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Méditation chrétienne

Vider la coupe

Imprimer Par Henri J.M. Nouwen

Henri J.M. Nouwen est né aux Pays-Bas. Il a été ordonné prêtre en 1957. Après avoir enseigné la théologie à l’Université d’Utrecht, à Notre-Dame (Indiana), à Yale et à Harvard, il a choisi de vivre avec des personnes handicapées mentales. Proche collaborateur de Jean Vanier, il est devenu le pasteur de l’Arche Daybreak à Toronto Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages de spiritualité dont plusieurs ont été traduits en français. Henri J.M. Nouwen est considéré comme l’un des guides spirituels les plus marquants de notre époque.

Vivre pleinement, c’est boire notre coupe jusqu’à ce quelle soit vide, confiant que Dieu l’emplira de vie éternelle.

Nous avons cependant besoin de pratiques spirituelles concrètes pour nous aider à intérioriser nos joies et nos peines, et trouver en elles notre chemin unique vers la liberté intérieure. Trois voies spirituelles — celles du silence, de la parole et de l’action — peuvent nous aider à boire la coupe du salut.

Le silence

II va sans dire qu’être dans le silence ne signifie pas être inactif, puisque c’est précisément dans le silence que nous nous retrouvons face à notre être véritable. La tristesse et le malheur sont parfois si accablants que nous ferions n’importe quoi pour ne pas y faire face. La radio, la télévision, les journaux, la lecture, le cinéma, mais aussi le travail et une vie sociale bien remplie peuvent être des façons de se fuir et de vivre notre vie à la manière d’un long divertissement.

Le mot divertissement est important ici. Il signifie littéralement « action de détourner ». Le divertissement est tout ce qui nous détourne des choses auxquelles il est difficile de faire face. Se divertir, c’est se distraire, s’amuser, passer le temps. Le divertissement a souvent un effet bénéfique. Il nous donne un répit, nous per­met d’oublier nos inquiétudes et nos peurs pour un moment. Mais lorsque nous vivons notre vie comme un long divertissement, nous perdons contact avec notre âme et devenons des spectateurs ou des figurants d’un spectacle qui ne se renouvelle jamais. Même une occupation utile et productrice peut devenir une façon d’oublier ce que nous sommes vraiment. Il n’est pas surprenant que, pour plusieurs, la perspective de la retraite soit angoissante. Que serons-nous quand il n’y aura plus rien pour nous tenir occupés?

Le silence est la pratique spirituelle qui nous aide à dépasser le stade du divertissement. C’est dans le silence que nos chagrins, et les joies qui y sont mêlées, sortent de leur cachette ; nous pouvons alors les regarder sans peur, puisqu’ils nous appartiennent, et nous frayer, entre les ombres et les clairs, un chemin qui mène à la liberté. Nous pouvons trouver le silence dans la nature, dans une église, dans un centre de méditation ou dans notre maison. Quel que soit le moyen de l’atteindre, nous devrions le chérir. Parce que c’est dans le silence que nous pouvons vraiment connaître ce que nous sommes et le reconnaître progressivement comme un don de Dieu.

Au début, le silence peut nous effrayer. Car ce sont d’abord les voix surgies de l’ombre que nous entendons: celle de la jalousie et de la colère, du ressentiment et du désir de vengeance, de la convoitise et de l’avidité ; celle aussi de la douleur provoquée par les pertes, les abus et les rejets. Ces voix sont souvent brutales et bruyantes. Elles peuvent même nous assourdir. Notre réaction spontanée est de les fuir et de continuer à nous distraire.

Mais si nous avons le courage de le supporter et de ne pas nous laisser intimider par ce tumulte, il perdra graduellement de sa force et s’affaiblira et les voix douées et réconfortantes venant de la lumière pourront se faire entendre à leur tour.

Ces voix parlent de paix, de bonté, de douceur, d’espoir, de pardon et, surtout, d’amour. Elles peuvent d’abord sembler petites et insignifiantes et nous pouvons avoir de la difficulté à leur faire confiance. Néanmoins, elles sont très persistantes et elles deviendront plus fortes si nous continuons à les écouter. Elles vien­nent de très profond et de très loin. Elles nous par­laient avant même que nous soyons au monde, et elles nous révèlent qu’il n’y a pas de ténèbres dans Celui qui nous a envoyés dans ce monde, seulement de la lumière.

