trace avec toujours plus d’hésitation et de difficulté la ligne de la droiture morale et de la manière correcte d’agir.

51 – Le naturalisme menace de faire évanouir l’idée première du christianisme ; le relativisme, qui trouve à tout une justification et met tout sur le même pied, sape la valeur absolue des principes chrétiens ; l’habitude d’éliminer de la vie courante toute espèce d’effort et de désagrément porte à condamner comme choses inutiles autant qu’ennuyeuses la discipline et l’ascèse, chrétiennes. Parfois même le souci apostolique de rejoindre des milieux profanes ou de se faire accepter par la mentalité moderne, spécialement celle de la jeunesse, se traduit par l’abandon des exigences propres à l’idéal chrétien et du style de vie qui précisément devrait donner son sens et son efficacité à cette recherche empressée de contact et d’influence éducatrice.

N’arrive-t-il pas souvent au jeune clergé, ou encore à tel religieux plein de zèle, mû par l’intention si louable d’entrer dans les masses populaires ou en certains milieux, de chercher à se confondre avec eux au lieu de s’en distinguer, et de sacrifier par un mimétisme inutile le fruit véritable de son apostolat ? Le grand principe énoncé par le Christ s’impose avec toute son actualité et toute sa difficulté : être dans le monde sans être du monde. Heureux serons-nous si aujourd’hui encore le Christ, « toujours vivant pour intercéder en notre faveur » (Hb, 7, 25), adresse à son Père céleste sa prière suprême et si opportune : « Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du mal. » (Jn, 17, 15.)

Un programme d’aggiornamento

52 – Cela ne doit pas donner à penser qu’il faille situer la perfection dans l’immutabilité des formes que l’Eglise s’est données au cours des siècles ; l’idéal n’est pas non plus d’éviter le rapprochement avec le tour de pensée et les manières de faire ayant cours de notre temps, en ce qu’ils ont d’acceptable. L’expression popularisée par Notre vénéré Prédécesseur Jean XXIII, aggiornamento, Nous restera toujours présente pour exprimer l’idée maîtresse de Notre programme ; Nous avons confirmé que telle était la ligne directrice du Concile, et Nous le rappellerons pour stimuler dans l’Eglise la vitalité toujours renaissante, l’attention constamment éveillée aux signes du temps, et l’ouverture indéfiniment jeune qui sache « vérifier toute chose et retenir ce qui est bon » (1Th, 5, 21), en tout temps et en toute circonstance.

Obéissance, énergie morale, sacrifice

53 – Redisons pourtant encore cet avis pour notre profit à tous : l’Eglise trouvera une jeunesse renouvelée, bien moins par un changement dans l’appareil extérieur de ses lois que grâce à une attitude prise à l’intime des âmes, attitude d’obéissance au Christ et du même coup de respect des lois que l’Eglise s’impose à elle-même afin de suivre les traces du Christ. Là gît le secret de son renouveau, là sa véritable « conversion » – retournement du cœur, – là son travail de perfectionnement. L’observation des normes de l’Eglise pourra sans doute être rendue plus aisée par la simplification de tel ou tel précepte et par un crédit plus large accordé à la liberté du chrétien d’aujourd’hui, mieux éclairé sur ses devoirs et plus mûrement formé au discernement avisé des manières concrètes de remplir ses obligations. Toutefois, la règle morale subsiste en son exigence essentielle : l’existence chrétienne, dont l’Eglise interprète les impératifs en un ensemble de sages prescriptions, réclamera toujours fidélité, application, mortification et sacrifice ; toujours, elle se caractérisera comme la « voie étroite » dont nous parle Notre-Seigneur (cf. Mt 7, 13 et suiv.). Elle nous demandera à nous, chrétiens modernes, autant et même plus d’énergie morale qu’aux chrétiens d’hier ; elle devra nous trouver disposés à une obéissance tout aussi nécessaire que par le passé, et peut-être plus difficile, mais sûrement plus méritoire, fondée qu’elle sera sur des vues surnaturelles plutôt que sur des motifs d’ordre naturel. Ni le conformisme mené par la mentalité du monde, ni le fait de se soustraire aux disciplines d’une ascèse raisonnable, ni l’absence de réaction devant la licence morale de notre époque, ni le refus de reconnaître l’autorité légitimement exercée par des supérieurs sensés, ni certaine apathie en présence des positions contradictoires de la pensée moderne, non, ce n’est rien de cela qui pourrait renforcer la vigueur de l’Eglise, la disposer à l’impulsion qu’elle doit attendre des dons de l’Esprit-Saint, lui garantir l’authenticité dans la manière de suivre le Christ Notre-Seigneur, lui inspirer les préoccupations de la charité envers nos frères et la rendre capable de faire passer son message de salut. Non, ce, n’est rien de cela, mais, au contraire, la faculté que l’Eglise développera de vivre, selon la grâce de Dieu, sa fidélité à l’Evangile du Seigneur et sa cohésion hiérarchique et communautaire. Le chrétien n’est pas un être mou et veule, mais une personnalité ferme et fidèle.

