Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

« Après toi languit ma chair » (Psaume 63)

Imprimer Par Michel Gourgues

2 Dieu, c’est toi mon Dieu, je te cherche,
mon âme a soif de toi,
après toi languit ma chair,
terre sèche, altérée, sans eau.
3 Oui, au sanctuaire je t’ai contemplé,
voyant ta puissance et ta gloire.

4 Meilleur que la vie, ton amour;
mes lèvres diront ton éloge.
5 Oui, je veux te bénir en ma vie,
à ton nom, élever les mains;
6 comme de graisse et de moelle se rassasie mon âme,
lèvres jubilantes, louange en ma bouche.

7 Quand je songe à toi sur ma couche,
au long des veilles je médite sur toi,
8 toi qui fus mon secours,
et je jubile à l’ombre de tes ailes;
9 mon âme se presse contre toi,
ta droite me sert de soutien.

10 Mais ceux qui poussent mon âme à sa perte,
qu’ils descendent au profond de la terre!
11 Qu’on les livre au tranchant de l’épée,
qu’ils deviennent la part des chacals!
12 Et le roi se réjouira en Dieu;
qui jure par lui en tirera louange
quand les menteurs auront la bouche fermée.

(traduction de la Bible de Jérusalem)

« Dieu, toi mon Dieu, je te cherche dès l’aurore » : ainsi débute, dans la traduction liturgique, ce psaume bien connu qui, dans l’Office divin, ouvre à chaque dimanche la prière du matin. Un psaume qui exprime de façon unique le désir de Dieu.

Il est facile d’y reconnaître deux parties. Après une première section (versets 2-9), toute formulée en je-tu, où le croyant s’adresse à Dieu et fait part de sa relation à lui, voici que, subitement, à partir du verset 10, le ton change et la prière proprement dite fait place à des souhaits et à des considérations tout autres formulés à la troisième personne.

La première partie, de loin la plus développée et la plus inspirante, comprend trois strophes reconnaissables au langage distinct qui caractérise chacune : le langage du désir (vv. 2-3), de la louange (vv. 4-6) et de la confiance (vv. 7-9).

« Mon âme a soif de toi » : le désir de Dieu

Cette première strophe est toute dominée par le langage de la soif et du désir. En l’espace d’un seul verset (v. 2), les expressions en ce sens s’enchaînent l’une à l’autre, traduisant une quête de Dieu d’une extrême intensité : « je te cherche », « mon âme a soif de toi », « ma chair languit après toi ».

Dans l’image de la terre desséchée, à laquelle le priant se compare ensuite, il faut donc voir, non pas le symbole d’une sécheresse spirituelle, mais d’une soif ardente de Dieu. Si l’on veut, l’accent ne porte pas sur le fait que la terre est desséchée, mais sur le fait qu’elle aspire après l’eau. Ce croyant, en effet, ne se plaint pas, comme dans d’autres psaumes, de l’absence ou du silence de Dieu ou d’une relation à lui qui serait pour ainsi dire tombée en panne. Au contraire, comme en témoignera la suite, la relation qu’il expérimente est bien vivante, toute remplie de louange et de confiance, mais elle n’en reste pas moins marquée au coin du désir, traversée par une constante aspiration à la rencontre.

Cette rencontre de Dieu, comme le laisse entendre au verset 3 le verbe au passé, le priant, un jour qu’il est venu au Temple, en a fait une expérience privilégiée. Celle-ci paraît l’avoir marqué et elle a mis en son cœur la soif inextinguible qu’il ressent.

« Je veux te bénir en ma vie » : la louange de Dieu

Voici qu’à partir du verset 4, le langage du désir fait place à celui de la bénédiction et de la louange : « mes lèvres diront ton éloge », « je veux te bénir », « élever les mains », « lèvres jubilantes », « louange en ma bouche ». Après la soif incessante, la louange incessante.

Dans cette louange, le croyant trouve son bonheur. Lui qui, dans la strophe précédente, évoquait une soif jamais étanchée, le voilà qui parle maintenant d’une faim, mais cette fois d’une faim comblée et rassasiée par des mets de choix (v. 6). Et qu’est-ce donc qui lui inspire une telle louange? Rien d’autre que la certitude de la héséd, c’est-à-dire de l’amour fidèle et sûr, de son Dieu. Cette valeur-là l’emporte pour lui sur toutes les autres, à commencer par le don de la vie lui-même (v. 4).

« Je me blottis contre toi » : l’abandon à Dieu

Nous voici à la strophe III (vv. 7-9) où prédomine maintenant le langage de la confiance : « mon secours », « à l’ombre de tes ailes », « se presse contre toi », « me sert de soutien ».

Si d’aventure la nuit le trouve éveillé, le priant du psaume se tourne encore vers son Dieu. À défaut de lui offrir une louange bien nette et articulée comme celle qui fait sa joie chaque jour, il se prend alors à méditer, à « murmurer » pour Dieu. Et le motif qu’il fait maintenant valoir est celui du secours qu’il a reçu de lui, la certitude de se savoir sous sa protection, blotti contre lui dans une absolue confiance comme un poussin sous les ailes de sa mère. À moins que cette image ne lui soit inspirée par les ailes des chérubins déployées au-dessus de l’arche, symbole de Yahvé, et qu’à travers elle il ne fasse de nouveau écho à l’expérience qu’il a vécue au Temple et qu’il évoquait au v. 3. Mais il est sans doute plus simple de retrouver ici, comme dans d’autres psaumes, le symbolisme de l’oiseau protecteur : « Et lui te dérobe au filet de l’oiseleur qui cherche à détruire; lui te couvre de ses ailes, tu trouveras sous son pennage un refuge » (Psaume 91,3-4). Quoi qu’il en soit, l’idée est claire : le croyant peut compter sur Dieu et s’abandonner à lui; sa foi est pour lui source de joie et de sécurité.