Elles sont l’écho de la voix de Dieu qui nous appelle de toute éternité: «Mon enfant bien-aimé, mon favori, ma joie…»

Le vacarme de ce monde étouffe continuellement ces voix douées et rassurantes. Elles n’en sont pas moins les voix de la vérité. Elles ressemblent à cette voix qu’entendit Élie sur le mont Horeb. Là, Dieu passa près de lui non pas comme un ouragan, ni dans un tremblement de terre, ni dans un feu, mais dans «le bruit d’une brise légère» (.1 Rois 19,11-13). Ce vent tranquille chasse nos peurs, nous permettant de contempler la réalité, notre réalité, sans chercher à nous leurrer.

La parole

II ne suffit pas de prendre conscience de notre réalité dans le silence; nous devons aussi la reconnaître comme étant nôtre en présence d’amis en qui nous avons confiance. Pour ce faire, il faut parler de ce qu’il y a dans notre coupe. Aussi longtemps que nous vivrons nos vérités les plus profondes en secret, isolés d’une communauté d’amour, elles resteront un fardeau. La peur de voir les autres découvrir ce que nous sommes nous fait séparer notre vie intérieure — le vrai soi — de notre vie publique — le faux soi. N’ayant pas la possibilité de vivre nos vrais sentiments, nous en arrivons à nous déprécier ou à nous mépriser, même lorsque les autres nous apprécient ou nous admirent.

Pour nous connaître vraiment et reconnaître complètement notre vie dans ce qu’elle a d’unique, nous devons être connus et reconnus par les autres pour qui nous existons. Nous ne pouvons pas vivre une vie spirituelle en secret. Nous ne pouvons pas trouver le chemin vers la vraie liberté en nous isolant. Le silence sans la parole est aussi dangereux que la solitude sans la communauté. Ils sont inséparables.

Parler de notre coupe et de ce qu’elle contient ne se fait pas sans peine. Cela requiert de la détermination et la ténacité parce que, de même que nous fuyons le silence pour éviter la confrontation avec nous-mêmes, de même nous nous gardons des confidences pour éviter la confrontation avec les autres.

Je ne veux pas dire que toutes les personnes que nous rencontrons ou que nous connaissons doivent savoir ce qui est dans notre coupe. Au contraire, ce serait manquer de tact, de perspicacité et même de prudence que d’exposer notre être intérieur à des gens qui ne peuvent nous offrir ni la sécurité ni le réconfort. Cela ne crée pas la communauté ; cela ne cause que de l’embarras mutuel et accroît notre honte et notre culpabilité. Mais je dis que nous avons besoin d’amis qui nous aiment et avec qui nous pouvons parler à cœur ouvert. De tels amis peuvent lever la paralysie et l’impuissance dont le secret nous frappe. Ils peuvent nous offrir un lieu sûr et sacré, où nous pouvons expri­mer nos plus profonds chagrins et nos plus grandes joies; ils peuvent nous inciter à mettre en question notre façon d’aimer, nous mettant au défi d’atteindre une plus grande maturité spirituelle. On pourrait m’objecter: «Je n’ai pas d’amis en qui j’ai confiance à ce point et je ne saurais pas comment en trouver. » Ces objections proviennent de nos peurs de boire la coupe que Jésus nous demande de boire.

Lorsque nous serons totalement engagés dans l’aventure spirituelle qui nous appelle à boire et à vider notre coupe, nous découvrirons bientôt que les gens qui font le même voyage que nous nous offriront leur réconfort, leur amitié et leur amour. J’ai été témoin que Dieu envoie des amis merveilleux à ceux qui font de lui leur unique préoccupation. C’est le mystérieux paradoxe dont parle Jésus quand il dit que lorsque nous quittons ceux qui nous sont chers, à cause de lui et à cause de l’Évangile, nous recevons le centuple en soutien moral (voir Marc 10,29-30).

Lorsque nous osons ouvrir les profondeurs de notre cœur aux amis que Dieu nous donne, nous trouvons graduellement une nouvelle liberté à l’intérieur de nous et un courage de vivre décuplé. Quand nous croirons vraiment que nous n’avons rien à cacher à Dieu, nous saurons nous entourer d’amis qui seront pour nous des représentants de Dieu et à qui nous pourrons nous révéler avec une totale confiance.
Rien ne nous donnera autant de force que d’être complètement connus et totalement aimés par des êtres humains vivant pour l’amour de Dieu. Cela nous donne le courage de boire notre coupe jusqu’au fond, sachant que c’est la coupe du salut. Cela nous permettra non seulement de bien vivre mais aussi de bien mourir. Quand nous sommes entourés d’amis qui nous aiment, la mort devient un chemin vers la pleine communion des saints.

