Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

30e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

Imprimer Par Jacques Sylvestre

L’Église du village

Jésus traversait la ville de Jéricho. Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; chef des collecteurs d’impôts, c’était quelqu’un de riche. Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il n’y arrivait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui devait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et l’interpella : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » Vite, Zachée descendit, et reçut Jésus avec joie. Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un pécheur. » Mais Zachée, s’avançant, dit au Seigneur : « Voilà, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Commentaire :

Aux approches de Jéricho, un aveugle salue Jésus au titre de Fils de David et Jésus le guérit. Le miraculé se joint alors au cortège et toute la foule se met à célébrer les louanges d’un Dieu qui accomplit semblables miracles. Le bruit de la guérison se répand comme une traînée de poudre à travers Jéricho. Un des premiers à en recueillir l’écho est un publicain en chef. Son nom est Zachée, que nous traduirions en français « le pur ». Humour ou réalité ? C’est comme si un membre de la maffia portait le nom de philanthrope. Pour le gens de Jéricho, Zachée était synonyme d’égorgeur : homme sans pitié, à la solde des pouvoirs romain et judéen, et dont les collectes grossissaient peu à peu le capital personnel. Zachée était pour la communauté l’excommunié, le pécheur public, de la classe des « publicains et prostituées » qui approchaient Jésus pour l’entendre et mangeaient avec lui. (Lc. 15 : 1).

Pour bien comprendre le sens de cet épisode, subséquent au miracle de la guérison de l’aveugle sur la route menant à Jéricho, il faut nous replacer dans le contexte. Jésus approche de la fin de sa vie publique. Le Christ prend à part ses Douze apôtres et leur déclare : « Voici que nous montons à Jérusalem et que s’accomplira tout ce qui a été écrit par les Prophètes au sujet du Fils de l’homme. Il sera livré aux païens, bafoué, outragé, couvert de crachats ; après l’avoir flagellé, ils le mettront à mort. Et le troisième jour, il ressuscitera » (Lc. 18 : 31-33) Pour Jésus, ces miracles et gestes ne sont pas de simples actes de miséricorde, il constituent l’essence de son langage prophétique. Nos mots humains traduisent des idées, mais demeurent impuissants à exprimer les réalités spirituelles. Dans la plus pure tradition prophétique, Jésus savait que des gestes pouvaient remplacer les mots et signifier l’invisible. Ces gestes de guérison et conversion deviendront le tableau de son enseignement concret accessible à tous. C’est dans cette optique qu’il faut relire la conversion de Zachée.

Les Publicains n’étaient pas pécheurs au sens moral du terme et comme tels sujets à condamnation. Émissaire d’un pouvoir étranger ainsi que du système hiérarchique d’Israël, ils accomplissaient des œuvres extrinsèquement mauvaises. Honnies de la foule, excommuniés, ils se repliaient sur eux-mêmes et formaient une sorte de ghetto. Le mouvement par lequel Zachée, poussé par la grâce, sort des limites de la ville pour voir Jésus et escalader à cette fin un arbre fruitier, fait de lui un être qui retrouve soudain sa vitalité spirituelle. Mais, ne nous y trompons point, c’est Jésus qui prend l’initiative de la conversion, comme au puits de Jacob alors qu’il demande à la Samaritaine l’eau pour se désaltérer et davantage prendre occasion de lui révéler l’eau vive. « Zachée descend vite ! » J’ai faim, dépêche-toi. « J’ai soif, » suppliera-t-il du haut de la croix. Faim et soif des âmes. Et sans détour comme le centurion, « Seigneur je ne suis pas digne », vite, Zachée descendit de l’arbre et reçut Jésus avec joie. Comble du scandale pour la foule des témoins, car en plus de manger avec Zachée, Jésus ira demeurer un temps chez lui. Quelle différence d’attitude entre le Pharisien du temple : « Je donne la dîme de tous mes revenues » ( Lc. 18 :12) et Zachée, pécheur public, qui, sous le coup de la grâce, se dépouille de la moitié de ses biens. À la charité capable d’effacer sa cupidité, Zachée joint la justice pour réparer ses injustices : « Si j’ai fort du tort à quelqu’un, je lui rendrai le quadruple ».

Dans la pensée de Luc, ce n’est pas la richesse qui peut être mauvaise ou le désir de s‘enrichir, mais le manque d’amour de son frère et la stérilité d’avoir mal géré ou retenu égoïstement ses biens. La faute n’est pas d’être riche, mais de ne pas savoir utiliser ses richesses, ressource et occasion d’actes vertueux. Nous retrouvons ici l’un des enseignements propres à Luc : « Vendez vos biens et donnez-les en aumônes. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor qui ne vous fera pas défaut dans les cieux, que ni le voleur n’approche ni mite ne détruit. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur ».(Lc. 12 : 33-34)

Entrant dans la demeure de Zachée, mansarde disproportionnée au somptueux sanctuaire, Jésus fait de la demeure de tout être dépourvu de mérite l’église où se célèbrera désormais la liturgie de la miséricorde. Telle est la maison, le Temple qui plaît à Dieu et dont il est le seul architecte. Comme nous sommes loin des cathédrales, sanctuaires, communautés chrétiennes qui dressent des barrières aux « impurs » et érigent des estrades exclusives aux plus ou moins proches de Dieu selon le degré de pureté !

La maison de Jésus, la mansarde de Zachée, l’église du village paré d’un seul clocher : un cœur ouvert à la miséricorde et à la tendresse de Dieu.

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