54 – Notre entretien s’allongerait si Nous voulions tracer – ne serait-ce qu’en ses lignes maîtresses, – le programme de la vie chrétienne contemporaine. Notre intention n’est pas d’entreprendre maintenant ce travail. Vous savez d’ailleurs ce dont notre temps a besoin au point de vue moral, et vous ne cesserez point de ramener les fidèles à l’intelligence de la dignité, de la pureté et de l’austérité chrétiennes ; vous ne laisserez pas non plus de dénoncer de la façon la plus opportune, même publiquement, les dangers d’ordre moral et les vices qui affectent l’époque actuelle. Nous avons tous à la mémoire les encouragements solennels que la Sainte Ecriture clame à notre adresse : ” Je connais ta conduite, tes fatigues et ta constance ; je le sais, tu ne peux souffrir les méchants ” (Ap 2. 2), et tous nous nous efforcerons de nous comporter en pasteurs vigilants et actifs. Le Concile œcuménique doit nous marquer à nous-même des directions nouvelles et bienfaisantes et tous, certes, nous devons dès maintenant préparer notre âme à les accueillir et à les mettre à exécution.

L’esprit de pauvreté

55 – Cependant, Nous ne pensons pas pouvoir omettre ici deux indications particulières. Elles touchent, nous semble-t-il, à des nécessités et à des obligations majeures, et elles peuvent offrir matière à réflexion quant aux orientations générales d’un heureux renouvellement dans la vie de l’Eglise.

56 – D’abord, Nous voulons parler de l’esprit de pauvreté. Nous le voyons si hautement préconisé dans l’Evangile, si organiquement inséré dans le programme qui nous prépare au règne de Dieu, et si gravement menacé par l’échelle des valeurs de la mentalité contemporaine ; Nous considérons le sens de la pauvreté comme si nécessaire pour nous éclairer sur tant de faiblesses et de malheurs de notre passé et pour nous enseigner aussi le style de vie à garder et la manière la meilleure d’annoncer aux âmes la religion du Christ ; Nous le savons enfin si difficile à pratiquer comme il faut, que Nous n’hésitons pas à lui réserver dans la présente lettre une mention explicite, non pas que Nous songions à prendre en la matière des mesures spéciales au plan canonique, mais plutôt pour vous demander à vous, vénérables frères, l’encouragement de votre adhésion, de vos avis et de votre exemple. De vous tous, comme d’interprètes autorisés des impulsions les plus saintes qui font vivre l’Esprit du Christ en son Eglise, Nous attendons que vous Nous disiez comment pasteurs et fidèles donneront à leur parole et à leur conduite l’empreinte de la pauvreté : ” Ayez en vous les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus “, c’est la recommandation de l’Apôtre (Ph 2, 5). Vous nous direz aussi comment Nous devons en même temps formuler pour la vie de l’Eglise ces principes directeurs selon lesquels notre assurance se fondera sur l’aide de Dieu et sur les richesses spirituelles plus que sur les moyens temporels. Ces principes nous rappelleront à nous-mêmes et inculqueront au monde la primauté des biens de l’âme sur les ressources d’ordre économique ; pour nous, la possession et l’usage de celles-ci doivent se borner et se subordonner à ce qui sert l’exercice normal de notre mission apostolique.