Un changement brusque de climat

S’il n’en tenait qu’à eux, bien des croyants laisseraient volontiers tomber la strophe finale qui, aux versets 10-12, témoigne subitement d’un changement d’accent qui détonne et qui gêne.

In cauda venenum, « dans la queue le venin » : alors que, jusque là, le croyant s’adressait à Dieu et rendait compte avec une enviable profondeur de son désir de lui, le voilà maintenant qui, en finale, fait part avec la même intensité d’un désir de vengeance à l’égard de ses ennemis (vv. 10-11) Après quoi tout s’achève sur la mention intrigante d’un roi, dont on arrive mal à saisir le sens (v. 12).

C’est donc qu’en même temps que cette relation à Dieu qui fait son bonheur et qui le comble, le priant du psaume a à vivre une relation aux autres qui est difficile. Des gens lui en veulent et cherchent sa perte. Parce qu’il fait une confiance inconditionnelle à la protection de Dieu, il sait – et il espère – que ses adversaires connaîtront à leur tour l’épreuve et les difficultés. À sa manière, cette strophe paraît entrer ainsi en continuité avec la précédente et en dégage une implication : puisque Dieu est avec moi et qu’il me soutient (vv. 8-9), il ne laissera pas mes adversaires l’emporter sur moi (vv. 10-11). Mais pourquoi faut-il que cet assoiffé et cet intime de Dieu détaille ainsi les malheurs qu’il souhaite voir s’abattre sur ses adversaires?

Finalement, qu’en est-il du dernier verset du psaume? Que vient faire cette mention finale du roi? Faut-il, comme certains, y reconnaître l’auteur du psaume parlant de lui-même à la troisième personne? Ou faut-il comprendre que le priant, en terminant, élargit l’horizon et qu’après avoir rendu compte de sa situation personnelle, il fait allusion à celle de la collectivité à laquelle il appartient? De la confiance en Dieu qu’il a exprimée auparavant, peut-être dégage-t-il maintenant une implication supplémentaire : il en sera du roi comme de moi-même; lui aussi sera secouru par Dieu et ses adversaires confondus.

Assurément, on ne peut faire comme si la dernière strophe du psaume n’existait pas. La gêne qu’elle inspire à des chrétiens est la même qu’ils éprouvent à la lecture de tel ou tel passage des Confessions de Jérémie. « C’est à toi que j’ai exposé ma cause » : pourquoi faut-il que ce cri admirable de confiance envers Dieu y côtoie des accents revanchards à l’égard des ennemis : « je verrai ta vengeance contre eux » (Jr 11,20)? Pourquoi faut-il qu’après des expressions aussi émouvantes d’attachement à Dieu, « Tu m’as séduit, Yahvé, et je me suis laissé séduire » (Jr 20,7), ou encore « La parole de Yahvé était en mon cœur comme un feu dévorant… Je m’épuisais à le contenir mais je n’ai pas pu » (20,9), pourquoi faut-il qu’éclatent tout à coup les foudres de la malédiction : « mes adversaires vont trébucher, vaincus; les voilà tout confus de leur échec : honte éternelle, inoubliable » (20,11)? Mais, après tout, le psalmiste comme Jérémie n’appartenaient-ils pas à ces justes et à ces prophètes pour qui n’avaient encore retenti ni la béatitude de la miséricorde ni celle de l’amour des ennemis, et dont Jésus dira à ses disciples qu’ils « ont désiré entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu » (Mt 13,17)?

Pour le reste, il n’est rien dans le psaume que des disciples de Jésus ne puissent faire leur. Il leur arrivera même d’y reconnaître l’expression d’un élan spirituel, d’une qualité de relation et d’attachement sans partage à Dieu à laquelle ils s’attristeront de ne pouvoir atteindre eux-mêmes. Dans l’évocation qui y est faite, tout particulièrement, d’une expérience de rencontre de Dieu qui devait s’avérer décisive (v. 3) comme déclic d’une longue quête jamais assouvie, ne retrouveront-ils pas le contour de tant d’autres expériences analogues échelonnées à travers les temps? Le désir, un désir jamais assouvi, déclenché par la rencontre du Christ : n’est-ce pas en des termes semblables que Paul a rendu compte aussi de son expérience? « Tous les avantages dont j’étais pourvu, je les ai considérés comme désavantage à cause du Christ. (…) Non pas que je sois parvenu au but, ni déjà devenu parfait; mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus » (Ph 3,7.12)? Une rencontre décisive qui marque l’existence et lui imprime une dynamique nouvelle : n’est-ce pas toujours ainsi que tel ou tel rendra compte aujourd’hui encore de son expérience? « C’était au désert, au cours d’une nuit de feu. (…) Et là, sous les étoiles, j’ai connu le feu de la rencontre avec un Dieu qui m’apaisait et m’enseignait. Au matin, il avait laissé sa grâce, une trace au plus intime de moi-même : la foi. (…) Cette nuit est une charnière, elle dessine un avant et un après, elle coupe le temps. C’est comme une seconde naissance. (1) »

Michel Gourgues, o.p.

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