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Le psalmiste

« Pourquoi dors-tu? Réveille-toi! » (Psaume 44)

Imprimer Par Michel Gourgues, o.p.

I. Toi si présent autrefois…

2 O Dieu, nous avons ouï de nos oreilles,
nos pères nous ont raconté
l’œuvre que tu fis de leurs jours,
aux jours d’autrefois, et par ta main.
Pour les planter, tu expulsas des nations,
pour les étendre, tu malmenas des peuples;
4 ni leur épée ne conquit le pays,
ni leur bras n’en fit des vainqueurs,
mais ce furent ta droite et ton bras
et la lumière de ta face, car tu les aimais.
5 C’est toi, mon Roi, mon Dieu,
qui décidais les victoires de Jacob;
6 par toi, nous enfoncions nos oppresseurs,
par ton nom, nous piétinions nos agresseurs.
7 Ni dans mon arc n’était ma confiance,
ni mon épée ne me fit vainqueur;
8 par toi nous vainquions nos oppresseurs,
tu couvrais nos ennemis de honte;
9 en Dieu nous jubilions tout le jour,
célébrant sans cesse ton nom.

II. …et si absent maintenant

10 Et pourtant, tu nous as rejetés et bafoués,
tu ne sors plus avec nos armées;
11 tu nous fais reculer devant l’oppresseur,
nos ennemis ont pillé à cœur joie.
12 Comme animaux de boucherie tu nous livres
et parmi les nations tu nous as dispersés;
13 tu vends ton peuple à vil prix
sans t’enrichir à ce marché.
14 Tu fais de nous l’insulte de nos voisins,
fable et risée de notre entourage;
15 tu fais de nous le proverbe des nations,
hochement de tête parmi les peuples.
16 Tout le jour, mon déshonneur est devant moi
et la honte couvre mon visage,
17 sous les clameurs d’insulte et de blasphème,
au spectacle de la haine et de la vengeance.

III. Pourquoi nous fais-tu cela?

18 Tout cela nous advint sans t’avoir oublié,
sans avoir trahi ton alliance,
19 sans que nos cœurs soient revenus en arrière,
sans que nos pas aient quitté ton sentier:
20 tu nous broyas au séjour des chacals,
nous couvrant de l’ombre de la mort.
21 Si nous avions oublié le nom de notre Dieu,
tendu les mains vers un dieu étranger,
22 est-ce que Dieu ne l’eût pas aperçu,
lui qui sait les secrets du cœur?
23 C’est pour toi qu’on nous massacre tout le jour,
qu’on nous traite en moutons d’abattoir.

IV. Réveille-toi!

24 Lève-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur?
Réveille-toi, ne rejette pas jusqu’à la fin!
25 Pourquoi caches-tu ta face,
oublies-tu notre oppression, notre misère?
26 Car notre âme est effondrée dans la poussière,
notre ventre est collé à la terre.
27 Debout, viens à notre aide,
rachète-nous en raison de ton amour!

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Voici un psaume où s’exprime, non pas la prière d’une personne individuelle, comme dans tant d’autres, mais une prière collective, où se retrouve, d’un bout à l’autre, le « nous » du peuple de Dieu dans son ensemble. À vrai dire, comme une lecture attentive ne manque pas de s’en rendre compte, il se trouve trois versets (les vv. 5, 7 et 16, placés en retrait dans le texte ci-dessus), où, furtivement, le « nous » cède la place à un « je » qui renvoie peut-être à un roi ou à un chef du peuple, dont il est clair cependant qu’il parle au nom de ce dernier.

D’un bout à l’autre, également, le psaume s’adresse à Dieu, sauf aux vv. 21 et 22 (aussi en retrait dans le texte ci-dessus) où, pour s’accorder au reste, la formulation devrait être : « Si nous avions oublié ton nom, (…) est-ce que tu ne l’eus pas aperçu, toi qui sais les secrets du cœurs ». Ces versets où le « il » se substitue momentanément au « tu », se présentent comme une sorte de réflexion de sagesse glissée ou ajoutée par mode de parenthèse. Le verset 9, contenait déjà, à peine perceptible, un accroc semblable; là, en effet, la même phrase, qui commence à la troisième personne, se termine à la deuxième : « En Dieu – au lieu de « en toi » – nous jubilions tout le jour, célébrant sans cesse ton nom ».