57 – La brièveté de cette allusion à l’excellence et à l’obligation de l’esprit de pauvreté, qui caractérise l’Evangile du Christ, ne nous dispense pas de rappeler que cet esprit n’empêche pas de comprendre et d’employer, comme il nous est permis, le développement économique, devenu gigantesque et fondamental dans la croissance de la civilisation moderne, spécialement dans toutes ses répercussions humaines et sociales. Nous pensons même que la libération intérieure produite par l’esprit de la pauvreté évangélique rend plus sensible et plus capable de comprendre les phénomènes humains liés aux facteurs économiques, quand il s’agit, soit de porter sur la richesse et sur le progrès dont elle peut être l’origine l’appréciation juste et souvent sévère qu’elle mérite, soit d’accorder à l’indigence l’intérêt le plus attentif et le plus généreux ; soit, enfin, de désirer que les biens économiques ne soient pas source de luttes, d’égoïsme, d’orgueil parmi les hommes, mais soient appliqués par les voies de la justice et de l’équité au bien commun et, par le fait, plus providentiellement distribués. Tout ce qui se rapporte à ces biens économiques, inférieurs aux biens spirituels et éternels, mais nécessaires à la vie présente, trouve l’élève de l’Evangile capable d’appréciation sage et de coopération très humaine : la science, la technique, et spécialement le travail deviennent d’abord pour nous objet d’un très vif intérêt ; et le pain qui en est le produit devient sacré pour la table et pour l’autel. Les enseignements sociaux de l’Eglise ne laissent pas de doute à ce sujet, et Nous aimons avoir cette occasion pour affirmer de nouveau Notre adhésion cohérente à cette salutaire doctrine.

L’esprit de charité

58 – En second lieu, Nous soulignons l’esprit de charité. Ce sujet n’est-il d’ailleurs pas déjà au premier plan de vos préoccupations ? L’amour n’est-il pas au centre de tout l’ordre religieux de l’Ancien Testament et du Nouveau ? Dans l’expérience spirituelle de l’Eglise, les démarches significatives ne se définissent-elles point comme autant d’approches de l’amour ? La charité n’est-elle pas la découverte la plus lumineuse et la plus joyeuse que la théologie et la piété, chacune suivant sa voie, ne cessent jamais de faire, méditant sans relâche les trésors de l’Ecriture et des sacrements, ces trésors dont l’Eglise est héritière et gardienne et qu’elle dispense par son enseignement et son ministère ? Nous en sommes convaincu, avec Nos prédécesseurs, avec cette couronne de saints que notre époque a donnés à l’Eglise du ciel et de la terre, avec la piété instinctive du peuple fidèle ! La charité doit, aujourd’hui, occuper la place qui lui revient, la première et la plus haute dans l’échelle des valeurs religieuses et morales, et cela non seulement dans les appréciations théoriques, mais aussi dans les réalisations pratiques de l’existence chrétienne. Cela, Nous le disons, tant de la charité envers Dieu qui a répandu sur nous son amour, que de la charité dont, à notre tour, nous devons entourer le prochain, ce qui veut dire le genre humain. La charité explique tout. La charité inspire tout. La charité rend tout possible. La charité renouvelle tout. La charité ” excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout “. (l Cor., 13, 7). Cela, qui de nous l’ignore ? Et si nous le savons, ne sommes-nous pas à l’heure de la charité ?

