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Le cloître et la crypte

Imprimer Par Paul-André Giguère

Il n’y a pas de recherche spirituelle sans conquête de l’intériorité. Conquête, puisque tout, dans la vie moderne, mais peut-être, finalement, dans le psychisme humain depuis les débuts, sollicite l’esprit en direction de l’extérieur. Ce mouvement, nous le partageons avec les atomes qui s’accrochent les uns aux autres, avec les plantes qui se lèvent et se tournent en direction de la lumière, avec les animaux continuellement aux aguets par crainte des prédateurs mais eux-mêmes à la recherche incessante de ce qui peut les nourrir. Le monde environnant attire, fascine et, finalement, accapare.

Se pourrait-il que l’être humain soit le seul, sur cette planète, à avoir aussi un monde intérieur, un monde qui, différent du premier, solliciterait par des signes étonnamment plus discrets, suscitant moins la curiosité que le désir, signalerait sa présence par la soif d’infini, de paix profonde ou de « la divine origine » ? L’accès à ce monde intérieur est objet de conquête car le mouvement pour y accéder va à contre-courant du mouvement spontané qui nous entraîne du matin au soir en direction de ce qui nous environne. Si le monde extérieur s’impose à nous, le monde intérieur, lui, nous attend. On n’y entre que par une discipline soutenue. « Le Règne de Dieu est au-dedans de vous » (Luc 17,22). « Il est forcé et les violents s’en emparent » (Matthieu 11,12).

Dans toutes les traditions spirituelles de l’humanité, des hommes et des femmes ont fait de cette recherche intérieure un absolu. Ermites, moines ou moniales, reclus, béguines, ils ont, entre autres, cherché des lieux favorables au combat de l’intériorité. Le désert, où ils ont construit tant de monastères, en est un. Mais il en est deux autres, plus urbains, qui, me semble-t-il, symbolisent bien cette recherche intérieure : le cloître et la crypte.

Le mot « cloître » désigne, à l’origine, un espace clos, fermé, entouré d’une enceinte. Les chercheurs d’absolu s’y enferment, en quelque sorte, ayant placé autour d’eux, par une « clôture », une délimitation symbolique entre le monde extérieur et le monde intérieur. Mais beaucoup de ces lieux recèlent, même à l’intérieur des murs, un « cloître », espace d’intériorité à l’intérieur de l’espace d’intériorité. Ce lieu est éminemment symbolique. Il est à la fois ouvert sur le jour et protégé de lui en ce que les espaces destinés à la marche recueillie sont recouverts et qu’on n’accède au jour que par des arcades percées dans le mur. Au centre, se trouve habituellement un jardin, souvent une fontaine, ou un puits. Ce n’est pas pourtant pas au centre qu’on se tient : c’est bien tout autour, symbole de la quête incessante de parvenir au centre de soi-même, là où se trouve la source, Dieu lui-même.

De son côté, la crypte est une sorte de chapelle souterraine habituellement coupée de toute lumière naturelle. Le mot signifie à l’origine « ce qui est caché ». Très souvent espace sacré autour du tombeau d’un saint ou d’une sainte, la crypte évoque bien ce lieu secret et intime qui échappe aux regards extérieurs et auquel on n’accède qu’en « descendant » en soi-même. La crypte, dans son dépouillement, dit bien le mystère de l’être concentré dans l’essentiel.

Dans la foulée du beau livre de Marie-Madeleine Davy Le désert intérieuri, ne pourrait-on pas suggérer que chacun, chacune qui cherche l’absolu et la communion avec le divin, gagne à se donner deux moyens pour soutenir sa quête et sa « conquête » : trouver son cloître intérieur ou sa crypte intérieure, ce lieu intime où, tournant le dos à l’idole, il ou elle contemple l’icône, et trouver, dans son environnement extérieur, un lieu physique qui lui facilite l’accès à son intérieur : il peut s’agir d’une véritable crypte ou d’un vrai cloître ouvert au public, ou encore d’un espace aménagé dans sa propre maison ou sa chambre, à l’enseigne de l’enseignement de Jésus : « Quand tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte (c’est le cloître !) et prie ton Père qui est là, dans cet endroit secret » (Matthieu 6, 6).

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