L’action

Tout comme le silence et la parole, l’action nous aide à reconnaître notre vrai moi et à nous réaliser pleine­ment. Cette tâche exige cependant une certaine ascèse, la vie quotidienne étant pleine d’obligations et de sollicitations : « Fais ci, fais ça, viens ici, va là, rencontre celui-ci, rencontre celle-là. » Être occupé est d’ailleurs devenu un signe d’importance. Avoir beaucoup à faire, plusieurs endroits où aller et de nombreuses personnes à rencontrer: tout ça nous donne un statut et même une réputation. Par contre, être occupé peut nous éloigner de notre vraie vocation et nous empêcher de boire notre coupe.

D’un autre côté, comment distinguer entre ce que nous sommes appelés à faire et ce que nous voulons faire. Nos désirs peuvent facilement nous distraire de notre vraie tâche, celle qui nous mène à l’accomplissement de notre vocation. Que nous travaillions dans un bureau, une usine ou un hôpital; que nous voyagions à travers le monde, écrivions des livres, réalisions des films ou prenions soin de pauvres; Que nous soyons un chef ou occupions une fonction subalterne, la question n’est pas « Qu’est-ce que je veux le plus ? » Mais «Quelle est ma vocation ? » La plus prestigieuse des fonctions dans la société peut constituer une réponse à notre appel aussi bien qu’un refus d’en­tendre cet appel, et la plus humble des fonctions, une réponse à notre vocation aussi bien qu’une façon de l’esquiver.

Nous devons choisir avec discernement les actions grâce auxquelles nous pourrons boire notre coupe jus­qu’à ce qu’elle soit vide, si bien qu’à la fin de nos vies nous puissions dire avec Jésus: «C’est achevé» (Jean 19,30). Là est le paradoxe: nous remplissons notre vie en la vidant. Jésus l’a dit : « Celui qui aura perdu sa vie pour moi la trouvera» (Matthieu 10,39).

Lorsque nous sommes engagés à faire la volonté de Dieu et non la nôtre, nous découvrons rapidement que beaucoup de ce que nous faisions n’avait pas besoin d’être fait par nous. Ce que nous sommes appelés à faire, ce sont des actions qui nous apportent la vraie joie et la paix. Si quitter ceux qui nous sont chers pour l’amour de Dieu nous apporte des amis, à plus forte raison en ira-t-il de même lorsque nous renoncerons à des activités qui ne sont pas en accord avec notre vocation.

Les activités qui mènent au surmenage, à l’épuise­ment et à la dépression ne contribuent pas à la gloire de Dieu, à la perfection à laquelle est appelée la créa­tion. Ce que Dieu nous appelle à faire, nous pouvons le faire et bien le faire. Quand nous écoutons en silence la voix de Dieu et que nous en parlons avec des amis en qui nous avons confiance, nous devenons conscients de ce à quoi nous sommes appelés et nous l’accomplis­sons avec un cœur reconnaissant.

Le silence, la parole et l’action nous indiquent la voie à suivre et nous font progresser, pas à pas, Jusqu’à notre but. En cours de route, nous rencontrerons des obstacles, des chemins impraticables, mais aussi des paysages splendides; nous traverserons de longs déserts et longerons des rivières bordées d’arbres ; nous croiserons des malfaiteurs qui voudront nous attaquer et nous voler, mais nous nous ferons aussi de merveilleux amis. Nous nous demanderons souvent si nous pourrons y arriver, mais un jour nous verrons s’avancer vers nous Celui qui nous attendait de toute éternité pour nous accueillir à la maison.

Oui, nous pouvons boire la coupe de notre vie, et à mesure qu’elle se videra, nous comprendrons que Celui qui nous a appelés «mon enfant bien-aimé» avant même notre naissance est en train de la remplir de vie éternelle.

2 réflexions au sujet de « Vider la coupe »

  1. ledoux Auteur de l’article

    je souhaite trouver un endroit pour effectuer une retraite chrétienne .Un endroit pas trop loin de mon domicile .Je vous remercie de me tenir informer .
    Bien à vous .

    Répondre

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