La Vierge Marie, merveille de l’humanité véritable

59 – Cet idéal fascinant d’un christianisme plénier, humblement et profondément vécu, ramène Notre pensée vers la Vierge Marie, qui l’accueillit avec une fidélité merveilleuse ; bien plus, qui l’a vécu dans son existence terrestre et qui maintenant, au ciel, en goûte tout l’éclat et le bonheur. Dans l’Église d’aujourd’hui, le culte de Notre-Dame est heureusement florissant, et Nous sommes heureux d’y reporter aujourd’hui Notre pensée pour admirer dans la Sainte Vierge, Mère du Christ et donc Mère de Dieu et notre Mère, le type de la perfection chrétienne, le miroir des vertus pures de tout alliage, la merveille de l’humanité véritable. Le culte de Marie est, à Notre sens, une source d’enseignements évangéliques ; lors de Notre pèlerinage en Terre sainte, c’est d’elle, la bienheureuse, la très douce, la très humble, l’immaculée, que Nous avons voulu recevoir les leçons de l’authenticité chrétienne, d’elle qui eut le privilège de présenter au Verbe de Dieu l’offrande de la réalité humaine et charnelle dans la beauté de son innocence première. Et c’est encore vers NotreDame, comme vers une éducatrice pleine d’affection, que Nous tournons Nos regards suppliants, tandis que Nous Nous entretenons avec vous, vénérables frères, de la régénération spirituelle et morale à promouvoir dans la vie de l’Eglise.

III. Le dialogue avec l’Eglise

60 – Il y a une troisième attitude que doit prendre l’Eglise catholique en ce moment de l’histoire du monde. Elle se définit par l’étude des contacts que l’Eglise doit avoir avec l’humanité. Si l’Eglise acquiert toujours plus claire conscience d’elle-même, si elle cherche à se rendre conforme à l’idéal que le Christ lui propose, du même coup se dégage tout ce qui la différencie profondément du milieu humain dans lequel elle vit et qu’elle aborde.

61 – L’Evangile nous fait remarquer cette distinction quand il nous parle du ” monde “, entendu comme l’humanité opposée à la lumière de la foi et au don de la grâce, l’humanité qui s’exalte en un naïf optimisme, comptant sur ses seules propres forces pour arriver à s’exprimer d’une manière pleine, stable et bienfaisante, ou bien l’humanité qui s’enfonce en un pessimisme sans nuances, déclarant fatals, inguérissables et peut-être même désirables comme des manifestations de liberté et d’authenticité ses vices, ses faiblesses, ses infirmités morales. L’Evangile, qui connaît et dénoue les misères humaines avec une pénétrante et parfois déchirante sincérité, qui compatit à la faiblesse et qui la guérit, ne cède pas pour autant à l’illusion de la bonté naturelle de l’homme qui se suffirait à lui-même et n’aurait d’autre besoin que d’être laissé libre de s’épanouir à son gré ; ni à la résignation découragée devant une corruption incurable de la nature humaine. L’Evangile est lumière, il est nouveauté, il est énergie, il est régénération, il est salut. C’est pourquoi il donne naissance à une forme spécifique de vie nouvelle, sur laquelle le Nouveau Testament nous prodigue de continuels et remarquables enseignements : ” Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. ” (Rom., 12, 2), nous avertit saint Paul.

62 – Cette distinction entre la vie chrétienne et la vie profane dérive encore de la réalité, et de la conscience. qui en résulte, de la justification produite en nous, par notre communion au mystère pascal, avant tout, comme Nous le disions plus haut, au baptême, lequel est une vraie régénération et doit être regardé comme tel. Saint Paul encore, nous le rappelle : “… Baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que tous nous avons été baptisés. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle. ” (Rom., 6, 3.4.) ‘

Etre dans le monde mais pas du monde

63 – Il sera très opportun que le chrétien d’aujourd’hui se souvienne toujours, lui aussi, de cette forme de vie, originale et merveilleuse, pour y trouver la joie dans la pensée de sa dignité, et s’immuniser contre la contagion de la misère humaine ambiante, ou contre la séduction de l’éclat mondain qui également l’entoure.

64 – Voici comment le même saint Paul éduquait les chrétiens de la première génération : « Ne formez pas avec des infidèles d’attelage disparate. Quel rapport en effet entre la justice et l’impiété ? Quelle union entre la lumière et les ténèbres ?… Ou quelle association entre le fidèle et l’infidèle ? » (2 Cor., 6, 14.16). La pédagogie chrétienne devra toujours rappeler à son élève des temps modernes cette condition privilégiée et le devoir qui en découle de vivre dans le monde sans être du monde, selon le souhait rappelé ci-dessus, que Jésus formait pour ses disciples : « Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du mal. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. » (Jn, 17, 15-16.) Et l’Eglise fait sien ce même souhait.

Suite et fin du texte…

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