En plus de cette présence du « nous » et du « tu », ce qui frappe, dans ce psaume, c’est un certain rythme binaire, résultant de l’usage de la répétition et de la synonymie. De façon régulière, ou bien une même idée s’y trouve exprimée deux fois de façon différente, ou bien deux idées différentes s’y trouvent exprimée de la même manière. Cela se vérifie dès le premier verset :

Nous avons ouï de nos oreilles,
nos pères nous ont raconté

l’œuvre que tu fis / de leurs jours
aux jours d’autrefois / et par ta main

Ainsi en sera-t-il presque constamment dans la suite :

3 Pour les planter, tu expulsas des nations
Pour les étendre, tu malmenas des peuples

4 Ni leur épée ne conquit le pays
Ni leur bras n’en fit des vainqueurs.

Un double vécu, une double réaction

Le psaume comprend deux parties, de dimensions inégales, comportant chacune deux volets.

Dans la première partie, qui s’étend du v. 2 au v. 17, il retrace une double expérience vécue par le peuple. D’un volet à l’autre se trouvent décrites deux situations contrastantes, comme le suggèrent les titres ci-dessus : « Toi, si présent autrefois» / « … et si absent maintenant ». Entre les vv. 2-9 ou Volet I, qu’on pourrait intituler aussi bien « Le bon vieux temps », et les vv. 10-17 ou Volet II, qu’on pourrait intituler « Rien ne va plus », on observe en effet tout un jeu d’opposition :
autrefois / maintenant
victoires / défaites
gloire / honte
Dieu agissant / Dieu absent

Plus brève, la deuxième partie du psaume, qui comprend les vv. 18-27, rend compte d’une double réaction à partir de ce revirement de situation.

Aux vv. 18-23, ou Volet III, le peuple s’interroge sur les causes de ce revirement et se livre à une sorte d’examen de conscience. Aux vv. 24-27, ou Volet IV, il supplie instamment son Dieu d’intervenir de nouveau en faveur des siens comme autrefois en les tirant de la misère et de l’oppression.

Voyons brièvement chacun des quatre volets.

Volet I (vv. 2-9) : Le bon vieux temps

Ce premier volet célèbre les multiples interventions accomplies jadis par Dieu en faveur de son peuple. Quel temps magnifique, celui où Dieu se révélait tellement présent et agissant. « Ta main » (v. 3), « ta droite et ton bras » (v. 4), la « lumière de ta face » (v.4) : tout y souligne à l’envi cette activité merveilleuse de Yahvé. Tantôt c’est à lui que se rapportent les verbes d’action, comme si Dieu dirigeait directement les opérations à la manière d’un chef d’armée : « l’œuvre que tu fis » (v. 2b), « tu expulsas » (v. 3a), « tu malmenas » (v. 4), « tu les aimais » (v. 4b), « tu décidais les victoires de Jacob » (v. 5), « tu couvrais nos ennemis de honte » (v. 8b). Tantôt, les actions sont attribuées au peuple, mais en prenant soin de bien souligner que c’est grâce à Dieu que tout s’est fait :

« par toi, nous enfoncions nos adversaires » (v. 6a)
« par toi, nous piétinions nos agresseurs » (v. 6b)
« par toi, nous vainquions nos oppresseurs » (v. 8a)

Quand donc ces choses merveilleuses se sont-elles passées? Quel est ce « bon vieux temps » dont on fait ainsi mémoire? D’abord et avant tout, de façon claire, c’est de la conquête et de l’établissement en Canaan qu’on se souvient : « pour les planter, tu expulsas des nations » (v. 3); « ni leur épée ne conquit le pays, ni leur bras n’en fit des vainqueurs » (v. 4). Évoque-t-on ensuite d’autres périodes de l’histoire où, une fois installé en terre promise, Israël eut à faire face aux attaques de ceux qu’il désigne comme « nos oppresseurs » (v. 6 et 8), « nos agresseurs » (v. 6), « nos ennemis » (vv. 8 et 11)? Fait-on référence, de façon globale, à toute la période antérieure à l’exil, en particulier aux victoires remportées au temps de David et de la monarchie? Les indications du Volet I ne permettent pas de le dire, mais certaines du Volet II, qui parlera de la dispersion postérieure d’Israël au milieu des nations, inclineraient à comprendre en ce sens. Sans doute, cédant à la généralisation et à une bonne part d’idéalisation, embrasse-t-on d’un seul regard l’ensemble des opérations victorieuses grâce auxquelles le peuple a pu réaliser son implantation et son extension : « pour les planter… pour les étendre » (v. 3).

Volet II (vv. 10-17) : Rien ne va plus

« Que les temps sont changés »! C’est dans ce volet, qui décrit par contraste la défaite et l’humiliation du peuple, que certaines expressions font penser à l’époque de la prise de Jérusalem en 587 et à celle de l’exil :
« nos ennemis ont pillé à cœur joie » (v. 11b);
« parmi les nations tu nous as dispersés » (v. 12b);
« tu fais de nous le proverbe des nations » (v. 15a).

