Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

1er Dimanche du Carême. Année A.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Une voix nouvelle !

Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le démon. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Dt.8 :3) Alors le démon l’emmène à la ville sainte, à Jérusalem, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » (Ps.91 :11-12) Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » (Dt.6 :16) Le démon l’emmène encore sur une très haute montagne et lui fait voir tous les royaumes du monde avec leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, et c’est lui seul que tu adoreras. » (Dt.6 :13) Alors le démon le quitte. Voici que des anges s’approchèrent de lui, et ils le servaient.

Commentaire :

Les textes bibliques de cette année liturgique « A » sont les plus anciens, proches des périodes quadragésimales primitives. Matthieu fournit les évangiles de la Tentation (1er) et de la Transfiguration (2e), et Jean les grands textes à résonance baptismale (3e-4e-5e). Le chrétien sera confronté aux épreuves de toute sortes (1er), mais sa vocation de fils de Dieu s’éclairera à la lumière de la Transfiguration (2e). La promesse de vie divine reçue au Baptême est rappelée par l’évangile de la Samaritaine (3e) ainsi que celle de la lumière redonnée à l’aveugle-né (4e). Le baptisé s’engage dans une vie nouvelle, vie de ressuscité dont Lazare est le symbole (5e).

Un rappel historique serait loin de la réalité des épreuves qu’a pu connaître Jésus au moment de partir en mission. L’auteur, en l’occurrence un dénommé Matthieu, a tout mis en œuvre pour traduire les hésitations du Maître, hésitations traduites en langage d’Église par le terme « tentation » : tentation de l’avoir, de la puissance et de l’autonomie. D’où les trois grandes ascèses traditionnelles du Carême : le jeûne, l’aumône et la prière.

Replaçons dans leur contexte les tentations Jésus au désert. Elles font suite à son baptême et à la proclamation de sa filiation divine. Elles permettront à Jésus de vérifier son titre de Fils et d’en éprouver le contenu. On aura ainsi dans le récit de Matthieu trois tentations et un nombre relativement considérable de citations de l’Ancien Testament, la plupart extraites du Deutéronome. Elles étofferont les trois réponses de Jésus à Satan, paroles susceptibles de nous donner le vrai sens du récit. L’important dans la lecture de l’évangile selon Matthieu est de ne pas ignorer ou de passer de façon inattentive sur les citations bibliques qui enluminent son texte.

La première de ces épreuves se fit sentir après un jeûne de quarante jours et quarante nuits. Sans détruire toute allusion possible aux quarante ans passés par Israël et ses tentations au désert (Dt. 8 : 2-5), l’auteur évoque sans doute l’expérience du prophète Élie et sa marche de quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne de Dieu (1 R. 19 : 8), ainsi que le séjour de Moïse sur le Sinaï sans boire ni manger (Ex. 34 : 28 et Dt. 9 : 9). Lorsque son jeûne fut achevé, Jésus eut faim et rétorqua au diable qui le tentait : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu » (Dt. 8 : 2-5). Telle était le sens du désert et la conclusion de l’épreuve pour Israël. Ainsi en fut-il de Jésus, Maître averti et Fils obéissant. Pour la deuxième épreuve, le démon transporta Jésus sur le faîte du temple. À l’aide des Ecritures, Jésus va une seconde fois repousser l’assaut diabolique : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu » (Dt. 6 : 16), rappelant ainsi la leçon de Dieu à son Peuple dans sa marche au désert lorsque celui-ci doute de la présence de Dieu et lui demande un signe (Ex. 17 : 1-7) La troisième réplique de Jésus à Satan qui, pour le mettre une dernière fois à l’épreuve, le prie de se prosterner devant lui : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu » (Dt. 6: 13). Israël au désert avait succombé à la tentation d’offrir un culte au veau d’or. Jésus affirme donc ici sa soumission au seul et unique Dieu. Comme on peut en juger, la rédaction de ces trois tentations est inspirée du Deutéronome et de l’histoire ( 8 : 25 ; 6: 16 et 13). Les répliques de Jésus étaient de bonne guerre en raison même des attaques de Satan, lui-même connaisseur des Écritures.

Quelles leçons tirer pour nous dans notre marche ici-bas ? La première tentation illustre bien l’une des toute première qualité du vrai Fils de Dieu : le « pauvre en esprit » se soumet à la Parole de Dieu et s’en nourrit comme d’un pain pour mieux vivre. La deuxième tentation remet en présence le diable. Il va mettre en doute une fois encore le titre de Fils de Dieu décerné à Jésus. La réponse de celui-ci va porter sur l’interprétation de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu. Ainsi que l’écrira saint Pierre dans sa lettre : « Avant tout, sachez-le : aucune prophétie d’Écritures n’est objet d’explication personnelle ; ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (2 Pi. 1 : 20) Jésus dénonce ainsi toute interprétation fondamentaliste alors en usage dans les écoles rabbiniques, et même de nos jours, au profit de l’interprétation éclairée par l’ensemble de la tradition scripturaire où la volonté du Seigneur apparaît clairement. Dans la troisième tentation, Satan attaque le titre de « Seigneur » et maître que Jésus semble s’être arroger. La description des lieux, « une très haute montagne » décrit bien la tentation comme un sommet. D’un mot, extrait cette fois encore des Écritures, Jésus désarme le diable qu’il interpelle par son nom : « Satan ». La véritable adoration est cette fois opposée à toute adoration sacrilège dont nos vies peuvent remplies.

Paul VI dans sa lettre « Populorum progressio » écrivait cette consigne d’une importance sans contredit : « À chacun d’examiner sa conscience qui a une voix nouvelle pour notre époque ». Le premier évangile du Carême, les tentations de Jésus au désert, se doit d’être lu dans un contexte d’époque afin de désarmer ainsi nos tentations contemporaines de tout posséder et de tout contrôler, même dans notre vie personnelle, et de nous passer de l’aide spirituelle de Dieu.

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