Élans victorieux et conquêtes, domination et jubilation : voilà maintenant passé du côté des ennemis ce dont, au volet précédent, se glorifiait Israël. Et voilà maintenant ce dernier livré aux revers, à la défaite et à l’humiliation, massacré comme animaux de boucherie (v. 12).

Volet III : Pourquoi tout cela?

Après avoir évoqué la situation catastrophique qu’il traverse, le peuple s’arrête à réfléchir, essayant de comprendre pourquoi tout cela lui arrive.

D’emblée, il écarte l’idée que ces malheurs pourraient lui être infligés comme un châtiment de Dieu. À la manière d’un Job collectif, Israël refuse de voir dans son malheur la conséquence de son péché. Le peuple s’estime en effet sans reproche, du moins quant au péché d’idolâtrie, le seul mentionné. Non, vraiment, on ne saurait l’accuser de s’être écarté du Dieu de l’alliance pour suivre d’autres dieux.

C’est même le contraire qui est vrai, insinue le v. 23 . C’est en effet la fidélité à son Dieu qui vaut au peuple les malheurs qui lui arrivent : « C’est pour toi qu’on nous massacre tout le jour, qu’on nous traite en moutons d’abattoir ». Il ne s’agit donc plus seulement de défaites militaires, mais de persécutions endurées au nom de la foi.

Volet IV : Réveille-toi

Mais alors, si le peuple n’a pas oublié son Dieu (v. 18), quelle explication reste-t-il, sinon que Dieu, lui, a oublié son peuple (v. 25)? Cette idée perçait déjà lorsqu’au Volet II, on se plaignait de l’inaction et de l’inertie de Dieu : « tu nous a rejetés » ( v. 10). La voilà qui refait surface au Volet final : « Ne nous rejette pas jusqu’à la fin » (v. 24).

Alors que le peuple souffre, que son « âme est effondrée dans la poussière » et son « ventre collé à la terre » (v. 24), Dieu paraît se désintéresser, semblable à quelqu’un qui dort et qui ne se préoccupe de rien. Par trois fois, de trois manières différentes, on presse Dieu de sortir de son sommeil : « lève-toi! » (v. 24a), « réveille-toi! » (v. 24b), « debout! » (v. 27a).

« Cela ne te fait rien que nous périssions? »

Lisant ou priant ce psaume, plus d’un chrétien sans doute pensera au récit évangélique de la tempête apaisée (Mc 4,35-41). À un cheveu du naufrage, épuisés et morts de peur, les disciples se débattent dans la tempête; Jésus, pendant ce temps, dort tout bonnement à l’arrière de la barque. Et, comme dans la finale du psaume, les disciples, sur le ton du reproche, le pressent de se réveiller : « Maître, cela ne te fait rien que nous périssions? » (Mc 4,38)

Comme on le sait, des générations chrétiennes ont vu dans ce récit de la tempête apaisée l’évocation symbolique de situations de crise par lesquelles passe périodiquement l’Église. La perspective se rapproche alors de celle de notre psaume. Sans doute la situation difficile décrite dans ce dernier est-elle d’abord d’ordre militaire et politique, des ennemis soumettant le peuple à l’oppression, à l’humiliation et à la défaite. Mais, par delà cette situation particulière, l’expérience fondamentale dont il est question dans ce psaume est celle de l’absence apparente et de l’abandon de Dieu au moment où, plongé au cœur de l’épreuve et sur le point de perdre pied, son peuple souffre sans comprendre ce qui lui arrive.

De telles situations se présentent invariablement dans la vie des communautés croyantes, celles d’aujourd’hui comme celles d’hier, avec des visages aussi variés que les contextes culturels et les époques historiques. L’un de ces visages, tragique et extrême, pour ainsi dire, pourra être celui de la persécution, que le psaume paraît aussi évoquer au passage (v. 23). Mais ne peut-on penser, de façon plus générale, à toutes les formes d’expériences et d’évolutions, culturelles ou autres, difficiles à comprendre et à vivre, où le peuple de Dieu voit tomber subitement le vent favorable qui gonflait ses voiles?

De ces situations où, bouleversée dans leurs habitudes et leurs sécurités, les communautés croyantes auront le sentiment de végéter : « plus d’églises en construction, plus de vocations, plus d’intérêt pour l’Évangile, apparemment, en particulier chez les générations plus jeunes ». De ces situations où, mises à l’épreuve et ayant perdu une bonne part de leurs repères, de leurs ressources et de leur assurance d’antan, les communautés auront le sentiment que Dieu laisse aller les choses sans se soucier de ce qui leur arrive. « Réveille-toi! » : même proféré sur le ton du reproche, ce cri manifeste que la foi et la confiance sont toujours là malgré tout, prêtes à se relancer dans l’aventure, même sans tout comprendre : « Je vais où Dieu me mène, incertain de moi, mais sûr de lui » (Lacordaire).

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